Frances Ha

ECRANS | En noir et blanc et au plus près de sa formidable actrice et co-auteure Greta Gerwig, Noah Baumbach filme l’errance d’adresses en adresses d’une femme ni tout à fait enfant, ni tout à fait adulte, dans un hommage au cinéma français qui est aussi une résurrection du grand cinéma indépendant américain. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 26 juin 2013

Photo : © Pine District


Elle s'appelle Frances et c'est déjà tout un programme pour le nouveau film de Noah Baumbach, son meilleur depuis Les Berkman se séparent. Frances est une New-yorkaise pur jus, mais c'est comme si cette belle création cinématographique, fruit d'un travail en symbiose entre le cinéaste et son actrice Greta Gerwig, était aussi l'héritière d'un certain cinéma français.

Dans une des nombreuses chambres où elle va échouer et qu'elle se refuse obstinément à ranger, Frances épingle un poster anglais de L'Argent de poche de François Truffaut ; avec un de ses colocataires, elle regarde un soir à la télé Un conte de Noël de Desplechin ; sur un coup de tête, la voilà partie pour Paris, où elle traîne entre le Café de Flore et la Sorbonne, tentant vainement d'avancer dans sa lecture de Proust ; enfin, séquence mémorable, on la voit danser en toute liberté dans la rue tandis que la caméra l'accompagne en travelling latéral, avec Modern Love de David Bowie déchaîné sur la bande-son.

Plus qu'un clin d'œil, cette reprise de la scène mythique de Mauvais sangCarax iconisait son comédien fétiche Denis Lavant tient lieu de double déclaration, d'intention et d'amour. L'intention, flagrante, c'est d'aller piocher dans le cinéma français une liberté qui régénérerait un cinéma indépendant américain en voie de momification ; l'amour, c'est d'opérer cette greffe en extrayant l'essence du geste original : ne pas perdre de vue la singularité conjointe du personnage et de la comédienne.

Une femme sous influence

Cette liberté, Baumbach la fait pourtant surgir d'un certain nombre de balises très identifiables. À commencer par ce noir et blanc, magnifique au demeurant, qui surjoue la pauvreté des moyens en même temps qu'une légère nostalgie – pour les premiers Jarmusch ou pour le Manhattan de Woody Allen ; ou encore les cartons qui jalonnent le récit, renvoyant aux adresses de Frances au fil de ses déménagements contraints. C'est bien le caractère fantasque, un peu triste et en même temps très drôle, de l'héroïne qui fait voler en éclats les bornes que le cinéaste a posées sur son chemin.

Frances est une de ses artistes qui ne créent pas – une chorégraphe, précisément, mais profite de la bohême pour passer de longues soirées avec sa meilleure amie Sophie ; elle vivote comme assistante dans un cours de danse et largue son mec en espérant en rencontrer un autre, puis encore un autre… Plus toute jeune, mais pas vraiment mûre encore, elle incarne à la fois la philosophie hipster, un féminisme décomplexé et cette génération de post-adolescent(e)s qui repousse sans arrêt le moment où elles devront se prendre en main.

Greta Gerwig y ajoute un petit grain de folie qui, déjà, irradiait Greenberg, le précédent film de Baumbach, et qui évoque incontestablement la grande Gena Rowlands. Elle a cette façon de transformer une conversation en une suite de coq-à-l'âne, niant tout à-propos pour verser dans un joyeux foutoir verbal où elle-même s'embrouille dans ses mensonges et ses à-peu-près.

Ce goût du dialogue en dérapages contrôlés trouve son apogée dans une séquence de dîner où Frances doit s'inventer une porte de sortie pour ne pas avouer à ses hôtes dans quelle panade elle s'enfonce. Car le récit de Frances Ha, derrière sa gracieuse légèreté et la vivacité de son écriture, est une histoire de déclassement et de précarisation.

Portrait d'une enfant déçue

D'abord inséparables, Frances et Sophie vont peu à peu s'éloigner l'une de l'autre : Sophie rompt la colocation, passe aux choses sérieuses avec son petit ami, puis accepte de le suivre à Tokyo pour son travail. Frances, elle, fait du surplace, entre jalousie et dégoût envers une copine qu'elle ne reconnaît plus, et dont elle doute de la sincérité.

Baumbach donne des atours de fable à un film qui, par ailleurs, assume fièrement son néo-réalisme : des lofts habités par des gosses de riche traînant sans but entre coups d'un soir et grandes idées toujours avortées jusqu'au retour à la maison familiale – avec les parents de Greta Gerwig dans leur propre rôle – et au lycée de son adolescence pour un boulot ingrat et humiliant, c'est une régression sociale que subit Frances. Mais Baumbach a la pudeur de ne pas la souligner, préférant conserver la santé d'un film qui ne verse jamais dans l'apitoiement ou la complaisance.

D'ailleurs, ce qui l'intéresse vraiment chez Frances, c'est son inadaptation au monde, la gêne qu'elle provoque autour d'elle et le rire que tout cela suscite chez le spectateur. Douce et dingue, capable de parcourir toute la ville en laissant en plan son rendez-vous amoureux pour trouver un distributeur automatique, collant d'un peu trop près une cougar aux abois à qui elle doit remplir sans fin la coupe de champagne, Frances vient déranger un ordre établi dont elle est, sans vraiment le vouloir, exclue. Baumbach et Gerwig aussi, avec ce bijou de film qui redessine l'air de rien l'horizon du cinéma indé US.

Frances Ha
De Noah Baumbach (ÉU, 1h26) avec Greta Gerwig, Mickey Sumner, Adam Driver…


Frances Ha

De Noah Baumbach (ÉU, 1h26) avec Greta Gerwig, Mickey Sumner... Frances, jeune New-Yorkaise, rêve de devenir chorégraphe. En attendant, elle s’amuse avec sa meilleure amie, danse un peu et s’égare beaucoup...
La Nef 18 boulevard Edouard Rey Grenoble
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"The Dead Don't Die" : comme un petit goût de reviens-y-pas pour Jim Jarmusch

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"BlacKkKlansman - J'ai infiltré le Ku Klux Klan" : Spike Lee en mode humour noir

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"L’Homme qui tua Don Quichotte" : tout ça pour ça ?

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De retour en Espagne où il avait tourné son film d’études inspiré de Cervantès, un réalisateur de pubs en panne créative (Adam Driver) retrouve le cordonnier (Jonathan Pryce) à qui il avait confié le rôle de Don Quichotte. Mais celui-ci se prend désormais pour le chevalier à la triste figure et l’entraîne dans sa quête… À un moment, il faut savoir terminer un rêve. Même quand il a tourné en cauchemar. L’histoire de la conception L’Homme qui tua Don Quichotte est l’une des plus épiques du cinéma contemporain, bien davantage que celle racontée par ce film aux visées picaresques. Palpitante et dramatique, même jusque dans ses ultimes et rocambolesques rebondissements. Idéalisée par son auteur pendant un quart de siècle, cette œuvre a gagné au fil de ses avanies de production une de nimbe de poisse à côté de laquelle la malédiction de Toutankhamon passe pour un rappel à la loi du garde-champêtre. Elle a aussi susc

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"Lady Bird" : au nid soit qui mal y pense

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Vincent Raymond | Lundi 26 février 2018

Exigeant d’être appelée Lady Bird par son entourage, Christine ambitionne d’étudier à New York. Pour l’heure lycéenne à Sacramento, elle cache ses origines modestes, tendant à se rapprocher de ses condisciples plus populaires et plus huppées. Quitte à trahir ses amis… ou elle-même. Chronique du tournant du siècle, ce portrait d’une ado aspirant à une vie intellectuellement exaltante, hors d’un ordinaire familial qu’elle toise d’un regard systématiquement dépréciatif, s’inspire du passé de la réalisatrice. Quinze ans après les faits, Greta Gerwig les revisite en effet dans la position de celle qui a franchi les obstacles, figurant aujourd’hui parmi une certaine élite branchée du cinéma. Dans la bande de Noah Baumbach (il partage sa vie) et Wes Anderson (elle partage son producteur), frayant quand ça lui chante avec les studios, la comédienne fait ici ses débuts solo de cinéaste. Qui croirait qu’elle a gravité dans une mouvance alternative au vu du résultat ? Film indé formaté, avec personnage d’ado de province rebelle, ultra mature mais naïf (ça plaît à NY, LA ou en Europe), enjeu social et premières amours décevantes, cet auto-biopic s’inscri

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Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

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Lettre de Cannes #3

Festival de Cannes 2017 | Ou comment la courtoisie est une valeur qui se perd, un grand cinéaste se suicide à Cannes, et Netflix invente le vidéo-film.

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Lettre de Cannes #3

Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, j’aimerais te raconter un petit jeu que je pratique avec quelques amis depuis que je me rends au festival. Ce jeu, qui est plutôt une forme de compétition honorifique, s’appelle le Prix de la courtoisie. Rien à voir avec la radio d’extrême droite éponyme — cela me rappelle qu’autrefois, quand moi-même je faisais de la radio, un des animateurs ne cessait de présenter les titres musicaux en parlant d’albums « éponymes », sans trop savoir ce qu’il racontait puisqu’il allait jusqu’à dire de certains qu’ils étaient « parfaitement éponymes », laissant penser que d’autres étaient « un peu éponymes » et d’autres encore « moyennement éponymes »… Le Prix de la courtoisie consiste à saluer chaleureusement TOUS les agents d’accueil que l’on croise avant d’accéder aux projections, de les remercier chaque fois qu’ils font quelque chose pour nous (biper nos badges, nous indiquer nos places…) et, plus globalement, de leur sourire et de ne pas les traiter comme des paillassons. La base, quoi… Sauf au festival de Cannes

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"Silence" : du doute, pour une foi

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Vincent Raymond | Mardi 7 février 2017

Loin d’être monochromatique, la filmographie de Scorsese reflète depuis toujours une admiration conjointe pour deux mondes ritualisés : le temporel des truands et le spirituel des religieux. S’il n’y a guère de malfrats dans Silence, on y découvre toutefois quelques châtiments pratiqués par les autorités nippones sur les chrétiens refusant d’apostasier, et que des mafieux trouveraient à leur goût ! La violence des confrontations entre ces deux univers autour de la notion de foi ne pouvait que fasciner le réalisateur de Taxi Driver et de Casino. Pour autant, Silence ne s’inscrit pas dans la veine stylistique des Infiltrés ou des Affranchis : la question intérieure et méditative prime sur la frénésie exaltée. Lent, posé, d’inspiration asiatique dans sa facture, il se rapproche du semi ésotérique Kundun (1997). Chacun sa croix Débutant par la recherche d’un missionnaire porté disparu, Silence se poursuit par une succession d’introspections pour le père Rodrigues parti sur ses traces. Feindre une abjuration

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Martin Scorsese : « Je vis toujours avec Silence »

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Vincent Raymond | Vendredi 3 février 2017

Martin Scorsese : « Je vis toujours avec Silence »

Votre titre est accompagné au générique de début par un réel silence. Doit-il s’entendre comme un constat ou une injonction ? C’est une façon d’attirer l’attention du spectateur, mais aussi une forme de méditation intime, car ce film exige une concentration du public. Nous venons tous du silence et nous allons tous y retourner ; alors autant s’y habituer et s’y sentir bien. Qu’est-ce qui vous a autant attiré dans le livre de Shūsaku Endō ? J’ai été attiré — obsédé, devrais-je dire — par l’histoire qu’il raconte. Pour moi, il parle d’une manière extraordinaire de la façon d’accepter la spiritualité qui est en nous. Sa résonance est toute particulière de nos jours, alors que le monde rencontre de grands changements technologiques et que des faits horribles se déroulent. J’espère que cette histoire, et donc le film, pourra ouvrir un dialogue en montrant que la spiritualité existe, puisqu’elle est une part intégrante de notre humanité profonde. Vous avez porté ce projet plusieurs décennies. Que ressentez-vous à présent qu’il est achevé ? Cela a duré longtemps, en effet. J’ignorais c

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"Jackie" : queen Kennedy, queen Portman

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Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Novembre 1963. JFK vient d’être assassiné et sa désormais veuve Jackie Bouvier-Kennedy reçoit un journaliste dans sa résidence glacée pour évoquer l’attentat de Dallas, mais aussi son avenir. Au fil de la discussion, elle se remémore pêle-mêle les jours heureux à la Maison-Blanche, les préparatifs des obsèques et la journée fatale… À l’instar de Neruda sorti il y a un mois, Jackie est un biopic transgressif où le sujet principal ayant la pleine conscience de sa future place dans l’Histoire se permet d’en soigner les contours en abrasant la moindre irrégularité apparente : la si lisse Mrs. Kennedy affirme ainsi ne pas fumer… en écrasant une de ses innombrables cigarettes ; la si droite Jackie tient debout… gavée de calmants et d’alcool. Dans la famille Kennedy, l’apparence prime sur l’expression publique d’un quelconque affect privé ; qu’importent les circonstances, Jackie se doit de participer à l’écriture de la glorieuse geste de cette dynastie. La construction achronologique du fi

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"Paterson" : poète, vos papiers (du véhicule)

ECRANS | Une semaine ordinaire dans la vie de Paterson, chauffeur de bus à Paterson, New Jersey, et poète à ses heures. Après la voie du samouraï, Jim Jarmusch nous indique celle d’un contemplatif alter ego, transcendant le quotidien sur son carnet. Une échappée hors du temps bienvenue.

Vincent Raymond | Mardi 20 décembre 2016

Dalí soutenait que la gare de Perpignan était le centre du monde. Alors la ville de Paterson, avec ses rues peu fréquentées, ses murs de briques rouges et sa quiétude provinciale, ne pourrait-elle pas être le nord magnétique de la poésie américaine ? Escale obligée – semble-t-il – pour une foule de maîtres du verbe, de Ginsberg à Iggy Pop, ce cadre apparemment dépourvu de pittoresque et de distractions a inspiré le poète et romancier américain William Carlos Williams tout au long de sa carrière. Il est aussi la patrie d’un bien nommé Paterson, émule du précédent ; le lieu d'où il compose son œuvre dans le secret d’un carnet de notes, sans jamais se départir de son impassibilité. Citoyen en apparence quelconque d’une ville banale, Paterson trouve dans son train-train matière à émerveillement, transmutant les choses vues en vues singulières. Carnet de notes sur revêtement de ville Emboîtant les pas de ce scribe machiniste, Jim Jarmusch révèle le caractère ininterrompu du processus d’écriture : entre la cristallisation de l’inspiration et la fixation du texte sur le papier, les mots s’affichent, s’accumulent, s’agencent dans son esprit – et, pour nou

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While we’re young

ECRANS | Après "Frances Ha", Noah Baumbach continue d’explorer le New York branché et sa bohème artistique, transformant la pièce d'Ibsen "Solness le constructeur" en fable grinçante et néanmoins morale où des bobos quadras se prennent de passion pour un couple de jeunes hipsters. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 21 juillet 2015

While we’re young

Quarante ans, toujours pas parents ; Josh et Cornelia (couple inattendu mais crédible formé par Ben Stiller et Naomi Watts) sont en pleine crise. Tandis que leurs amis bobos new-yorkais s’assurent une descendance, eux semblent frappés de stérilité. Celle-ci n’est pas seulement sexuelle, elle est aussi créative, en particulier pour Josh, en galère pour terminer un documentaire fleuve qui, manifestement, n’intéresse que lui. Jusqu’au jour où ils rencontrent Jamie et Darby – Adam Driver et Amanda Seyfried, prototypes de hipsters ayant fait de la bohème une règle de vie. À leur contact, Josh et Cornelia trouvent une seconde jeunesse, revigorés par ce couple qui semble vivre dans un présent perpétuel. Noah Baumbach se livre alors à une comédie de mœurs contemporaine, même s’il s’inspire très librement d’une pièce vieille d’un siècle – Solness le constructeur d’Ibsen. Le ton y est mordant et le monde actuel en prend pour son grade : tandis que Josh se débat avec son portable, ses CD et son appartement design, Jamie ne jure que par les vinyles, les VHS et le mobilier vintage. La jeunesse s’empare des objets ringards de ses aînés et les rends hype et désirables, y com

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The Humbling

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Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

The Humbling

Visiblement, transposer l’univers de Philip Roth à l’écran relève de la mission impossible. Arnaud Desplechin s’est cassé les dents pour adapter Tromperie et les films tirés de La Tâche et La Bête qui meurt (La Couleur du mensonge et Lovers) ne valent pas tripette. Même si The Humbling n’est pas un mauvais film, Barry Levinson se heurte aux mêmes écueils que ses prédécesseurs : l’ironie de Roth est avant tout une politesse du désespoir, surtout dans ses dernières œuvres hantées par le spectre de la maladie et de la mort. Or, The Humbling ne sait jamais quel ton adopter face à cette matière romanesque : d’une scène à l’autre, on passe du gag un peu lourd à l’amertume tragique, ce que la mise en scène, hachée menu par un montage frénétique, souligne cruellement. Levinson est pourtant fidèle au roman, qui raconte la chute de Simon Axler, vieille gloire du théâtre soudain atteinte de dépression carabinée. Chute littérale : alors qu’il vient d’entrer sur scène, il se jette dans la fosse sous les yeux des spectateurs médusés. Après un passage par un hôpital psychiatrique, il revient dans sa maison et dé

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Hungry hearts

ECRANS | Après "La Solitude des nombres premiers", Saverio Costanzo prolonge son exploration des névroses contemporaines en filmant l’enfermement volontaire d’une femme, atteinte d’une phobie radicale du monde extérieur. Un film dérangeant dont la mise en scène rappelle Polanski. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 24 février 2015

Hungry hearts

La rencontre entre Jude et Mina pourrait être le prélude à une comédie romantique : ils se retrouvent tous deux enfermés dans les toilettes d’un restaurant chinois, incommodés par l’odeur et embarrassés par cette promiscuité forcée. Cette première scène de Hungry hearts agit donc comme un faux-semblant pour le reste du film, pas franchement drôle et même carrément inquiétant. Mais Saverio Costanzo, déjà auteur du remarquable La Solitude des nombres premiers, y offre deux indices au spectateur quant à la tournure que prendront les événements : d’abord, la claustration physique et son prolongement psychologique, véritable sujet du film ; puis cette idée d’un corps masculin dont les fluides créent des effluves nauséabondes et potentiellement dangereuses. C’est ce qui va détraquer l’histoire d’amour : une fois le mariage célébré, l’enfant à naître n’est pas vraiment désiré. « Ne viens pas en moi ! » demande Mina, mais Jude ne parvient pas à se retenir. Quelque chose d’étranger est donc entré dans son corps

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Greenberg

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François Cau | Vendredi 23 avril 2010

Greenberg

Où l’on fait la connaissance de Florence Marr : ni belle, ni moche, plus vraiment jeune mais pas complètement entrée dans l’âge adulte, rêvant de devenir chanteuse mais se contentant pour l’instant de s’occuper de la maison des Greenberg, une famille de bourges de Los Angeles partis en vacances au Vietnam en laissant la baraque au frangin dépressif, Philip. Où l’on fait la connaissance avec Philip : lui aussi voulait faire de la musique, mais il a sabordé son groupe, quitté Los Angeles pour New York et, à 40 ans passés, il vivote comme menuisier en ruminant sa rupture avec la femme de sa vie. D’où séjour à l’hôpital psychiatrique, aigreur envers le monde et phobies en tout genre. Noah Baumbach suit d’abord en alternance ces deux personnages paumés et inadaptés, l’une surjouant la joie de vivre sans arriver à dissimuler sa tristesse, l’autre se complaisant dans la contemplation du temps perdu et la morosité d’une existence qu’il estime avoir bousillée. Puis il les fait se rencontrer, se rater, s’aimer et se haïr, trop loin ou trop proches pour vraiment se comprendre. Sublimes ratés Cette manière de s’intéresser aux marginaux d’une société en tro

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