Hugo Cabret

ECRANS | Sous couvert d’un conte familial aux accents dickensiens, Martin Scorsese signe une œuvre ambitieuse et intemporelle, où il s’empare de la 3D pour redonner vie au cinéma des origines et à un de ses maîtres, Georges Méliès.

Christophe Chabert | Jeudi 8 décembre 2011

Dans la première partie d'Hugo Cabret, le jeune orphelin Hugo délaisse un temps les horloges de la Gare Montparnasse pour emmener sa nouvelle amie Isabelle au cinéma. Elle n'y est jamais allée, son père — qu'elle appelle Papa Georges — vouant une haine inexplicable envers ses images en mouvement. Dans cette salle obscure où les deux gamins sont rentrés clandestinement, on diffuse Monte là-dessus, avec Harold Lloyd suspendu dans le vide se retenant aux aiguilles d'une immense pendule.

Ce parallèle entre les activités d'Hugo et la fiction qu'il regarde n'est pas ce qui intéresse la mise en scène de Martin Scorsese. En effet, le cinéaste ne cherche pas la rime mais le contraste. Car si l'image du film dans le film reste obstinément dans sa 2D originelle, celle des deux enfants face à lui est en 3D, et les rayons lumineux du projecteur découpent à la perfection leurs silhouettes avant de se jeter hors de l'écran vers le spectateur, à son tour émerveillé.

En quelques plans, Scorsese trace un pont fulgurant entre l'image cinématographique des débuts du XXe siècle, muette, en noir et blanc, plate mais véhiculant l'émotion naïve des films pionniers, et celle, colorée, musicale, vivante d'une technologie arrivée à son âge de raison et désormais capable de produire le même genre de sidération.

Apprentissage cinéphile

C'est tout l'enjeu secret de ce film extraordinaire qu'est Hugo Cabret, mais il nous y conduit à travers un grand récit à la Dickens, mené avec une fluidité remarquable par un Scorsese aussi à l'aise avec les codes du cinéma tout public qu'avec la violence rock'n'roll des Infiltrés. Hugo n'a gardé de son père, mort dans un incendie, qu'un automate cassé qu'il s'évertue à réparer, espérant que le défunt lui enverra un dernier «message» à travers cette machine dont la particularité est de savoir écrire.

Film d'apprentissage, Hugo Cabret est aussi une évocation de la France dans l'entre-deux guerres, avec ce qu'il faut de pittoresque parisien, ici finement dosé. Belle idée, par exemple, que ce chef de gare à la jambe mécanique incarné par Sacha Baron Cohen, qui offre à Scorsese quelques morceaux de bravoure comique, mais aussi une plus surprenante scène de romance pleine de pudeur et d'esprit.

Ces séquences donnent à Hugo Cabret son côté intemporel et l'inscrivent dans une histoire du cinéma comme un futur classique, qui semble se moquer des modes même s'il le fait avec les outils technologiques les plus contemporains. Depuis Edward aux mains d'argent de Tim Burton, peu d'œuvres ont su à ce point mêler le réalisme et la fantaisie, le plaisir enfantin du rêve éveillé et le regard adulte sur un monde où la misère, la cruauté et les drames peuvent frapper à tout moment. Si l'histoire qu'il nous raconte procure une réelle griserie, l'objectif final du cinéaste reste bien sûr l'hommage respectueux et déférent qu'il finit par rendre au cinéma muet et à un de ses plus grands artisans, Georges Méliès.

Jeunesse de Méliès

Les images de ce cinéma primitif reviennent dans deux autres séquences du film. Pour élucider le mystère de l'automate, Hugo et Isabelle vont consulter l'encyclopédie rédigée par le cinéphile René Tabard (la référence à Truffaut n'échappera à personne !). En tournant les pages du livre, les films se mettent à vivre sous nos yeux : le train arrive en gare de la Ciotat, mais au lieu de «foncer» sur les spectateurs, ce sont les spectateurs qui se ruent sur nous. Les deux régimes d'images (2D et 3D) cohabitent alors dans un spectacle qui recrée l'illusion des premiers temps.

Mais Scorsese n'a pas encore, à l'instar de ses héros, franchit le pas qui va les réunir. Pour cela, il faut littéralement passer de l'autre côté de l'écran et retrouver l'inspiration du magicien Méliès au moment où il tournait ses films. Le voyage de Scorsese à travers le cinéma de Méliès consiste alors à filmer, en 3D, le making of imaginaire du Voyage dans la Lune, en redonnant une matière et une profondeur aux trucages élémentaires et innovants du cinéaste français. Non pas l'imiter (en cela, Hugo Cabret est l'anti-The Artist, où la forme écrasait toute tentative de récit), mais chercher, comme Hugo en quête d'une nouvelle figure paternelle, ce qui dans le cinéma d'aujourd'hui rappelle le geste fondateur de Méliès.

C'est aussi ce qui entraîne, depuis toujours, le cinéma de Scorsese : non pas un goût pour la modernité, mais un désir d'utiliser cette modernité pour garder vivante et intacte l'émotion que lui a procurée le cinéma classique. Si Hugo Cabret est un manifeste pour la préservation des films anciens, c'est aussi, ici et maintenant, un film qui célèbre la jeunesse d'un art dont il aborde les mutations avec appétit, sérénité et enthousiasme.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Silence" : du doute, pour une foi

ECRANS | En relatant le chemin de croix de jésuites du XVIIe siècle éprouvant leur foi en évangélisant un Japon rétif à la conversion, Scorsese le contemplatif explore ici sa face mystique — ce nécessaire ubac permettant à son œuvre d’atteindre des sommets.

Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Loin d’être monochromatique, la filmographie de Scorsese reflète depuis toujours une admiration conjointe pour deux mondes ritualisés : le temporel des truands et le spirituel des religieux. S’il n’y a guère de malfrats dans Silence, on y découvre toutefois quelques châtiments pratiqués par les autorités nippones sur les chrétiens refusant d’apostasier, et que des mafieux trouveraient à leur goût ! La violence des confrontations entre ces deux univers autour de la notion de foi ne pouvait que fasciner le réalisateur de Taxi Driver et de Casino. Pour autant, Silence ne s’inscrit pas dans la veine stylistique des Infiltrés ou des Affranchis : la question intérieure et méditative prime sur la frénésie exaltée. Lent, posé, d’inspiration asiatique dans sa facture, il se rapproche du semi ésotérique Kundun (1997). Chacun sa croix Débutant par la recherche d’un missionnaire porté disparu, Silence se poursuit par une succession d’introspections pour le père Rodrigues parti sur ses traces. Feindre une abjuration

Continuer à lire

Martin Scorsese : « Je vis toujours avec Silence »

ECRANS | Lors de son bref passage en France, Martin Scorsese a brisé le silence pour évoquer celui qui donne le titre à son nouveau film. Morceaux choisis et propos rapportés…

Vincent Raymond | Vendredi 3 février 2017

Martin Scorsese : « Je vis toujours avec Silence »

Votre titre est accompagné au générique de début par un réel silence. Doit-il s’entendre comme un constat ou une injonction ? C’est une façon d’attirer l’attention du spectateur, mais aussi une forme de méditation intime, car ce film exige une concentration du public. Nous venons tous du silence et nous allons tous y retourner ; alors autant s’y habituer et s’y sentir bien. Qu’est-ce qui vous a autant attiré dans le livre de Shūsaku Endō ? J’ai été attiré — obsédé, devrais-je dire — par l’histoire qu’il raconte. Pour moi, il parle d’une manière extraordinaire de la façon d’accepter la spiritualité qui est en nous. Sa résonance est toute particulière de nos jours, alors que le monde rencontre de grands changements technologiques et que des faits horribles se déroulent. J’espère que cette histoire, et donc le film, pourra ouvrir un dialogue en montrant que la spiritualité existe, puisqu’elle est une part intégrante de notre humanité profonde. Vous avez porté ce projet plusieurs décennies. Que ressentez-vous à présent qu’il est achevé ? Cela a duré longtemps, en effet. J’ignorais c

Continuer à lire

"Le Loup de Wall Street" : voyage au bout de l'enfer (du capitalisme)

ECRANS | La vie de Jordan Belfort, courtier en bourse obsédé par les putes, la coke et surtout l’argent, permet à Martin Scorsese de plonger le spectateur trois heures durant en apnée dans l’enfer du capitalisme, pour une fresque verhovenienne hallucinée et résolument burlesque, qui permet à Di Caprio de se transcender.

Christophe Chabert | Vendredi 27 décembre 2013

« Greed is good. » C’était la maxime de Gordon Gecko / Michael Douglas dans le Wall Street d’Oliver Stone. Un film de dénonce balourd qui a eu pour incidence contre-productive de transformer Gecko en héros d’une meute d’abrutis cocaïnés et irresponsables, trop heureux de se trouver un modèle ou un miroir selon le degré d’avancement de leur ambition. Jordan Belfort, auquel Martin Scorsese consacre cette bio filmée de trois heures et à qui Leonardo Di Caprio prête ses traits, est de cette génération-là, celle qui a eu Gecko pour modèle et son slogan comme obsession. Le film, passé son prologue provocateur (grosse bagnole et coke à même l’anus d’une prostituée) attrape d’ailleurs son héros dans un instant paradoxal : le lundi noir de 1989 où, alors qu’il s’apprête à concrétiser son rêve et devenir courtier à Wall Street, la bourse plonge et avec elle une partie de l’économie mondiale. Faux départ, retour à zéro : l’itinéraire de Jordan Belfort s’édifie sur un moment de purge financière supposée assainir le système et qui ne fait que préparer l’avènement d’une corruption plus grande encore, par de jeunes loups ayant tiré

Continuer à lire

Raging bull, la passion du christ-boxeur

ECRANS | Après dix ans à se chercher des anti-héros dans les marges de la société, le cinéma américain entamait les années 80 en poussant un cran plus (trop ?) loin les (...)

Christophe Chabert | Lundi 21 octobre 2013

Raging bull, la passion du christ-boxeur

Après dix ans à se chercher des anti-héros dans les marges de la société, le cinéma américain entamait les années 80 en poussant un cran plus (trop ?) loin les choses, inventant une poignée de flamboyants héros négatifs. Orgueilleux, aveugles, bêtes, cyniques ou tout cela en même temps, ils hantent des œuvres aussi essentielles que La Porte du paradis de Cimino ou Scarface de De Palma. De tous, Jake La Motta est sans doute le plus retors : ce boxeur, qui fut un des rares blancs à aller décrocher un titre de champion du monde au nez et à la barbe de ses adversaires blacks, était dans le privé un monstre paranoïaque, jaloux et profondément égocentrique, ce qui le conduira à une suite de choix désastreux qui ruineront sa carrière, sa famille ; avant de l’envoyer faire un petit tour en taule. Sous la caméra de Martin Scorsese – et dans la peau extensible d’un De Niro plus vrai que nature –, la vie de La Motta devient une passion christique, manière habile de contourner les écueils de la bio filmée – pas aussi en vogue à l’époque qu’aujourd’hui

Continuer à lire

Taxi Driver, compteur à héros

ECRANS | Cela fait presque quarante ans que Taxi Driver est sorti sur les écrans. C’est à peine pensable tant le film semble habiter un espace-temps furieusement (...)

Christophe Chabert | Mardi 24 septembre 2013

Taxi Driver, compteur à héros

Cela fait presque quarante ans que Taxi Driver est sorti sur les écrans. C’est à peine pensable tant le film semble habiter un espace-temps furieusement contemporain, qui saisit à chaque nouvelle vision ; le propre des chefs-d’œuvre. Le Travis Bickle incarné par Robert De Niro reste le personnage le plus fort de toute la filmographie, pourtant riche, de Martin Scorsese : vétéran du Vietnam insomniaque devenu chauffeur de taxi dans les rues de New York, il en absorbe toute la misère pour la recracher, déformée et monstrueuse, en une longue rumination intérieure, avant de se commuer en ange exterminateur. Bickle est-il un héros positif ou négatif ? Tout dépend, répond Scorsese ; son désir d’exister, de servir à quelque chose, le poussent à adopter la première cause qui passe, assassinat d’un candidat à la Maison Blanche ou massacre sanglant dans un lupanar tenu par un pimp blanc. Inadapté, un peu idiot sinon carrément facho, il provoque partout où il passe le malentendu. Même la fin du film, d’une souveraine ambiguïté, le sanctifie pour des raisons pour le moins réversibles moralement. La caméra nerveuse de Scorsese, le jeu fiévreux de De Niro – a

Continuer à lire