Rêve et silence

ECRANS | Avec ce beau film intime et douloureux, Jaime Rosales réussit à conserver la radicalité formelle de son cinéma tout en y faisant entrer une émotion pudique, donnant sa définition très personnelle du mélodrame. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 26 septembre 2012

Une figure de style recoupe les plus beaux films de la rentrée, comme un inconscient collectif qui réunirait les cinéastes ayant encore de l'ambition pour leur art. De Quelques heures de printemps à Reality en passant par ce Rêve et silence et en attendant Au-delà des collines et Amour, le plan-séquence fait un retour en force sur les écrans, comme une réaction au surdécoupage qui standardise le cinéma mainstream et réduit la mise en scène à une pure et simple réalisation du scénario. Jaime Rosales est sans doute celui qui va le plus loin dans cette logique : Rêve et silence n'est fait que de longs plans-séquences, issus de prises uniques où les acteurs improvisent leur texte, et qui parfois s'achèvent en pleine action lorsque le magasin est vide — car Rosales a tourné son film «à l'ancienne», avec une pellicule 35 mm à gros grains. Dans La Soledad et plus encore avec Un tir dans la tête, le cinéaste espagnol avait montré qu'il avait le goût des dispositifs radicaux, faisant sauter les chevilles dramatiques pour privilégier les temps morts, les espaces vides, la quotidienneté et les ellipses. Rêve et silence prolonge cette démarche d'une rare intégrité, tout en se rapprochant de ses personnages et de leurs douleurs.

Le monde du silence

Il y a d'abord un étrange effet de délocalisation : le film se situe à Paris aujourd'hui, mais met en scène une famille espagnole et hispanophobe, appartenant à une classe moyenne aisée dont les rituels sont ceux de tous les bourgeois du monde. Déroutante routine que le cinéaste regarde à distance, comme si ce monde-là n'était pas le sien. Puis vient le drame, un accident de voiture que Rosales laisse hors champ, et dont il regarde surtout les conséquences : le deuil d'une mère et la plongée dans l'apathie d'un père, soudain frappé d'indifférence. Comme s'il avait transféré la froideur de sa mise en scène à son personnage, Rosales fait alors preuve d'une empathie nouvelle pour les êtres qu'il filme. Leur bonheur standardisé ne l'intéressait pas, mais leur malheur singulier oui. Ou plus exactement la manière dont ils s'en extirpent : en retrouvant leur place dans des paysages sur lesquels ils ne faisaient que glisser. C'est toute la beauté de la dernière partie, où la vie reprend ses droits et où une sensation d'harmonie envahit les plans, qui se laissent aller à un discret lyrisme.

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"Petra" : cœur de pierre

ECRANS | De Jaime Rosales (Esp-Fr-Dan, 1h47) avec Bárbara Lennie, Alex Brendemühl, Joan Botey…

Vincent Raymond | Lundi 6 mai 2019

Jeune artiste peintre, Petra vient effectuer une résidence auprès de Jaume, un plasticien réputé au caractère entier, dominateur et volontiers arrogant. Si elle se lie d’amitié avec le fils de celui-ci, Lucas, elle empêche que les choses aillent plus loin. Car Petra cache un secret… Depuis La Soledad (2008) et Un tir dans la tête (2009), c’est toujours un plaisir de retrouver le réalisateur espagnol Jaime Rosales qui fait partie de ces auteurs qui n’usent pas en vain de leur art, et dont chaque film procure ce double plaisir de la découverte : quelle est l’histoire et comment il choisit de la raconter. En bon théoricien, la forme interroge toujours le fond et lui répond. Ici, le récit est chapitré à la manière d’un roman, mais son ordre chronologique est contrarié. Une perturbation qui permet d’occulter des franges du passé, de présenter des conséquences avant certaines causes, d’induire également dans l’esprit du spectateur des hypothèses quant à la raison de ces ellipses. Cette construction n’est pas non plus sans évoquer le processus artistique, fait d’allers-retours, de repentirs – on assiste d

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La Belle jeunesse

ECRANS | Jaime Rosales continue son chemin très personnel fait d’expérimentations formelles et de constat socio-politique sur l’Espagne actuelle, même si "La Belle jeunesse", hormis quelques éclairs de génie dans la mise en scène, patauge un peu dans un naturalisme éventé. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 décembre 2014

La Belle jeunesse

Filmer la crise en Espagne, ses conséquences sur une jeunesse qui tente, malgré les impasses sociales, d’avancer et d’élaborer un projet d’avenir : c’est l’ambition de Jaime Rosales et c’est plutôt étonnant de le voir viser si frontalement une question d’actualité. Jusqu’ici, son cinéma parlait de son pays de biais, à travers des dispositifs formels très forts : les split screens de La Soledad, les plans-séquences au téléobjectif d’Un tir dans la tête, le noir et blanc et les ellipses de Rêve et silence. Cinéaste passionnant, Rosales est aussi un metteur en scène aventureux et en quête d’expérimentations. Sa façon de suivre Natalia et Carlos, le couple de La Belle jeunesse en quête laborieuse de jobs foireux et mal payés, surprend donc par le cliché visuel qui lui sert de forme : caméra à l’épaule et image HD mal éclairée, soit l’ordinaire d’un naturalisme dont nous Français avons sérieusement fait le tour. Rosales tient donc l

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