"The Wall" : duel sous le soleil irakien

ECRANS | Un soldat étasunien derrière un mur, un sniper irakien de l’autre côté. Doug Liman revisite le duel au soleil cher au western dans ce huis clos en plein air aux accents beckettiens, qui n’hésite pas à renverser certains paradigmes ordinaires. Une tragédie, et un film politique.

Vincent Raymond | Mardi 6 juin 2017

Photo : Metropolitan Filmexport


2007, fin de la guerre en Irak. Deux sergents étasuniens appelés en renfort sur un chantier découvrent les corps des ouvriers abattus par un sniper, lequel les prend aussitôt pour cible. Si l'un des militaires est touché, l'autre, bien que blessé, s'abrite derrière un mur de fortune. Et se fait aborder, voire confesser via sa radio par son assaillant…

Décidément, Doug Liman confirme qu'il ne peut s'attaquer à un genre sans essayer de l'hybrider avec un autre – souvenez-vous de son ludique Edge of Tomorrow (2014), et oubliez son Mr. & Mrs. Smith (2005). The Wall opère à présent la rencontre assez inouïe entre un film de guerre US traditionnel (impacts traversant l'écran, gros plan sur genou en bouillie, "continuez-sans-moi-les-gars"...) et une pièce de théâtre absurdo-métaphysique ; un mariage où le verbe et la station prennent le pas sur le bruit brut et l'action. Et cette inversion des perspectives n'est pas isolée.

Sans brique, t'as plus rien

L'ennemi désigné dès le départ se trouve rapidement assimilable à une instance divine : omniscient, omnipotent, invisible, il a de surcroît le pouvoir de vie et de mort sur qui pénètre son territoire. Capable de tromper son interlocuteur en parlant sa langue, révélant sa meilleure éducation (citant Poe entre autres auteurs, l'Irakien raille le troufion lui opposant le seul nom de Shakespeare), il justifie sans argumenter sa position non pas d'agresseur mais de victime d'une invasion au nom de la prédation pétrolière.

Liman va donc très loin dans la transgression, dynamitant plus que son mur (rempart symbolique aussi misérable qu'hypocrite) et offre une fin rappelant, par son ironie noire, le grand Sidney Lumet de La Colline des hommes perdus (1965). The Wall constitue, avec le récent Un jour dans la vie de Billy Lynn de Ang Lee, une de ces œuvres mettant à bas le culte du héros outre-Atlantique, néfaste et mortifère. Une future référence, à voir dès aujourd'hui.

The Wall
de Doug Liman (E.-U., 1h30) avec Aaron Taylor-Johnson, John Cena, Laith Nakli…


The Wall

De Doug Liman (EU, 1h30) avec Aaron Taylor-Johnson, John Cena... Deux soldats américains sont la cible d’un tireur d’élite irakien.
UGC Ciné-Cité Confluence 121 cours Charlemagne Lyon 2e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Carlos Saldanha : « En animation, la personnalité prend le pas sur l’aspect de l’animal »

ECRANS | Avec "Ferdinand", le sympathique créateur de "Rio" adapte pour la Fox un classique de la littérature enfantine ayant déjà inspiré les studios Disney… nouveaux patrons de la Fox. Un film familial qui reste dans la famille, en somme.

Vincent Raymond | Lundi 18 décembre 2017

Carlos Saldanha : « En animation, la personnalité prend le pas sur l’aspect de l’animal »

Qu’est-ce qui vous convaincu de signer cette nouvelle adaptation animée de l’histoire de Ferdinand le taureau ? Votre lecture du livre ? Carlos Saldanha : Au Brésil, le livre de 1936 était moins connu qu’aux États-Unis. La première fois que j’ai entendu parler de l’histoire de Ferdinand, c’est à travers le court-métrage de 1938. Je l’ai vu à la télévision, sur les chaînes pour enfants. Quand je suis arrivé aux États-Unis, mes enfants ont lu cette histoire à l’école. Leurs copains de classe l’avaient déjà lue avec leurs parents, lesquels l’avaient lue avec leurs propres parents quand ils étaient petits. Plusieurs générations connaissaient donc cette histoire. Alors le jour où la Fox m’a dit avoir acquis les droits du livre et m’a demandé si en faire un film d’animation m’intéressait, j’ai été emballé par l’idée – en mesurant le défi immense d’adapter un classique. Comme c’était la première fois que j’adaptais un livre – mes films précédents, L’Âge de glace, Robots, Rio, étaient basés sur des i

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"Ferdinand" : les adieux à l’arène

ECRANS | de Carlos Saldanha (E.-U., 1h46) animation

Vincent Raymond | Lundi 18 décembre 2017

Depuis sa naissance, le taureau Ferdinand sait qu’il est destiné à combattre dans une arène. Mais à la différence de ses congénères, le jeune bovin préfère les fleurs à la violence. Alors il s’enfuit et grandit auprès d’une petite fille. Jusqu’au jour tragique où on le renvoie à son étable d’origine… Imaginé en 1936 par Munro Leaf, adapté par Dick Rickard en format court pour les studios Disney en 1938, ce petit conte a pris du volume entre les mains du réalisateur brésilien Carlos Saldanha (à qui l'on doit notamment les films Rio) qui, sans en changer l’esprit, l’a accommodé à l’air du temps. Il assume en effet d’y présenter la corrida comme un spectacle barbare ; quant au matador, il en prend davantage pour son grade que dans la chanson de Cabrel. Certes, cette version dilatée a recours à quelques facilités, notamment du côté des comparses du héros, tous déjà vus ailleurs sous des formes diverses : la gentille gamine qui l’adopte est d’un modèle standard, la vieille bique qui le coache évoque un mixte de Maître Yoda et d’Abraham Simpson ; enfin le trio de hérissons débrouillards ressemble, épines en sus, aux Pingouins de M

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Edge of tomorrow

ECRANS | De Doug Liman (ÉU, 1h53) avec Tom Cruise, Emily Blunt…

Christophe Chabert | Mardi 3 juin 2014

Edge of tomorrow

Sur le papier, il y a comme du high concept foireux derrière Edge of tomorrow : en gros, il s’agit d’opérer le croisement improbable entre Le Soldat Ryan, Un jour sans fin et Starship troopers, inspiré d’un manga d’Hiroshi Sakurazaka. D’ailleurs, le temps que la greffe prenne (quinze minutes) on reste un peu incrédule, avalant couleuvres scénaristiques sur couleuvres scénaristiques, en particulier celle qui envoie au front un officier spécialisé dans la communication, sans expérience de terrain et ayant dépassé la limite d’âge – Tom Cruise a beau faire tout ce qu’il peut pour le faire oublier, c’est aujourd’hui un quinquagénaire encore en forme mais trop vieux pour jouer les héros. Quand enfin tout est en place (un système assez ludique de reboot temporel qui permet à Cruise de rejouer un débarquement futuriste sur les plages normandes pour bousiller des aliens et retrouver une « full métal bitch » campée par la passionnante Emily Blunt), l’alliance entre le scénario habile et très bien écrit de Jez Butterworth (magistral dramaturge anglais) et Christopher MacQuarrie (déjà derrière l’excellent

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Bachar Mar-Khalifé : la musique en héritage

Concert | Quatorzième édition pour le festival Quartiers libres. Avec une programmation pléthorique au sein de laquelle se niche Bachar Mar-Khalifé, musicien franco-libanais qui, l’an passé, a livré un splendide album d’électro-pop arabe teintée de world music. Ou quelque chose comme ça, tant son style est finalement – et heureusement – inclassable. Tout ça méritait bien une rencontre avant le concert prévu samedi au parc de la Villeneuve.

Aurélien Martinez | Mardi 3 juin 2014

Bachar Mar-Khalifé : la musique en héritage

C’est l’histoire d’un jeune homme né en 1983 au Liban, d’un père très célèbre : le compositeur, chanteur et joueur d’oud Marcel Khalifé, véritable référence internationale dans son domaine – il a notamment beaucoup travaillé autour des poèmes du Palestinien Mahmoud Darwich, son grand ami. Une filiation imposante qui, dès le plus jeune âge, a forcément déteint sur le jeune homme et son frère aîné Rami, devenu depuis musicien (il est l’un des membres fondateurs du groupe Aufgang, qui avait eu droit à notre une en juin 2013 lors de son passage à la Bobine). C’est l’histoire de Bachar Mar-Khalifé qui, lui aussi, est musicien. « Pendant mon enfance, l’environnement était totalement musical, à la maison, dans les déplacements. On accompagnait mon père dans ses tournées, on allait voir ses concerts... Mais c’était avant mes six ans [âge auquel sa famille part en France], c’est donc une formation inconsciente, organique, naturelle... À l’image d’un enfant qui apprend à parler. Le choix d’être musicien est venu bie

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Savages

ECRANS | On espérait que, loin des pamphlets politiques et des fresques historiques qui ont fait sa gloire, Oliver Stone allait retrouver un peu d’efficacité et de modestie dans ce thriller narcotique sur fond de ménage à trois. Mais faute de choisir un ton, un style et un point de vue, son "Savages" est plus ridicule que distrayant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 26 septembre 2012

Savages

En introduction, la belle O (pour Ophelia, attention, référence !) raconte que ce n’est pas parce qu’elle nous explique l’histoire du film en voix-off qu’elle en est forcément sortie saine et sauve. Joignant le geste cinématographique à la parole, Oliver Stone bloque son ralenti en noir et blanc, rembobine le film telle une antique VHS et reprend le récit à son début. L’idée est excitante : désigner ses personnages comme de pures créatures de celluloïd, des images malléables que l’on brinquebale d’un bout à l’autre de l’intrigue et qui finissent par lui survivre. Cette plasticité est la marque du cinéma de Stone depuis Tueurs nés, même si on peut aussi constater qu’elle est ironiquement devenue le symbole de sa carrière récente, où une emphatique fiction patriotique (World trade center) voisine avec un sobre docu-drama à charge sur George W. Bush ou une suite paresseuse d'un de ses plus grands succès (Wall street : l'argent ne do

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Fair game

ECRANS | De Doug Liman (ÉU, 1h46) avec Sean Penn, Naomi Watts…

François Cau | Jeudi 28 octobre 2010

Fair game

Espionne pour la CIA, Valerie Plame a eu le malheur d’être mariée à un diplomate américain, Joe Wilson, qui révéla dans la presse le bidonnage des preuves sur les armes de destruction massive en Irak. Pour allumer un contre-feu, l’Agence lève l’alias de Valerie, ce qui provoque son licenciement et son discrédit. Beau sujet au demeurant : comment au nom d’une raison d’état défaillante, une vie peut être ruinée jusque dans son intimité (c’était aussi celui de L’Échange de Clint Eastwood). Fair game, pourtant, ne tire de cet argument qu’une pénible fiction de gauche hollywoodienne, avec tous les tics du genre : un excès de dramatisation, des grands sentiments en lieu et place d’une véritable réflexion, une mise en scène qui confond efficacité et précipitation. L’ordinaire du cinéma anti-Bush, un peu à la bourre pour le coup, et qu’un film comme Green zone avait largement ringardisé. Reste le couple Watts-Penn. OK, ils en font des tonnes ; mais ils donnent de la consistance humaine à ce film schématique, simpliste et dans le fond, anodin. CC

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