Les Mille et une nuits volume 1 : l'inquiet

ECRANS | Première partie du « geste » politico-poétique de Miguel Gomes, dont les bonnes intentions et les belles idées se fracassent sur sa mégalomanie d’auteur.

Christophe Chabert | Mardi 23 juin 2015

Photo : © Shellac


Faisons ici une petite autocritique : il nous arrive, par paresse, d'employer à tort et à travers le mot "geste" pour qualifier un film qui affirme une vision radicale du cinéma où une aventure portée par un auteur prenant le risque de ne croire qu'en la mise en scène pour véhiculer son discours et ses idées. Mais quand Miguel Gomes, réalisateur célébré de Tabou, tourne ces Mille et une nuits de plus de six heures découpées en trois parties, il semble lui-même écrire à tous les plans : « Ceci est un geste de cinéma. » Est-ce pour autant un film abouti ? Non, plutôt une accumulation d'idées et de bouts de récits tenus ensemble par un concept assez hasardeux : témoigner des méfaits de la Troïka sur la population portugaise tout en injectant des réminiscences lointaines de l'histoire de Shéhérazade.

Le conte oriental + le documentaire politique : pourquoi pas. D'autant plus que la nécessité d'un tel projet saute aux yeux, même du plus libéral des cinéphiles… Mais il s'avère en définitive totalement contre-productif, tant Gomes, faute de producteur et de monteur dignes de ce nom, n'a fait qu'assembler les rushs de son tournage, provoquant longueurs, lenteurs et répétitions. Le matériau lui-même est inégal : la parole des ouvriers virés des chantiers navals ou le mage africain venu donner de spectaculaires érections aux membres du FMI, de Bruxelles et de la BCE, puissants économiquement mais impuissants sexuellement, sont des passages assez forts ; en revanche, l'histoire du coq et celle de la grande baignade entrecoupée de témoignages redondants de chômeurs dans la mouise relèvent du j'm'en foutisme intégral.

On comprend mieux, au terme de ce volume 1, son introduction, plutôt gonflée : Gomes, effrayé par sa propre création, s'enfuit à toutes jambes laissant son équipe lui courir après. Une autocritique qui n'est pas qu'un pied de nez mais aussi la vérité d'un film qui tient plus du grand foutoir que d'un "geste" foisonnant.

Christophe Chabert



Le Méliès 28 allée Henri Frenay Grenoble
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L’animation japonaise au firmament à la Cinémathèque de Grenoble

ECRANS | Rendez-vous tout le mois de décembre au cinéma Juliet-Berto pour le constater, avec la projection de pas mal de pépites (dont le mythique "Château Ambulant" de Miyazaki).

Damien Grimbert | Mardi 4 décembre 2018

L’animation japonaise au firmament à la Cinémathèque de Grenoble

Vaste continent à l’approche souvent intimidante, le cinéma d’animation japonais se dévoile à la Cinémathèque à l’occasion d’un cycle thématique de six films qui constitue une excellente entrée en matière pour le néophyte… mais pas seulement. Outre Le Serpent Blanc de Taiji Yabushita, déjà diffusé à l’heure où l’on publie ces lignes, sont ainsi proposés trois films d’auteurs contemporains largement acclamés, dont la poésie, l’intelligence, la tendresse et la charge émotionnelle ont amplement contribué à sortir l’animation japonaise du ghetto culturel auquel elle était jusqu’alors confinée. On pense bien sûr au Château Ambulant (2004) du maître incontesté Hayao Miyazaki, aux Enfants loups, Ame et Yuki (2012) de Mamoru Hosoda, nouveau mètre-étalon du genre, et au Miss Hokusai (2015) de Keiichi Hara, moins réputé mais tout aussi méritant. Œuvres plus radical

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Tabou

ECRANS | Véritable casse-tête critique que ce film bicéphale de Miguel Gomes : une première partie ennuyeuse qui aligne les poncifs du cinéma d’auteur, une deuxième somptueuse en hommage aux grands mélodrames muets. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 29 novembre 2012

Tabou

Face à Tabou, on assiste à une drôle de mue : celle d’un cinéaste qui découvre la vertu de raconter une histoire et met son dispositif formel au service du récit. C’est la deuxième heure du film, qui compte parmi ce que l’on a vu de plus puissant sur un écran cette année. Pour en arriver là, Miguel Gomes a d’abord endossé sa panoplie de cinéaste moderne dans une première partie où l’on lutte contre l’ennui. Il y avait bien eu ce petit prologue assez envoûtant en forme de conte exotique influencé par les pionniers du muet, Flaherty et Murnau. Ensuite, grand écart : l’image est toujours en noir et blanc, mais nous voilà dans le Lisbonne d’aujourd’hui sur les pas de Pilar, fidèle amie de sa vieille voisine, Aurora, dont on devine qu’elle est au crépuscule de son existence. Gomes empile alors les clichés de l’académisme auteurisant : lenteur et incommunicabilité, froideur de l’urbanité et solitude de ses habitants. Avec la même absence de dramatisation, le film nous apprend la mort d’Aurora, puis fait surgir Ventura, un homme âgé qui va raconter un épisode de sa vie à Pilar. Et soudain, Tabou bascule dans l’émerveillement. Muet d’émotion De Lynch

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