Rio sex comedy

ECRANS | Brassant joyeusement documentaire et fiction, Jonathan Nossiter offre un portrait de Rio vu par une bande d’étrangers, pour un film choral euphorique et contagieux. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 17 février 2011

Rio, aujourd'hui. Une gloire de la chirurgie esthétique anglaise prodigue ses conseils à de jeunes médecins, et révèle une méthode peu orthodoxe visant à décourager les patients de pratiquer des opérations. Une réalisatrice française interviewe des employées de maison pour connaître leur rapport à leurs maîtres, et se rapproche de son beau-frère caméraman fantasque et libéré. Le nouvel ambassadeur américain de la ville pète les plombs, fuit ses responsabilités et se terre dans une favela où il sympathise avec un tour operator déglingué. Le titre du nouveau film de Jonathan Nossiter, qui marque son retour à la fiction après l'excellent Signs and wonders, est conforme au programme sur l'écran : il y a Rio, dont il filme tous les habitants, tous les quartiers ; il y a du sexe, notamment de troublantes séquences entre Irène Jacob et Jérôme Kircher, en couple dans la vie civile ; et c'est une comédie loufoque effectivement très drôle, surtout les scènes avec Bill Pullman, dont un moment extraordinaire où, avec perruque et fausse barbiche, il expose au PowerPoint un projet d'échange chiens contre enfants dans les favelas pour tirer les larmes aux occidentaux !.

I ♥ Rio

On sent le cinéaste grisé par l'euphorie de la ville, comme on le sentait perdu dans l'inquiétante étrangeté d'Athènes avec Signs and wonders. Nossiter va plus loin en incorporant à sa fiction de larges parts documentaires : chaque personnage est à sa manière confronté à une question centrale de la société brésilienne et les autochtones qu'il rencontre viennent parler de leur propre cas. La dextérité avec laquelle Nossiter fait interagir le réel avec son scénario est bluffante : non seulement parce que les acteurs se prêtent au jeu, mais aussi parce que le film ne cherche jamais à les faire descendre de leur statut d'étrangers largués face à la complexité sociale brésilienne. Porté par cet intelligent effet de réel, Rio sex comedy se sert des clichés sur le Brésil non pour les renverser, mais pour les annuler en les confrontant aux propres idées reçues sur l'Occident (les Français sont infidèles, les Américains font de l'ingérence, les Anglais sauvent les apparences). Dialogue de sourds qui, ce n'est pas pour rien, ne débouche que sur des impasses narratives et conduit le film à ne plus vouloir finir. La cohérence de ce joyeux bordel est à chercher, paradoxalement, dans sa forme débraillée, où virtuosité et rigueur cohabitent en permanence avec des instants improvisés et volés caméra à la main. Cet OVNI pop réjouissant rappelle ainsi, par sa santé et sa liberté de ton, le swing des sixties anglaises et du… tropicalisme brésilien !

Rio sex comedy
De Jonathan Nossiter (Fr-Brésil, 2h04) avec Charlotte Rampling, Irène Jacob, Bill Pullman…

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"Last Words" : cinema inferno

ECRANS | ★★★★☆ Après ses documentaires portant sur son autre métier-passion ("Mondovino", "Résistance naturelle"), le cinéaste-sommelier Jonathan Nossiter livre une fiction crépusculaire sur notre civilisation, annoncée comme son testament cinématographique. C’est ce qu’on appelle avoir le devin triste…

Vincent Raymond | Mardi 20 octobre 2020

La Terre, en 2085. Alors que le désert a recouvert la quasi-totalité de notre planète frappée par une épidémie, l’un des ultimes survivants, Kal, découvre à Paris d’étranges bobines de plastique. Elles le conduiront, après un passage en Italie, à Athènes où subsiste un reliquat d’humanité. Ensemble, ils seront les derniers à (re)découvrir la magie d’un art oublié de tous : le cinéma… Est-ce un effet d’optique, ou bien le nombre de films traitant de catastrophes à l’échelle mondiale ne subit-il pas une affolante inflation ? Et encore, l’on parle de ceux qui sortent (Light of my Life, Peninsula…), vont sortir (Sans un bruit 2…), en se doutant pertinemment que la Covid-19 et la pandémie vont en inspirer une kyrielle d’autres, à des degrés plus ou moins métaphoriques. Appartenant à la cohorte des prophétiques et des moins optimistes (prouvant par cela à quel point ce natif du Nouveau Monde a épousé les mœurs de l’Ancien), celui de Jonathan Nossiter assume sa radicalité. Il se paie même le luxe d’être du fond de sa tragique et définitive conclusion, affichée dès son titre, le plus réussi. Retour inverse de L

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Résistance naturelle

ECRANS | Libre et irréductible, Jonathan Nossiter poursuit son voyage cinématographique et viticole du côté de l’Italie à la rencontre des producteurs de vins naturels s’opposant joyeusement à des normes destructrices. Et croise ainsi mémoire du terroir et mémoire du cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 juin 2014

Résistance naturelle

Impossible de parler aujourd’hui du cinéma de Jonathan Nossiter sans évoquer son auteur, cinéaste nomade allant des États-Unis à la Grèce, de la France au Brésil et aujourd’hui en Italie, où il s’est installé – provisoirement ? Nossiter est un utopiste et un révolté, ayant choisi de refuser la loi de l’industrie mais aussi, et c’est peut-être le plus courageux, celle de la signature auteuriste, pour laisser ses films pousser comme des mauvaises herbes intempestives au milieu de la production mondiale. Or, parmi les choses que l’on apprend dans son dernier documentaire Résistance naturelle, il y a justement l’importance de ces mauvaises herbes pour préserver une terre vivante et laisser ainsi la vigne s’épanouir selon sa nature et non selon les règles fixées par les consortiums politico-industriels de l’agro-alimentaire. La résistance des vignerons avec lesquels Nossiter choisit de partager un bout de leur existence (le film est loin de toute investigation journalistique et privilégie les moments de vie et les discussions autour d’un verre au soleil), c’est celle qui consiste à sortir des appellations trompeuses et normatives (les AOC) pour réinscrire la producti

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«Un geste de solidarité»

ECRANS | Jonathan Nossiter, cinéaste, a fait de Rio, la ville dans laquelle il vit depuis cinq ans, le cadre de son retour à la fiction, pour un film placé sous le signe de la liberté absolue. Propos recueillis par Christophe Chabert

François Cau | Vendredi 18 février 2011

«Un geste de solidarité»

Petit Bulletin : Pourquoi avoir attendu plus de dix ans avant de tourner une nouvelle fiction après Signs and wonders ?Jonathan Nossiter : Ça brûlait en moi. Je suis un amoureux des comédiens et j’avais développé avec certains une amitié profonde. Mondovino était un projet qui devait me prendre deux ou trois mois entre deux fictions. Mais le film m’a kidnappé, ou plutôt c’est la complexité et la profondeur des vignerons qui m’ont kidnappé. Du coup, Mondovino a pris quatre ans de ma vie. Mais pendant sa sortie, je me suis retrouvé avec des comédiens amis de longue date pour savoir quel genre de film on pouvait faire ensemble. De ces discussions est né Rio sex comedy. Cependant, Rio sex comedy a aussi une très forte part documentaire, jusqu’à brouiller les frontières avec la fiction…Tant mieux. C’était le but. Moi-même, aujourd’hui, j’aurais du mal à dire ce qui relève de l’un ou de l’autre. J’ai intégré le documentaire à la fiction de différentes manières, si bien que pendant des discussions avec les spectateurs, j’essayais de parler de scènes de pure fiction, mais je retombais toujours sur le réel. Dans ces s

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