« Une bonne métaphore de la société entière »

Rencontre - Morgan Navarro | C'est à l’occasion de la sortie de "Stop Work", sa première collaboration avec l’écrivain Jacky Schwartzmann, que l'on a rencontré l’auteur de bande dessinée grenoblois Morgan Navarro pour en savoir plus sur le processus qui avait donné naissance au projet.

Damien Grimbert | Mardi 7 juillet 2020

Photo : (c) Alice Navarro


Déjà riche d'une longue carrière et auteur d'un nombre de bandes dessinées pour le moins important (Flipper le flippé, Skateboard et vahinés, Cow-boy Moustache, Malcolm Foot, Teddy Beat, L'Endormeur, ou plus récemment les deux tomes de Ma vie de réac, pour ne citer que les principales), Morgan Navarro n'avait en revanche jamais travaillé avec un scénariste jusqu'à présent. C'est l'édition 2017 du Printemps du Livre de Grenoble qui va jouer le rôle de déclencheur en le réunissant à l'occasion d'une rencontre en public avec François Bégaudeau et… Jacky Schwartzmann : « En fait, j'ai lu son bouquin Mauvais coûts avant la rencontre, lui avait lu ma BD Ma vie de réac, et quand on s'est rencontrés, on s'est entendus instantanément parce qu'on avait le même humour un peu corrosif, à contrepied par rapport à l'époque… Après ça, on s'est dit qu'il fallait absolument qu'on fasse une bande dessinée ensemble, et je crois qu'environ un an après, on a attaqué le scénario. » Rapidement, le duo nouvellement formé décide de prendre pour base de départ l'univers de Mauvais coûts : «J'aimais bien ce personnage de mec un peu à l'ancienne dans un monde trop petit pour lui, où l'on doit suivre des normes, où l'on infantilise les gens en leur apprenant à descendre les escaliers pour ne pas se blesser… Je trouvais que c'était une bonne métaphore de la société entière et c'est déjà ce que je montrais dans Ma vie de réac, le fait justement qu'on passait pour un réac dès qu'on protestait… ».

Scénario et découpage

Pas question, pour autant, de se livrer à une adaptation fidèle du récit initial : « Dans le livre, il y a une dimension plus sombre, et là on a décidé de rester dans une satire sociale, de ne pas trop mélanger les genres, de rester axés sur cette histoire de normes, de "process", propre à la machine ultra-libérale. Et puis tu ne peux pas adapter n'importe quoi en bande dessinée : moi, en tout cas, il y a des choses que je ne me sens pas de dessiner, donc déjà, on a réglé ça, on a imaginé au téléphone comment on allait raconter l'histoire, où ça pourrait aller, est-ce qu'on rend le personnage principal plus méchant, est-ce qu'on voit sa vie de famille, est-ce qu'on reste dans l'entreprise… On a enlevé plein de choses qui étaient dans le livre qui nous a inspirés pour vraiment créer une œuvre unique, une histoire à part entière qui soit un peu de moi et un peu de lui. Et ensuite, une fois que l'intrigue nous a semblé suffisamment logique et évidente, là il s'est mis à écrire, il m'a envoyé tout le scénario d'un coup, j'ai fait un découpage, un cahier que j'ai rempli page par page en suivant à la lettre son scénario, ses dialogues, la description des scènes… Et à partir de là, j'ai réalisé les planches, et c'était parti… » Une expérience visiblement épanouissante, puisque depuis, Morgan Navarro s'est déjà lancé dans… une nouvelle collaboration.


BD

Stop Work, mauvais esprit

Peinture caustique et abrasive du petit monde de l'entreprise moderne, Stop Work nous fait rentrer dans la vie de Fabrice Couturier, cadre à l'ancienne et amateur de restos du midi bien arrosés, ravi de « saigner les fournisseurs pour augmenter les marges » et de lécher les bottes de son supérieur afin d'être promu à un meilleur poste. Confronté à la montée en puissance du service E.H.S. (Environnement Hygiène et Sécurité) et ses consignes absurdes moins vouées à protéger les salariés qu'à déresponsabiliser l'entreprise en cas d'accident du travail, notre anti-héros va voir son petit univers bien huilé chamboulé au point de le pousser à partir en croisade… quitte à s'allier avec un syndicaliste auquel jusqu'à présent tout l'opposait. Au-delà de son efficacité narrative irréprochable, de son humour volontiers grinçant et de son observation aiguisée des us et coutumes du microcosme entrepreneurial, ce qui fait toute la force de Stop Work est son refus forcené de sacrifier la complexité et l'ambivalence de ses personnages sur l'autel du manichéisme. S'il y a des victimes dans le récit (les plus pauvres et les plus précaires, bien entendu), il n'y a en revanche pas la moindre trace d'un héros, et c'est ce qui rend sa démonstration d'autant plus implacable.

Stop Work de Jacky Schwartzmann et Morgan Navarro (Dargaud)
Séances de dédicace mardi 7 juillet à la Librairie Les Modernes et samedi 12 septembre à la Librairie BD Fugue Café

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Teddy Beat, troisième sexe

Bande dessinée | Troisième volet des aventures de l’ourson lubrique imaginé en 2011 par l’auteur grenoblois Morgan Navarro, Teddy Beat : Sex Change voit notre protagoniste changer de sexe dans le seul but d’expérimenter la jouissance féminine. Tout un programme… qu’on vous détaille avant la séance de dédicace de l’auteur ce jeudi 8 avril à la librairie Les Modernes.

Damien Grimbert | Mercredi 7 avril 2021

Teddy Beat, troisième sexe

C’est une période chargée pour Morgan Navarro : après les deux tomes de Ma vie de réac en 2016 et 2018, il sortait au printemps 2020 Stop Work (éditions Dargaud) en collaboration avec Jacky Schwartzmann qui posait un regard acerbe sur les mutations du monde de l’entreprise moderne, et Le Président (éditions Les Arènes) en collaboration avec Philippe Moreau-Chevrolet, dystopie politique qui imaginait l’accession à la Présidence de la République de Cyril Hanouna en 2022. Avec la sortie de Teddy Beat : Sex Change, on peut littéralement parler d’un triple retour : à son éditeur historique, Les Requins Marteaux, maison d’édition bordelaise spécialisée en bande dessinée alternative au sein de laquelle il avait fait ses premiers pas, à la géniale collection "érotico-comico-expérimentale

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Morgan Navarro : sa vie de réac

CONNAITRE | L'auteur de bande dessinée né à Grenoble dévoile ce mois-ci le tome 1 de "Ma vie de réac" (Éditions Dargaud), et c'est une réussite. Il viendra en parler jeudi à la librairie Les Modernes.

Damien Grimbert | Mardi 20 septembre 2016

Morgan Navarro : sa vie de réac

Ah, ce merveilleux climat actuel, où l’on vit tellement à couteaux tirés que la moindre réflexion anodine vous classera immédiatement parmi les "bobos neuneus bisounours bien-pensants" ou les "réactionnaires nauséabonds rappelant les heures les plus sombres de notre histoire" selon votre interlocuteur… Sommé, comme nous tous, de choisir son camp, Morgan Navarro, talentueux auteur de bandes dessinées grenoblois dont on a déjà vanté plus d’une fois les mérites dans ces pages, a donc tranché : oui, il fait partie des réacs, et qui plus est, il va nous raconter ça en détail, par le biais de son medium de prédilection. Libéré enfin du poids permanent de devoir se justifier, l’auteur va ainsi pouvoir nous livrer ses petites « réactions » quotidiennes ainsi que celles de ses interlocuteurs (et parfois contradicteurs) sur les sujets les plus divers. Le résultat est évidemment souvent très drôle, pointe fréquemment du doigt les raccourcis de pensée présents dans les deux camps, mais apporte surtout le bénéfice incommensurable de renvoyer tout un chacun à ses propres contradictions et d’amorcer ainsi la possibili

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Morgan Navarro au sommet avec "Miroirs Noirs"

CONNAITRE | Critique enthousiaste du tome 3 de la saga "L’Endormeur" de l’auteur de BD grenoblois Morgan Navarro paru aux éditions Delcourt.

Damien Grimbert | Mardi 28 juillet 2015

Morgan Navarro au sommet avec

Troisième et dernier volet d’une saga au long cours (L’Endormeur) entamée il y a maintenant trois ans par l’auteur de bandes dessinées grenoblois Morgan Navarro (dont on vous a déjà vanté plus d’une fois le talent ébouriffant), Miroirs Noirs conclut en beauté la quête éperdue de Merlin, jeune père de famille parti à la recherche de l’Endormeur auquel il a fait appel pour aider son fils à trouver le sommeil. Après avoir erré sans relâche aux confins des diverses contrées fantasmagoriques d’un univers parallèle et multiplié les rencontres avec des personnages aussi intrigants qu’étranges, Merlin va t-il enfin réussir à mettre la main sur le mystérieux individu qui a endormi son fils ? Alors que le deuxième tome de la saga nous avait passablement déboussolés, ce troisième acte résout vaillamment les différents arcs narratifs laissés jusqu’alors en suspens, sans jamais renier pour autant le foisonnant mélange de genres et de registres qui fait le sel de la série depuis ses débuts. Récit d’aventure réflexif, onirique, ambitieux, formidablement imaginatif et toujours drôle, L’Endormeur est une bande dessinée qui ne ressemble véritablement à aucune

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Coup de crayon

ARTS | « Du dessin ? En noir et blanc ? » Gommez vos préjugés ! Regroupant les œuvres d’une vingtaine d’artistes français et américains, "Pure Drawing", à découvrir au centre d'art Spacejunk, est de loin l’une des expos les plus vivifiantes du moment. Damien Grimbert

Damien Grimbert | Lundi 7 janvier 2013

Coup de crayon

Longtemps considéré comme une sorte de "parent pauvre" de l’art, traité avec un mélange égal de compassion et de dédain, le dessin a, comme tant d’autres formes artistiques jugées mineures, tiré parti de ses contraintes techniques pour développer une créativité qu’on serait bien en peine de retrouver ailleurs. C’est du moins le constat qu’on est amenés à tirer au sortir de Pure Drawing, une exposition qui regroupe un vaste éventail de créations contemporaines d’une fraîcheur inégalée. Si la partie américaine, qui regroupe des artistes comme Dave Cooper, Chris Mars, Billy Norrby ou Nicola Verlato, fait surtout la démonstration des capacités techniques exceptionnelles d’artistes qu’on se réjouit déjà de retrouver dans des expositions ultérieures, la partie française, plus aventureuse, s’attache quant à elle à remettre en cause, non sans une certaine audace, un certain nombre de présupposés hâtifs. « La recherche d’un langage pur » « Un bon dessin, ce n’est pas forcément un dessin bien fait, c’est plutôt un dessin vrai, franc, qui raconte quelque chose » explique Morgan Navarro, commissaire d’exposition de la partie française de

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Bulles de Grenoble

CONNAITRE | Rentrée chargée pour les auteurs de bandes dessinées grenoblois : alors que Morgan Navarro dévoile enfin le premier tome de L’Endormeur, sa nouvelle saga (...)

Damien Grimbert | Lundi 17 septembre 2012

Bulles de Grenoble

Rentrée chargée pour les auteurs de bandes dessinées grenoblois : alors que Morgan Navarro dévoile enfin le premier tome de L’Endormeur, sa nouvelle saga d’aventure fantasmagorique chez Delcourt, Jonathan Larabie livre avec Front, sa première publication chez Les Requins Marteaux, une vision noire et ultra-réaliste du monde du travail. Deux approches aux antipodes, pourtant traversées par la même volonté de chahuter un peu les conventions de la bande dessinée indépendante. Retraçant la quête effrénée d’un père de famille perdu dans un monde onirique afin de trouver un moyen de réveiller son fils, L’Endormeur prolonge avec bonheur l’univers singulier de son auteur. Se réappropriant de façon ludique et audacieuse les codes narratifs propres au conte initiatique, Morgan Navarro y introduit une bonne dose d’intimisme, de modernité et de surréalisme, créant un récit perpétuellement surprenant où son imagination débordante semble seul maître à bord. Chronique acerbe et désabusée du quotidien d’un employé

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