"Fête de famille" : pièce rapportée par Cédric Kahn

ECRANS | Un seul être revient… et tout est dévasté. Cédric Kahn convoque un petit théâtre tchekhovien pour pratiquer la psychanalyse explosive d’une famille aux placards emplis de squelettes bien vivants. Un drame ordinaire cruel servi par des interprètes virtuoses, Emmanuelle Bercot et Catherine Deneuve. Critique et interview.

Vincent Raymond | Mardi 3 septembre 2019

Photo : ©Les Films du Worso


Pour son anniversaire, Andréa a convié enfants et petits-enfants dans la maison familiale. Mais l'irruption de l'aînée, Claire, met au jour (et à vif) plaies et dettes du passé. Entre la bipolarité de la revenante, les coups de sang du cadet et l'aboulie des autres, la fête a du plomb dans l'aile…

Si les questions de corps au sens large – cul, inceste, maladie, décès… – constituent les habituels carburants dramatiques des réunions de familles cinématographiques souvent crues et psychologiquement violentes (Festen, La Bûche, Un conte de Noël…), aucune d'entre elles ne surpasse le tabou suprême que constitue le fric. Fille d'Andréa née d'un précédent lit, Claire veut récupérer l'héritage de son père qu'elle a placé dans la maison de famille où vivent sa mère mais aussi sa fille, qu'elle a abandonnée pour mener son existence instable et qui la hait. Dette d'amour, dette d'argent, silences embarrassés… Dans cette maison trop grande, dont les recoins pénombraux disent les non-dits coupables, personne, à l'exception du cadet, n'ose s'opposer à la fille prodigue ni prendre de décision : une lâcheté dilatoire et muette règne.

La folle prodigue

Dans cette tragédie évoquant parfois un King Lear inversé, Cédric Kahn s'est enfin autorisé à recourir à ses propres services de comédien – jusqu'à présent, il n'accordait ce privilège qu'à quelques rares consœurs et confrères. Hasard ou choix conscient visant à lui prouver que la chose était faisable, sa distribution compte des réalisatrices ayant déjà passé le pas devant leur propre caméra : Lætitia Colombani et bien sûr Emmanuelle Bercot. Toute scintillante de colifichets dorés, moulée dans ses tenues léopard, l'interprète du complexe rôle de Claire évoque Bette Midler quand elle passe par toutes les gammes de l'extraversion : fantasque, désespérée, hystérique…

Excessif, ce personnage cristallisant à la fois empathie et rejet chez le spectateur, constitue le pivot du récit et donc sa raison d'être : en son absence, tout le monde vivrait dans une illusion d'harmonie et sans histoires – étant bien entendu que les "gens heureux" n'en ont pas. Corollaire logique pour celle par qui le scandale arrive, son intervention ne pourra qu'ajouter à ses malheurs. En témoigne la fin du film : apparemment douce et apaisée, elle ne fait qu'amplifier la condition pathétique de "l'intruse" en recouvrant d'une joie aussi factice que cosmétique (et fatalement provisoire) l'écume amère de ce tsunami domestique.

Fête de famille
de et avec Cédric Kahn (Fr., 1h41) avec Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot, Vincent Macaigne…


Fête de famille

De Cédric Kahn (2019, Fr, 1h41) avec Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot... Andréa ne sait pas encore que l'arrivée « surprise » de sa fille aînée, Claire, disparue depuis 3 ans et bien décidée à reprendre ce qui lui est dû, va bouleverser le programme et déclencher une tempête familiale.
PASSrL Les Écrans Rue Georges Clémenceau Voiron
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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"Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait" : pas sages à l’acte

ECRANS | ★★★★☆ De Emmanuel Mouret (Fr., 2h02) avec Camélia Jordana, Niels Schneider, Vincent Macaigne…

Vincent Raymond | Mardi 8 septembre 2020

C’est l’histoire de plusieurs histoires d’amour. Celles que Maxime raconte à Daphné, la compagne de son cousin François ; celles que Daphné raconte à Maxime. Et qu’advient-il lorsqu’on ouvre son cœur sur ses peines et ses joies sentimentales ? On finit par se rapprocher… Emboîtant et mélangeant les récits-souvenirs de ses protagonistes (à l’image de son délicat Un baiser s’il vous plaît), abritant un sacrifice amoureux absolu (comme le très beau Une autre vie) ; accordant aux jeux de langues et à la morale un pouvoir suprême (dans la droite ligne de Mademoiselle de Joncquières), ce nouveau badinage mélancolique d’Emmanuel Mouret semble une synthèse ou la quintessence de son cinéma. Jadis vu comme un héritier de Rohmer, le cinéaste trouve ici en sus dans la gravité sentimentale des échos truffaldiens ; son heureux usage de l’accompagnement musical (ah, Les Gymnopédies !) lui conférant une tonalité allenienne. Malgré le poids de ces références, ce que l’on apprécie à l’écran est bel et bien du Mouret et l’on en redemande.

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"Jumbo" : l’amour à la machine

ECRANS | De Zoé Wittock (Fr.-Bel-Lux., 1h33) avec Noémie Merlant, Emmanuelle Bercot, Bastien Bouillon…

Vincent Raymond | Mardi 23 juin 2020

Jeune fille solitaire encombrée d’une mère exubérante et désinhibée, Jeanne travaille dans un parc d’attractions où son charme farouche ne laisse pas indifférent son jeune responsable. Jeanne va tomber amoureuse, mais d’un manège, Jumbo. Et la passion lui semble réciproque… Par petites touches discrètes, le cinéma fantastique se régénère en revenant à sa source : avec des histoires partant de la normalité crasse du quotidien, déviant ensuite vers l’anormalité. Cette variation sémantique infime change tout, car elle rend l’ordinaire extra. Après l’enthousiasmant La Dernière Vie de Simon, Jumbo confirme qu’il faut suivre suivre la jeune garde francophone. Voyez ce premier long métrage de Zoé Wittock, où l’héroïne, à la façon d’un personnage introverti de Stephen King, va trouver un épanouissement lumineux dans une dimension intérieure et contraire à la doxa. Bon choix d’ailleurs que la toujours aventureuse Noémie Merlant pour donner corps à cette nouvelle romance interdite — Portrait de la jeune fille en feu, Curiosa

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"La Vérité" : tout sur sa mère

ECRANS | De Hirokazu Kore-eda (Fr.-Jap., 1h47) avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Margot Clavel…

Vincent Raymond | Mardi 17 décembre 2019

Star de cinéma, Fabienne vient de publier ses mémoires titrés La Vérité et va entamer un nouveau tournage. Sa scénariste de fille, Lumir, son époux et leur petite Charlotte, débarquent alors de New York. Leur séjour permettra de régler de vieilles querelles, mais aussi panser des plaies… « On ne peut se fier à sa mémoire ». Aux allures de mantra, cette réplique est un peu la clef de La Vérité : on l’entend sortir de la bouche de Lumir (reprochant les arrangements de sa mère avec la vérité dans son livre), mais aussi de celle de la fantasque Fabienne, faisant remarquer en retour à sa fille que le point de vue d’une enfant est trompeur. Si l’actrice revendique dans sa vie comme son art le "mentir vrai" d’Aragon, en assumant également une incorrigible mauvaise foi et ses caprices, elle sait, par le bénéfice de l’âge, que toute vérité est relative, subjective. Que la perfection qu’elle suppose, forcément impossible à atteindre. Et que l’écrit est un pis-aller au jeu, donc à la vie. Acteurs 1, scénaristes 0 ? Difficile de savoir qui aura le dernier mot ! Kore-eda accomplit ici une œuvre d’une v

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« Dans toute famille, ça arrange tout le monde qu’il y ait une "folle" »

ECRANS | Dans "Fête de famille", film de Cédric Kahn, l’une est une mère fuyante, l’autre une fille hurlante. Pas étonnant qu’elles n’arrivent pas à communiquer. Mais ici, les deux comédiennes Catherine Deneuve et Emmanuelle Bercot dialoguent sans peine.

Vincent Raymond | Mardi 3 septembre 2019

« Dans toute famille, ça arrange tout le monde qu’il y ait une

Emmanuelle, comment Cédric Kahn vous a-t-il présenté le rôle de Claire ? Emmanuelle Bercot : Cédric n’est pas quelqu’un qui présente les choses (sourire). En fait, j’ai lu et tout était clair. Mais à vrai dire, on n’a peut-être pas le même point de vue ni le même avis sur le personnage. Peu importe. De toute façon, il ne sait pas ce que j’ai dans tête quand je joue et je ne sais pas non plus ce qu’il a dans la sienne. Mais on réussit à se rejoindre par le travail sur le plateau. Catherine, qu’est-ce qui vous attendrit dans votre personnage ? Catherine Deneuve : Le fait qu’on sente que sa vie a été très portée par la famille. C’est une chose vraiment essentielle dans sa vie, je trouve ça assez touchant. On voit bien que la famille, c’est encombrant : il est difficile de garder ses membres ou les maîtresses ou les femmes. Mais c’est émouvant de consacrer sa vie à ça. Vous trouvez-vous des points communs avec elle ? CD : Je n’ai pas l’impression. En aviez-vous davantage avec les "mères" que sont Claire Darling dans

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André Téchiné : « "L'Adieu à la nuit", c'est le regard de quelqu’un de ma génération sur ces jeunes radicalisés »

ECRANS | Le réaliateur français place sa huitième collaboration avec Catherine Deneuve sous un signe politique et cosmique avec ce film dans lequel une grand-mère se démène pour empêcher son petit-fils de partir en Syrie faire le djihad. Où l’on apprend qu’il aime la fiction par-dessus tout…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

André Téchiné : «

Pourquoi avoir choisi d’aborder ce sujet ? Comme toujours, c’est la conjonction de plusieurs choses. On part souvent d’un roman qu’on adapte à l’écran ; là j’avais envie d’une démarche inverse, de partir de tout le travail d’enregistrements, d’entretiens et de reportages fait par David Thomson sur tous ces jeunes qui s’engageaient pour la Syrie et sur ces repentis qui en revenaient. Comme c’était de la matière brute, vivante, et qu’il n’y avait pas de source policière ni judiciaire, j’ai eu envie de mettre ça en scène ; de donner des corps, des visages, des voix. Dans les dialogues du film, il y a beaucoup de greffes, d’injections qui viennent de la parole de ces jeunes radicalisés. Mais j’avais envie que ça devienne un objet de cinéma : la fiction, c’était pour moi le regard sur ces radicalisés de quelqu’un de ma gén

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"L'Adieu à la nuit" : Catherine Deneuve, grand-mère la lutte

ECRANS | Une grand-mère se démène pour empêcher son petit-fils de partir en Syrie faire le djihad. André Téchiné se penche sur la question de la radicalisation hors des banlieues et livre avec son acuité coutumière un saisissant portrait d’une jeunesse contemporaine. Sobre et net.

Vincent Raymond | Vendredi 19 avril 2019

Printemps 2015. Dirigeant un centre équestre, Muriel (Catherine Deneuve) se prépare à accueillir Alex (Kacey Mottet Klein), son petit-fils en partance pour Montréal. Mais ce dernier, qui s’est radicalisé au contact de son amie d’enfance (Oulaya Amamra), a en réalité planifié de gagner la Syrie pour effectuer le djihad. Muriel s’en aperçoit et agit… Derrière une apparence de discontinuité, la filmographie d’André Téchiné affirme sa redoutable constance : si le contexte historique varie, il est souvent question d’un "moment" de fracture sociétale, exacerbée par la situation personnelle de protagonistes eux-mêmes engagés dans une bascule intime – le plus souvent, les tourments du passage à l’âge adulte. Ce canevas est de nouveau opérant dans L’Adieu à la nuit, où des adolescent·es en fragilité sont les proies du fondamentalisme et deviennent les meilleurs relais des pires postures dogmatiques. Muriel, ou le temps d’un départ Sans que jamais la ligne dramatique ne soit perturbée par le poids de la matière documentaire dont il s’inspire, L’Adieu à

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"La Dernière Folie de Claire Darling" : lady gaga

ECRANS | de Julie Bertuccelli (Fr, 1h35) avec Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Samir Guesmi…

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

Passé et présent se mélangent dans l’esprit de la très chic Claire Darling (Catherine Deneuve). Pensant être au seuil de son ultime jour sur terre, la voici qui brade tous ses meubles et bibelots pour une bouchée de pain. Peut-être que sa fille, qu’elle n’a pas vue depuis des année, pourrait remédier à ce chaos ? À chacune de ses réalisations de fiction, Julie Bertuccelli nous prouve qu’elle est décidément plutôt une grande documentariste, surtout lorsqu’elle s’attache à son sujet de prédilection qu’est la transmission, lequel n’est jamais bien loin de la mémoire – son premier long de fiction, Depuis qu’Otar est parti… (2003), était d'ailleurs furieusement documentarisant. Racontant la confusion mentale et spatio-temporelle d’une femme visiblement atteinte d’un Alzheimer galopant, ce Claire Darling propose de mettre en résonance le bric-à-brac interne du personnage et le marché aux puces qu’elle organise avec la forme déstructurée du film – façon onirisme à la Resnais, avec échos répétitifs entre passé et présent. L’effet, systématique, se révèle épuisant et finit par tourner à vide. Et l’o

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"Doubles vies" : Olivier Assayas sous les couvertures...

ECRANS | de Olivier Assayas (Fr, 1h48) avec Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne…

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

Dirigeant avec pugnacité et passion une maison d’édition, Alain (Guillaume Canet) s’interroge : sur ses publications – il vient de refuser l’énième opus de son ami nombriliste Léonard (Vincent Macaigne) –, sur l’évolution de son métier à l’heure du numérique, sur le couple qu’il forme avec Séléna (Juliette Binoche), une comédienne de série… Bonne nouvelle : après l’éprouvant Personal Shopper, Olivier Assayas a tourné la page pour évoquer en français deux sujets on ne peut plus hexagonaux : les chassés-croisés amoureux et le milieu du livre – deux passions tricolores qui se croiseront prochainement à nouveau dans Le Mystère Henri Pick de Rémi Bezançon prévu pour le 6 mars. L’approche est habile, car on ne sait en définitive s’il s’agit d’une réflexion profonde sur les mutations des industries culturelles (s’apprêtant, après avoir glissé du monde des lettres à celui des chiffres, à basculer dans celui, binaire, de la digitalisation) pas

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"L'Heure de la sortie" : classe tous risques pour Laurent Lafitte

ECRANS | De Sébastien Marnier (Fr, 1h43) avec Laurent Lafitte, Emmanuelle Bercot, Pascal Greggory…

Vincent Raymond | Mardi 8 janvier 2019

Drame au Collège Saint-Joseph : le professeur de français d’une classe pilote regroupant des enfants précoces s’est défenestré. Pierre Hoffman est recruté pour le remplacer, à quelques semaines du brevet. Il va vite constater que ses élèves, comme l’établissement, sont atypiques… Dans Irréprochable (2016), Sébastien Marnier avait déjà montré son appétence pour les prédateurs troubles. La troupe de surdoués sociopathes qu’il anime ici (une sorte de précipité des manies déviantes des ados de Haneke ou de Lars von Trier dans l’ambiance mortifier du Tour d’écrou d’Henry James) pousse un cran plus loin le malaise, avec ses jeux sadomasochistes, son discours catastrophiste et son extra-lucidité ingénue confinant à la prescience. Jusqu’à l’ultime minute, on ne sait en effet si l’on se trouve dans un thriller psychologique ou bien dans une œuvre fantastique. Assumant les codes du cinéma de genre, Marnier exacerbe les pulsions propres à l’âge de ses protagonistes, érotise les corps avec insistance (not

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"Marche ou crève" : jusqu’au bout des limites

ECRANS | de Margaux Bonhomme (Fr, 1h25) avec Diane Rouxel, Jeanne Cohendy, Cédric Kahn…

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Elisa vit avec son père et sa sœur Marion dont le handicap a eu raison du noyau familial : la mère, épuisée de s’en occuper et seule à militer pour un placement en institution, a préféré quitter la maison. Alors Elisa prend le relai de son père, au risque de sacrifier son avenir… La dédicace finale, « à ma sœur », laisse peu de doute sur l’inspiration de la réalisatrice Margaux Bonhomme, et sur la charge personnelle autant qu’affective pesant sur ce film. De fait, Marche ou crève déroule un schéma tristement banal dans la galaxie du handicap : nombreuses sont les familles à connaître une rupture, favorisée par la polarisation extrême suscitée par l’enfant réclamant une attention plus soutenue mais aussi résultant de l’accumulation de stress et de fatigue causée par l’absence de relais par des tiers – on parle là de conséquences privées et intimes d’une politique publique insuffisante. Ici, ni la mère, ni le père, ni la sœur ne veulent être soupçonnés de mal aimer Marion (ce que signifie le recours au placement en institution), et ils s’obstinent dans le dévouement sacerdotal jusqu’à un isolement mortifère. R

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"Mauvaises herbes" : repiquage de drôles de sauvageons

ECRANS | de et avec Kheiron (Fr., 1h40) avec également Catherine Deneuve, André Dussollier…

Vincent Raymond | Lundi 19 novembre 2018

Recueilli jadis par Monique (Catherine Deneuve), Waël (Kheiron) est devenu dans la cité un prince de l’embrouille et de la tchatche, sans perdre son bon fond. Mais un jour, l’une de ses victimes (André Dussollier), par ailleurs vieille connaissance de Monique, le recrute comme éducateur. Waël va faire des miracles… Après Nous trois ou rien, cette deuxième réalisation de Kheiron entremêle deux récits aux styles très distincts : l’un censé retracer la petite enfance cahoteuse de Waël, jusqu’à son adoption puis son exil, possède des accents dramatiques et symboliques qui ne dépareraient pas la sélection d’un grand festival ; l’autre jouant sur la comédie urbaine, conjugue le tac-au-tac begaudeau-gastambidien du dialogue à une romance tendre pour cheveux gris. Un attelage dont le baroque rivalise avec celui de la distribution mais qui prouve sa validité par l’exemple : Deneuve en bonne sœur retraitée et délurée trouve là un de ses meilleurs emplois depuis fort longtemps, et forme avec Dussollier, merveilleux de bienveillance embarrassée, un couple convaincant. Quant à la troupe de jeunes pousses sur la m

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"La Prière" : joints, les poings

ECRANS | de Cédric Kahn (Fr, 1h47) avec Anthony Bajon, Damien Chapelle, Alex Brendemühl…

Vincent Raymond | Mardi 20 mars 2018

C'est la dernière chance pour Thomas. Lourdement dépendant, violent, le jeune homme a accepté une retraite dans une communauté montagnarde dirigée par d’ex-toxicomanes n’ayant pour soutien que le groupe, l’amitié et la foi. Il va falloir tenir, avec la prière pour seul expédient. Restant extérieur au protocole, comme un observateur privilégié un brin éthologue, le réalisateur Cédric Kahn s’intéresse crûment à la trajectoire particulière de son protagoniste durant sa parenthèse thérapeutique hors le monde "ouvert". Ni prosélyte, ni film à charge, La Prière ne prouve ni n'élucide rien : il montre les effets (placebo ?). Sur ce point, chacun se fera sa religion – une thérapie par l’ascèse, où une addiction est délogée par une autre (menant du désordre aux ordres), avant d’être chassée par une nouvelle idée fixe, d’ordre sentimental celle-là. Le déclic de la guérison reste aussi brutal dans son mystère que la cristallisation amoureuse ou la survenue d’un miracle

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Cédric Kahn : « J’ai une attirance pour une forme de radicalité »

ECRANS | De retour de la Berlinale, où son film "La Prière" a été distingué de l’Ours d’argent pour son jeune interprète Anthony Bajon, le réalisateur Cédric Kahn se confie. Sans se faire prier.

Vincent Raymond | Mardi 20 mars 2018

Cédric Kahn : « J’ai une attirance pour une forme de radicalité »

Le personnage de La Prière "n’existe" cinématographiquement que durant son passage dans la communauté… Cédric Kahn : J’avais écrit une première version du scénario il y a 5 ans où l'on racontait l’avant, d’où il venait. Mais ça ne fonctionnait pas. Ce projet a marché à partir du moment où l’on a mis la prière au centre du récit. Cela s’est fait par étapes : le film commence quand il arrive et finira quand il part, comme un western ; comme quelqu’un qui tape à la porte du ranch et dit : sauvez-moi ! La situation était tellement forte, simple et lisible que plus on en racontait, plus elle s’affaiblissait. On ne trouvait pas de meilleur enjeu que l’histoire d’un gars arrivant en disant : j’ai failli mourir et j’ai envie de vivre. Tous les détails ajoutés sur la biographie amenuisaient le personnage. C’est assez étrange, et un peu contraire à toutes les règles du scénario. Quelles ont été vos sources documentaires ? Comment avez-vous recueilli les parcours de vie des rési

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"Marvin ou la belle éducation" : et Anne Fontaine sombra dans la caricature

ECRANS | de Anne Fontaine (Fr., 1h53) avec Finnegan Oldfield, Grégory Gadebois, Vincent Macaigne…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

Depuis toujours, Marvin Bijou se sent "à part". Traité de "pédé" et harcelé au collège, il étouffe aussi dans sa famille à peine quart-monde. Grâce à un atelier théâtre et à sa rencontre avec un metteur en scène, il va découvrir qu’une issue existe et qu’il peut s’affirmer dans son identité… Anne Fontaine a une manière de filmer la misère sociale qui rappelle, sans vouloir faire offense ni à l’une ni à l’autre, le Ettore Scola de Affreux, sales et méchants. Sauf que le cinéaste italien tournait au second degré. Pas la réalisatrice française, qui pense nécessaire de représenter dans leur caricature la plus élimée des pauvres qu’elle ne doit guère connaître. Non qu’il faille adoucir ni faire de l’angélisme, mais cette représentation tient davantage du vieux stéréotype que du réalisme – curieusement, sa vision des sphères bourgeoises est plus réaliste. De fait, elle pousse vers une outrance aussi aberrante qu’inutile ses comédiens, au premier chef desquels

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"Tout nous sépare" : casting haut de gamme pour polar fade

ECRANS | de Thierry Klifa (Fr., 1h38) avec Catherine Deneuve, Diane Kruger, Nekfeu…

Vincent Raymond | Vendredi 3 novembre 2017

Tout, chez Thierry Klifa, trahit le désir de faire des "coups" : confronter la briscarde Catherine Deneuve à l’apprenti comédien Nekfeu (que l'on connaît comme rappeur) ; faire que Nicolas Duvauchelle la rudoie salement ; donner à Diane Kruger un rôle de camée estropiée et meurtrière… Oh, il reconnaît bien volontiers avoir bâti en partie son scénario autour de l’image de la Reine Catherine empoignant un fusil de chasse à la manière de Clint Eastwood pour défendre son territoire, mais cette fugace séquence n’est pas de nature à bouleverser ni le cours du récit, ni l’Histoire du cinéma. Tout au long du film, la comédienne reste en effet fidèle à ce qu’elle a toujours incarné et représenté : une bourgeoise (ici cheffe d’entreprise) à la paupière distante et la diction précieuse, fumant du bout de ses ongles peints en rouge des cigarettes slim. La dimension tragique de ce polar pâtit en sus d’une séquence de meurtre terriblement maladroite, puisque l’emballement des personnages menant au geste fatal sonne faux. Si l’on a du mal à croire à la réalité de l’acte, la suite du drame n

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"Pour le réconfort" : Vincent Macaigne sera vendredi au Club

ECRANS | Comédien expérimenté dont on a souvent vanté les mérites dans ces pages, Vincent Macaigne signe avec Pour le réconfort (sortie mercredi 25 octobre) son (...)

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Comédien expérimenté dont on a souvent vanté les mérites dans ces pages, Vincent Macaigne signe avec Pour le réconfort (sortie mercredi 25 octobre) son premier long-métrage en tant que réalisateur, dans lequel il a choisi de ne pas s’octroyer le premier rôle. Émettrait-il des doutes sur ses qualités d’interprète ? Voilà qui est peu probable, si l’on considère le nombre et la valeur des cinéastes ayant fait appel à ses talents ces dernières années. Si vous pensez néanmoins qu’il faut le réconforter, ou si vous désirez tout simplement découvrir son film en sa compagnie, rendez-vous au Club vendredi 27 octobre à 20h15.

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"Sage femme" : sages Deneuve et Frot, en effet

ECRANS | De Martin Provost (Fr, 1h57) avec Catherine Deneuve, Catherine Frot, Olivier Gourmet…

Julien Homère | Mardi 21 mars 2017

Sage-femme, Claire (Catherine Frot) travaille dans une maternité qui va bientôt fermer. Sa vie se retrouve chamboulée par l’irruption de Béatrice (Catherine Deneuve), amante de son défunt père. Passions, regrets et nostalgie vont s’inviter chez ces deux femmes que tout oppose... Étude sur l’acceptation du passé, cette petite histoire s’accompagne d’une mise en scène discrète, presque invisible de Martin Provost. Ecrasé par deux actrices qu’il admire, le réalisateur limite la forme à une simple illustration. Seuls Quentin Dolmaire et Olivier Gourmet irradient leurs apparitions d’un charisme qui dénote avec l’e

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Martin Provost : « Je me suis beaucoup remis en question avec "Sage femme" »

Interview | Si "Séraphine" et "Violette" ont montré son amour pour les œuvres d’époque, Martin Provost n’en reste pas moins fou des femmes, même lorsqu’il les filme de nos jours dans son "Sage femme". Méthode et peinture de ce portraitiste d’actrices.

Julien Homère | Mardi 21 mars 2017

Martin Provost : « Je me suis beaucoup remis en question avec

Quels étaient vos partis-pris de mise en scène sur Sage femme ? Martin Provost : S’affranchir de mes films d’époque qui demandaient un travail minutieux et précis. Là, je voulais être libre avec la caméra à l’épaule, posée sur une toute petite dolly. Ça donne une sorte de présence et de flottement. Je me suis beaucoup remis en question avec ce film. Avec Yves Cape [le directeur de la photographie – NDLR], on est parti dés le départ sur une forme assez simple, pas très sophistiquée. Je ne la voulais pas basique, mais sans effets ostentatoires. On souhaitait que ce soit vrai avec ce film. Il s’ouvre sur un accouchement : je voulais que le personnage de Claire soit aux prises avec la réalité. Avez-vous parlé de la psychologie des personnages avec les actrices ? Ça dépend lesquelles. Il y en a qui aiment qu’on leur parle beaucoup. Je m’adapte facilement à n’importe quel acteur. C’est d’abord à moi d’avoir l’humilité de me mettre au service d’actrice

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"La Fille de Brest" : potion amère (comme le Mediator)

ECRANS | de Emmanuelle Bercot (Fr., 2h08) avec Sidse Babett Knudsen, Benoît Magimel, Charlotte Laemmel…

Vincent Raymond | Mardi 22 novembre 2016

Une pneumologue brestoise découvre une corrélation entre prise d’un médicament, le Mediator, et atteinte cardiaque. Elle se battra quasi-seule face au lobby pharmaceutique et à ses confrères parisiens pour que les autorités reconnaissent la nocivité du produit… Bien moins inspirée que pour son viscéral La Tête haute (2015), Emmanuelle Bercot signe une adaptation longue, pesante et scolaire du combat acharnée du Dr Frachon. À sa décharge, un tel exercice n’a certes rien d’une sinécure. Et pour qu’une histoire "reposant-sur-des-faits-réels" récente farcie de procédures judiciaires et de jargon technique se transmute en épopée attractive, il faut au moins l’écriture divergente d’un Aaron Sorkin (The Social Network, Steve Jobs) ! Si Sidse Babett Kn

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"L’Économie du couple" : un douloureux huis clos

ECRANS | de Joachim Lafosse (Bel./Fr., 1h40) avec Bérénice Bejo, Cédric Kahn, Marthe Keller…

Vincent Raymond | Mercredi 27 juillet 2016

Déjà qu’il est peu plaisant d’être le témoin privilégié d’une dispute de couple ; alors imaginez une compilation de soupes à la grimace, d’arguties fielleuses et de museaux bouffés servie par un duo jamais à court de reproches mutuels, achoppant sur sa séparation à cause d’une appréciation différente de la valeur du domicile conjugal. Des considérations tristement mesquines, à hauteur de porte-monnaie, montrant combien (sic) la passion est volatile, et ce qu’il peut rester d’un mariage lorsque la communauté amoureuse se trouve réduite… aux acquêts. Douloureux, éprouvant à voir – pour ne pas dire à subir –, ce quasi huis clos signé du pourtant respectacle Joachim Lafosse est moins insupportable lorsque des amis, invités dans cet enfer domestique, sont pris à témoins par les deux belligérants. Le temps d’une seule séquence, qu’on soupçonne d’être le prétexte du film – un court-métrage aurait suffi. Pour achever la punition, on se mange ici après Camping 3 un nouveau titre de Maître Gims in extenso. Pas pas très charitable pour le spectateur…

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"La Loi de la jungle" : et si c'était le succès surprise de l’été ?

ECRANS | Satire de la bureaucratie obstinée et stérile, film d’aventure burlesque, le second long-métrage d’Antonin Peretjatko est beau comme la rencontre de Jean-Luc Godard (première époque) et de Peter Sellers sur une piste de ski en Guyanne.

Vincent Raymond | Mardi 14 juin 2016

Quand elles ne font pas désespérer du genre humain, les règles administratives sont d’inépuisables sources d’inspiration pour un auteur comique. L’absurdité pratique de certaines d’entre elles, combinée à la suffisance de ceux qui les promulguent comme de ceux chargés de les faire respecter, les confit de ridicule, éclaboussant au passage l’ensemble de l’institution les ayant engendrées. Aussi, lorsque Antonin Peretjatko imagine la Métropole décréter d’utilité publique la construction d’une piste de ski artificiel en Guyane, on s’étonne à peine. Pas plus lorsqu’il montre un pays abandonné aux mains des stagiaires au mois d’août. L’abominable norme des neiges On s’étrangle en revanche – de rire – devant la cavalcade de gags assénés, à un tempo d’autant plus soutenu que la vitesse du film, légèrement accélérée, donne aux voix un ton aigrelet décalé. Peretjatko investit tous les styles d’humour (le visuel pur et chorégraphié à la Tati, le burlesque de la catastrophe façon Blake Edwards, le "nonsense montypyt

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Les Innocentes

ECRANS | Anne Fontaine, qui apprécie toujours autant les sujets épineux (et a pris goût aux distributions internationales), en a débusqué un en Pologne : l’histoire de religieuses enceintes après avoir été violées par des soudards soviétiques… Surprenant. Vincent Raymond

Vincent Raymond | Mardi 9 février 2016

Les Innocentes

C’est une fort étrange apocalypse que l’irruption de cette œuvre dans la carrière d’Anne Fontaine. Même si la cinéaste a continûment manifesté son intérêt pour les histoires un brin dérangeantes, celles-ci se déroulaient dans des familles ordonnées, aux meubles et parquets bien cirés ; la perversité et l’audace transgressive demeuraient domestiques, circonscrites au périmètre intime. Les Innocentes change la donne. Premier réel film historique de la réalisatrice – Coco avant Chanel (2009), comme son nom l’indique, était un portrait (bancal) d’une Gabrielle Chanel en pleine ascension – il s’extrait surtout du récit bourgeois pour investir un “ailleurs”, ou plutôt “des” ailleurs. Le contexte de la guerre, la situation des autres (et non plus le “moi” du couple, de la famille idéale chamboulée) ; l’apprentissage du dialogue corps-esprit, et surtout la place des femmes, universelles premières victimes des conflits, dessinent ici les lignes de force de ce qui n’est pas qu’une reconstitution. En effet,

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Le Tout Nouveau Testament

ECRANS | De Jaco van Dormael (Be/Fr/Lux, 1h50) avec Pili Groyne, Benoît Poelvoorde, Yolande Moreau, François Damiens, Catherine Deneuve…

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Le Tout Nouveau Testament

La vérité fait parfois mal à entendre : Dieu est misanthrope, sadique et résident bruxellois. S’épanouissant dans la création de catastrophes, ce pervers se double d’un tyran domestique séquestrant son épouse et sa fille de dix ans, Éa. Celle-ci, qui en a plein le Graal de ce monstre gorgé de bière, décide de suivre l’exemple de son aîné barbu, J.-C. Elle s’évade donc afin d’enrôler des apôtres et d’écrire son propre Nouveau Testament. Non sans avoir mis le bazar dans l’ordinateur paternel, en révélant à toute l’humanité l’heure de sa mort. Une plaisanterie qui lui vaut d’avoir un Dieu le père furibard (et en sandales) à ses trousses… Ténue, la filmographie de Jaco van Dormael ne compte que trois longs métrages depuis Toto le héros (1991), où s’affirmaient déjà pleinement son style comme ses influences. L’homme ayant biberonné au surréalisme belge mâtiné de burlesque et d’onirisme nébuleux, son œuvre en est traversée, parfois illuminée : ici, la farce iconoclaste (un Dieu façon Gros Dégueulasse de Reiser) peut côtoyer le sublime éthéré ou le franchement potache lorsqu’il s’agit d’illustrer des métaphores. Affectionnant la forme du conte porté par une

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La Tête haute

ECRANS | Portrait d’un adolescent en rupture totale avec la société que des âmes attentionnées tentent de remettre dans le droit chemin, le nouveau film d’Emmanuelle Bercot est une œuvre coup de poing sous tension constante, qui multiplie les points de vue et marie avec grâce réalisme et romanesque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 mai 2015

La Tête haute

Malony est sans doute né sous une mauvaise étoile. Cela veut dire qu’en fait il y en a un, de doute, et Emmanuelle Bercot, c’est tout à son honneur, ne cherchera jamais à le dissiper. Il n’a que six ans, et le voilà déjà dans le bureau d’une juge pour enfants (lumineuse et passionnée Catherine Deneuve) qui sermonne une mère irresponsable (Sara Forestier, dont la performance archi crédible ne tient pas qu’à ses fausses dents pourries) prête à se débarrasser de cet enfant au visage angélique mais dont elle dit qu’il n’est qu’un petit diable. C’est la première séquence de La Tête haute, et elle donne le la du métrage tout entier : on devine que cette famille est socialement maudite, bouffée par la précarité, la violence et l’instabilité. Mais Bercot ne nous donnera jamais ce contrechamp potentiellement rassurant : jusqu’à quel point Malony est seul responsable de son sort, pris entre haine de soi et rancune envers les autres, attendant qu’on le prenne en charge tout en rejetant les mains qu’on lui tend ? Cette scène d’ouverture est aussi emblématique de la mise en scène adoptée par Bercot : la parole y est puissante, tendue, explosive. Elle repose sur d

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Eden

ECRANS | Présenté comme un film sur l’histoire de la French Touch, "Eden" de Mia Hansen-Love évoque le mouvement pour mieux le replier sur une trajectoire romanesque : celle d’un garçon qui croyait au paradis de la house garage et qui se retrouve dans l’enfer de la mélancolie. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 18 novembre 2014

Eden

Nuits blanches et petits matins. L’extase joyeuse des premières soirées techno-house où le monde semble soudain s’ouvrir pour une jeunesse en proie à un nouvel optimisme, prête à toutes les expériences et à toutes les rencontres ; et ensuite la descente, le retour chez soi, la gueule de bois, le quotidien de la vie de famille et des disputes amoureuses. Cette courbe-là, Eden la répète à deux échelles : la plus courte, celle des cérémonies du clubbing d’abord sauvages, puis ritualisées via les soirées Respect ; et la plus large, celle de son récit tout entier, où l’utopie de la culture house-garage portée par son héros se fracasse sur la réalité de l’argent, des modes musicales et du temps qui passe. Aux États-Unis, on appelle ça un "period movie", un film qui embrasse une époque et un mouvement, de ses prémisses à son crépuscule. Eden, quatrième film de Mia Hansen-Love, répond en apparence à ce cahier des charges puisqu’il s’étend sur une dizaine d’années, à la charnière des années 90 et des années 2000, celles où la France a été une tête chercheuse du mouvement techno avec en figures de proue les deux membres de Daft Punk, Thomas Bang

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Vie sauvage

ECRANS | Cédric Kahn s’inspire de l’affaire Fortin pour relater la cavale d’un père et ses deux fils qui fuguent loin de la ville, trouvant refuge dans une communauté de néo-hippies. Un film qui tourne un peu trop autour de son sujet, malgré un Kassovitz époustouflant et des moments poignants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 28 octobre 2014

Vie sauvage

Dans l’introduction coup de poing de Vie sauvage, Cédric Kahn retrouve l’énergie et la vitesse d' Une vie meilleure, son précédent et très beau long-métrage. Une femme (Céline Salette, toute en dreads crasseuses, dont l’absence marquera durablement le reste du film, preuve de sa qualité avérée de comédienne) quitte précipitamment sa caravane en emportant ses deux enfants pour se réfugier chez ses parents. Caméra à l’épaule sportive chevillée à des corps tremblants et frénétiques, à la limite de l’hystérie : Kahn rappelle ce que son cinéma doit à Pialat, sensible dans tous ses premiers films. Le cinéaste maintient cette nervosité jusqu’à ce que le père des gosses (Mathieu Kassovitz) les kidnappe à son tour. Ils trouvent refuge à la campagne, dans une communauté de hippies contemporains, avec cracheurs de feu et joueurs de djembé, altermondialistes radicaux ayant rompu les ponts avec la modernité. Ce n’est pas qu’une planque commode ; c’est aussi un vrai choix de la part de ce paternel parano qui vomit la société de consommation et le confort

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Tristesse club

ECRANS | Premier film sous influence Wes Anderson de Vincent Mariette à l’humour doucement acide, où deux frères et une sœur partent enterrer un père devenu un fantôme dans leur vie, pour un road movie immobile stylisé et séduisant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 juin 2014

Tristesse club

Dans Tristesse club, comme dans tout bon road movie, une voiture tient un rôle décisif : c’est une vieille Porsche et elle appartient à Léon, ancien tennisman tombé dans la lose intégrale, plaqué par sa femme et méprisé par son propre fils de dix ans, à qui il essaie pathétiquement de taxer de l’argent. Cette voiture, c’est un peu la dernière chose qu’il possède dans l’existence, et il s’y accroche comme à une bouée de sauvetage face au naufrage de sa vie. Ladite Porsche va servir à beaucoup de choses au cours du film : par exemple, elle se transformera en abri protecteur contre une meute de chiens errants, ou d’issue de secours pour échapper à la rancœur ambiante. Car Léon a rendez-vous avec son frère Bruno pour enterrer leur père, qu’ils n’ont pas vu depuis des lustres et avec qui ils entretenaient des rapports opposés : houleux pour Léon, résignés pour Bruno. Les choses s’enveniment encore lorsqu’ils font la connaissance d’une demi-sœur dont ils ignoraient l’existence. Elle leur avoue que leur père n’est pas mort ; il a juste disparu sans laisser de traces. Le deuil d’un fantôme Voilà donc un trio de comédie formidablement constitué, notamme

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Dans la cour

ECRANS | Rencontre dans une cour d’immeuble entre un gardien dépressif et une retraitée persuadée que le bâtiment va s’effondrer : entre comédie de l’anxiété contemporaine et drame de la vie domestique, Pierre Salvadori parvient à un équilibre miraculeux et émouvant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Dans la cour

En pleine tournée et avant même le début du concert, Antoine décide de ne plus chanter dans son groupe de rock. Plus la force, plus le moral. Après un rapide passage par Pôle emploi, il est engagé comme gardien d’immeuble par Mathilde, nouvellement retraitée. Quelques jours plus tard, Mathilde découvre une fissure dans le mur de son appartement, et cette lézarde va devenir une obsession ; la voilà persuadée que c’est tout l’immeuble qui menace de s’effondrer. Pendant ce temps, Antoine doit faire face aux doléances des autres voisins, dont un architecte à fleur de peau et un marginal trafiquant de vélos. Le dernier film de Pierre Salvadori rompt ainsi avec les tentatives lubitschiennes de Hors de prix et De vrais mensonges pour revenir à ses premières amours : la comédie douce-amère en forme de chronique du temps présent et, surtout, du temps qui passe. Antoine est à bout de souffle social et sentimental, Mathilde en

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Tonnerre

ECRANS | De Guillaume Brac (Fr, 1h40) avec Vincent Macaigne, Solène Rigot, Bernard Menez…

Christophe Chabert | Mercredi 22 janvier 2014

Tonnerre

Un rocker dépressif retourne vivre chez son père à Tonnerre, petite ville de l’Yonne connue surtout pour son vin, et y tombe amoureux d’une jeune journaliste locale, d’abord séduite, puis fuyante… Guillaume Brac, qui avait moissonné les prix avec son moyen métrage Un monde sans femmes, passe au long sans vraiment convaincre. L’idée de renouveler le boy meets girl hexagonal par le traitement quasi-documentaire d’un environnement familier à l’auteur ne crée aucune vérité à l’écran, mais souligne surtout la gaucherie, certes sympathique, des comédiens professionnels – Macaigne et Menez, dont le lien de parenté saute aux yeux, techniquement parlant. Plus l’histoire avance, plus Tonnerre ronronne dans une esthétique de téléfilm France 3 Région assez morne, où la grisaille tient lieu d’humeur monotone. Symptomatique des premiers films français, cette peur d’empoigner la matière cinématographique pour se réfugier prudemment derrière des idées depuis longtemps éculées n’est bousculée que par un dernier tiers qui s’aventure timidement sur

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2 automnes 3 hivers

ECRANS | Un joli premier film signé Sébastien Betbeder, à la fois simple et sophistiqué, qui raconte des petites choses sur des gens ordinaires en tentant de leur donner une patine romanesque, comme un croisement entre les chansons de Vincent Delerm et celles de Dominique A. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 décembre 2013

2 automnes 3 hivers

Les histoires d’amour entre trentenaires, l’angoisse de l’âge adulte, les instants fugaces, les départs et les retrouvailles, les films qui font partie de la vie et les chansons qu’on fredonne… 2 automnes 3 hivers a à peu près tout pour se faire détester par ceux qui fustigent un cinéma d’auteur français désespérément étriqué. Et Vincent Macaigne, metteur en scène de théâtre devenu "star" d’une génération de cinéastes l’utilisant dans son propre rôle d’ahuri lunatique et bégayant, y tient un des rôles principaux, ce qui ajoute au potentiel d’irritation de ce premier film signé Sébastien Betbeder. Pourtant, malgré l’étroitesse de son rapport au monde, malgré la fragilité de son propos, 2 automnes 3 hivers possède un charme tout à fait singulier et une réelle audace derrière son apparente modestie. Betbeder tente un grand écart entre la simplicité de ce qu’il raconte et la sophistication de son dispositif, qui emprunte à la littérature, au théâtre et surtout à de nombreux artifices purement cinématographiques. Les Amants parallèles Un matin, en allant faire son jogging, Arman croise Amélie ; comme il veut revoir cette belle inconnue, il

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Elle s’en va

ECRANS | D’Emmanuelle Bercot (Fr, 1h50) avec Catherine Deneuve, Camille…

Christophe Chabert | Jeudi 12 septembre 2013

Elle s’en va

Catherine Deneuve en patronne de restaurant avec une mère impotente et une fille irresponsable, qui pète gentiment une durite et décide de prendre sa bagnole pour partir à l’aventure sur les routes de France, voilà qui sent le clin d’œil amusé autour de la star à contre-emploi. Qu’Ozon soit passé par là auparavant importe peu, car c’est ailleurs que se joue l’échec du nouveau film de Bercot : dans son regard très Marie-Chantal sur la province française, alors qu’on la sent vouloir s’inscrire dans le sillage d’un Depardon. Il faut tout de même débarquer de Mars (ou de Paris) pour s’étonner d’y trouver des vieillards qui roulent leur cigarette en tremblant, des beaufs qui draguent tout ce qui passe dans des boîtes de nuit et des réunions d’anciennes miss au Casino L’Impérial d’Annecy. Le road movie autorise certes toutes les déviations, mais là, c’est plutôt le fossé du ridicule que le film se prend régulièrement. Quand Bercot injecte un peu de tenue romanesque dans l’errance, via l’apparition du petit-fils, cela ne s’arrange pas vraiment, avec un sentimentalisme dégouli

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La Bataille de Solférino

ECRANS | Un micmac sentimental autour d’un droit de visite paternel le soir de l’élection de François Hollande. Bataille intime et bataille présidentielle, fiction et réalité : Justine Triet signe un film déboussolant dont l’énergie débordante excède les quelques défauts. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 12 septembre 2013

La Bataille de Solférino

Vincent et Lætitia sont séparés ; ils ont eu deux enfants ; Lætitia a obtenu leur garde, Vincent un simple droit de visite qu’il applique n’importe comment, et son comportement un brin borderline ne fait que jeter de l’huile sur le feu. Ce drame ordinaire a été raconté mille fois, mais La Bataille de Solférino lui donne une dimension cinématographique unique : Lætitia est journaliste à Itéle et là voilà contrainte d’aller couvrir les résultats du second tour de l’élection présidentielle, le 6 mai 2012, au siège du PS rue de Solférino. Là encore, le scénario est connu, mais c’est le télescopage entre ces deux dramaturgies écrites d’avance – la crise du couple séparé et la victoire de François Hollande – qui donne au film sa vibration d’incertitude. Justine Triet fait entrer la fiction dans la réalité par surprise et sans filet ; quand Vincent débarque rue de Solférino dans la ferme intention de régler ses comptes avec son ancienne compagne, on craint à plus d’une reprise que cette foule en liesse, ivre mais pas que de joie, ne s’en prenne à lui comme s’il était un trouble-fête un peu trop hargneux pour les circonstances. La France coupée en deux

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Tirez la langue, mademoiselle

ECRANS | D’Axelle Ropert (Fr, 1h42) avec Louise Bourgoin, Laurent Stocker, Cédric Kahn…

Christophe Chabert | Mardi 27 août 2013

Tirez la langue, mademoiselle

Critique de cinéma et scénariste des films de Serge Bozon (dont l’exécrable Tip Top, en salles dans deux semaines), Axelle Ropert signe ici son deuxième long après La Famille Wolberg et confirme son projet de cinéaste : refaire les films qu’elle aime en leur enlevant tout ce qui pourrait faire spectacle, comme si les originaux avaient ingurgité un tube de lexomil. Après La Famille Tenenbaum, c’est Faux semblants de Cronenberg qui est ici lointainement remaké, puisqu’on y retrouve deux frères médecins dont la relation à la fois fusionnelle et complémentaire va être fragilisée lorsqu’ils tombent amoureux de la même femme. Plutôt que de jouer la carte de la tragédie, Ropert s’en tient donc à un recto tono émotionnel, sans cris, larmes, rires ou effusions d’aucune sorte. Le film semble avancer sur une ligne droite d’où il ne doit absolument jamais dévier, entraînant tout (dialogues, séquences, jeu des acteurs) vers une platitude absolue. Ce qui, pour la réalisatrice, est sans doute une preuve de radicalité, apparaît en fin de compte, à l’inverse, comme le plus ordinaire du cinéma téléfilmé français ! Christophe Chabert

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Benjamin Biolay : elles et lui

Concert | Après des débuts difficiles tant avec le public que la critique, Benjamin Biolay met pas mal de monde d’accord depuis quelques années. Ce qui lui vaut d’être désigné pote de cénacle des Gainsbourg, Bashung & co. Un artiste prolifique qui diffuse aussi son venin charnel chez d’autres artistes – principalement des femmes. Petit tour d’horizon des plus emblématiques de ces couples d’un temps, avant le concert que Monsieur BB donnera cette semaine à Grenoble.

Aurélien Martinez | Vendredi 7 juin 2013

Benjamin Biolay : elles et lui

Keren Ann Le premier album en français de la chanteuse d’origine néerlandaise voit le jour en 2000. Il est écrit en collaboration avec un Biolay qui n’a pas encore livré de production solo (Rose Kennedy sortira un an plus tard). Très Suzanne Vega et Joni Mitchell, La Biographie de Luka Philipsen est un petit bijou mélodique, sobre, gracieux, plus folk que chanson française, qui met discrètement en lumière le talent de cette souffleuse de mots constamment Sur le fil. Fort de cette réussite (qui se réitérera sur deux autres albums), le tandem est alors invité la même année à travailler sur Chambre avec vue, le nouveau disque du vétéran Henri Salvador porté par le fameux Jardin d’hiver (déjà présent sur La Biographie de Luka Philipsen). Une réussite, et un véritable succès qui replace Salvador sur le devant de la scène (explosion des ventes, Victoires de la musique à la pelle...) – même si ce dernier tenta par la suite de minorer la participation de

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La Fille du 14 juillet

ECRANS | Premier long-métrage d’Antonin Peretjatko, cette comédie qui tente de réunir l’esthétique des nanars et le souvenir nostalgique de la Nouvelle Vague sonne comme une impasse pour un cinéma d’auteur français gangrené par l’entre soi. Qui mérite, du coup, qu’on s’y arrête en détail… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 7 juin 2013

La Fille du 14 juillet

En remplacement d’un LOL galvaudé par l’adolescence sans orthographe, le branchouille a pris l’habitude de placer un peu partout des WTF — pour What The Fuck. WTF : un sigle qui semble avoir été importé pour résumer un certain cinoche d’auteur français qui, à la vision répétée de chacun de ses jalons, provoque la même sensation d’incrédulité. Qu’est-ce qui passe par la tête des cinéastes pour accoucher de trucs aussi improbables, dont une partie de la critique s’empare pour en faire des étendards de contemporanéité là où, même de loin, on ne voit pas la queue d’une idée aboutie ? La Fille du 14 juillet pousse même un cran plus avant le concept : c’est un film WTF assumé, le rien à péter devenant une sorte de credo esthétique et un mode de fabrication. Derrière la caméra, Antonin Peretjatko, déjà auteur d’une ribambelle de courts métrages sélectionnés dans un tas de festivals — mais refusés systématiquement dans beaucoup d’autres, c’est dire si son cas provoquait déjà des réactions épidermiques ; devant, le dénommé

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Awards 2012 cinéma

ECRANS | L’award du meilleur film de l’année : Holy Motors De Leos Carax, on n’attendait plus grand chose, après treize ans de silence et un Pola X extrêmement (...)

Aurélien Martinez | Mercredi 19 décembre 2012

Awards 2012 cinéma

L’award du meilleur film de l’année : Holy Motors De Leos Carax, on n’attendait plus grand chose, après treize ans de silence et un Pola X extrêmement décevant. La surprise a donc été de taille lorsqu’on a découvert ce rêve éveillé qu’est Holy Motors, où Denis Lavant se promène à l’intérieur d’un monde qui ressemble à un film (de Carax), incarnant une dizaine de personnages devant des caméras invisibles, passant de l’un à l’autre grâce à une limousine blanche qui, elle-même, finira au garage comme une antiquité d’un autre siècle. Mélancolique et désenchanté dans son projet, Holy Motors est joyeux et gourmand dans son appétit de filmer, sa manière de réinvestir tous les genres pour en livrer des visions uniques, sa façon de réfléchir les grands sujets du moment par la poésie pure et l’évocation inspirée. Une œuvre unique qui a trouvé des défenseurs inattendus (de Jan Kounen à Richard Kelly, et jusqu’aux critiques de Los Angeles qui l’ont élu meilleur film étranger de l’année).   L’award du flop de l’année :

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Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

ECRANS | Passant après le calamiteux épisode Langmann, Laurent Tirard redonne un peu de lustre à une franchise inégale en misant sur un scénario solide et un casting soigné. Mais la direction artistique (affreuse) et la mise en scène (bancale) prouvent que le blockbuster à la française se cherche encore un modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 11 octobre 2012

Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

Dans quel âge se trouve le blockbuster français ? Économiquement, sans parler d’âge d’or, on peut dire que l’affaire roule ; même une chose laborieuse comme Les Seigneurs remplit sans souci les salles. Artistiquement, en revanche, on est encore à l’âge de pierre. La franchise Astérix en est le meilleur exemple : après le navet ruineux de Thomas Langmann, c’est Laurent Tirard, fort du succès glané avec son Petit Nicolas, qui a récupéré la patate chaude. Avec un budget quasiment divisé par deux (61 millions quand même !), il n’avait guère le choix : finies les courses de char dispendieuses et les packages de stars ; retour aux fondamentaux. Tirard et son co-auteur Grégoire Vigneron prennent ainsi deux décisions payantes : remettre le couple Astérix et Obélix au centre du film (ainsi que les comédiens qui les incarnent, Baer et Depardieu, excellents), et soigner un casting pour lequel chaque personnage semble avoir été écrit sur mesure. Il y a dans Au service de sa Majesté un petit charme très français du second rôle savoureux, plus digeste que la pr

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Infinie solitude

ECRANS | Véritable rock-star du théâtre de ces dernières années, le metteur en scène Vincent Macaigne retrouve le cinéma en tant que simple comédien avec "Un monde sans femmes", de Guillaume Brac. Un premier film réussi, notamment grâce à ses acteurs, impeccables. Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Jeudi 16 août 2012

Infinie solitude

À Grenoble, on connaît surtout Vincent Macaigne comme metteur en scène survolté et trash, grâce à la MC2 qui a notamment programmé ses deux dernières mises en scène (Idiot !, et Au moins j’aurai laissé un beau cadavre), et grâce à la Cinémathèque qui a diffusé son court-métrage Ce qu'il restera de nous. Le retrouver comme simple acteur dans un film a priori aux antipodes de son monde ne pouvait qu’intriguer. Cette semaine, le cinéma Le Méliès programme donc Un monde en femmes, moyen-métrage de Guillaume Brac sorti en février dernier au niveau national, et précédé du court-métrage Le Naufragé. Un dytique sensible centré sur la fig

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Les Infidèles

ECRANS | De Jean Dujardin, Gilles Lellouche, Michel Hazanavicius, Emmanuelle Bercot, Éric Lartigau, Alexandre Courtès, Fred Cavayé (Fr, 1h48) avec Jean Dujardin, Gilles Lellouche…

François Cau | Lundi 27 février 2012

Les Infidèles

Film à sketches dans la tradition des comédies italiennes (Les Monstres, surtout), Les Infidèles s’apprécie en dehors de ce qui en forme la colonne vertébrale : son prologue et son épilogue, qui labourent un humour beauf dont on ne sait trop si Dujardin et Lellouche se moquent ou s’ils le célèbrent. Sans parler des saynètes trash signées Alexandre Courtès, pas très drôles et surtout prétexte à inviter les copains (Canet, Payet…). C’est bel et bien quand de vrais cinéastes s’emparent de certains épisodes que le film s’avère étonnant (et franchement grinçant, dans la lignée du Houllebecq des débuts). Michel Hazanavicius dans La Conscience réussit le segment le plus étrange et dépressif, remarquablement mis en scène avec un Dujardin que le réalisateur utilise comme un stradivarius, développant un comique de l’embarras proche des OSS 117. Emmanuelle Bercot s’offre son Eyes wide shut avec le même Dujardin et sa compagne Alexandra Lamy, un peu appuyé mais là encore très dérangeant. Le meilleur, c’est l’épisode d’Éric Lartigau, Lolita, où Lellouche doit as

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Une vie meilleure

ECRANS | De Cédric Kahn (Fr-Can, 1h50) avec Guillaume Canet, Leila Bekhti…

François Cau | Jeudi 22 décembre 2011

Une vie meilleure

Antidote absolu au pensum mélodramatique de Philippe Lioret Toutes nos envies, Une vie meilleure marque le retour au premier plan de son cinéaste, Cédric Kahn, qui signe ici son meilleur film. Yann (Canet, incroyablement bon, ce qui n’était pas gagné), cuistot dans une cantine scolaire, rencontre Nadia (Leila Bekhti, définitivement une des actrices passionnantes du cinéma français), serveuse dans un restaurant chic. Coup de foudre. Elle a déjà un enfant, lui rêve d’avoir sa propre affaire. Ensemble, ils achètent une grande maison en forêt qu’ils retapent pour en faire un restau cosy, mais les normes draconiennes, le piège des crédits et les banques intraitables les plongent dans la précarité. Kahn raconte ce premier acte avec une sécheresse de trait implacable : collant aux objectifs de ses personnages et à leurs actions, laissant des ellipses béantes dans la narration pour éviter tout schéma explicatif, il crée une sensation d’urgence proche du cinéma des frères Dardenne. Lorsque le couple se sépare et que le récit se recentre sur Yann et l’enfant, le cinéaste arrive à conserver ce regard à la fois empathique et coupant, emmenant son film dans des directions inattendues : à la

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Quelque chose de nourri au royaume du théâtre

SCENES | Après avoir secoué un festival d’Avignon par trop vaporeux, la dernière création de Vincent Macaigne, Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, arrive cette semaine sur les planches fébriles de la MC2. Portrait de l’artiste en rock star du théâtre français. François Cau

François Cau | Jeudi 10 novembre 2011

Quelque chose de nourri au royaume du théâtre

Mars 2009, Paris. La première du spectacle Idiot ! vient de se terminer. Le lustre indécent du Théâtre de Chaillot vient d’être mis à mal par une troupe d’énergumènes, qui se sont emparés du texte de Dostoïevski pour en faire ressortir toute la colère, les frustrations, la violence insupportable. Pendant quatre heures défilées à toute vitesse, ça a gueulé, ça s’est déchiré, ça a éclaboussé le public de projections diverses, ça a passé du rock alternatif en poussant les amplis à 11, ça a vomi un entracte dépressif sur fond de November Rain des Guns. Quand le daron de la MC2 demande ce qu’on en a pensé, on ne peut que répondre « Rock’n’roll, motherfucker », en boucle – et ça ne formalise même pas le so chic ponte de la Culture grenobloise ; en fait, il ne peut qu’acquiescer. Dans le hall insolemment rococo du théâtre, Vincent Macaigne fait son arrivée, entouré d’une meute cultureuse bienveillante mais qui n’a pas forcément l’air de le mettre à l’aise. La démarche dégingandée, le cheveu hirsute et le regard fuyant, il engrange les louanges de circonstance avec circonspection, tant le spectacle est encore loin d’être à son goût. Par la suite, il n’aura de cesse de le modifier, le ra

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Dans ta gueule

SCENES | Fin 2009 : les Jeunes populaires, bébés UMP menés par le truculent Benjamin Lancar, livraient au monde entier un lip dub mémorable où l’on découvrait une (...)

François Cau | Lundi 12 septembre 2011

Dans ta gueule

Fin 2009 : les Jeunes populaires, bébés UMP menés par le truculent Benjamin Lancar, livraient au monde entier un lip dub mémorable où l’on découvrait une bonne partie des ministres de Sarkozy se dandiner en chantant en playback sur les paroles suivantes : « tous ceux qui veulent changer le monde, venez marcher, venez chanter. Tous ceux qui veulent changer le monde, venez marcher à mes côtés ». Été 2011 : Vincent Macaigne, metteur en scène star de la jeune génération, dévoilait à Avignon son Au moins j’aurai laissé un beau cadavre, relecture trash du Hamlet de Shakespeare. Le rapport entre ces deux évènements ? Aucun a priori… Sauf qu’en y regardant de plus près, la création de Macaigne peut se lire comme une fin de non recevoir cinglante aux espérances niaiseuses des cyniques Lancar & co. Car Macaigne présente un Hamlet perdu au sein d’une génération qui se questionne violemment sur le sens d’une existence vue comme dénuée d’idéaux et d’enjeux politiques. Son spectacle recelle alors une force incroyable, notamment dans ses longs monologues où les acteurs, tous jeunes, éructent leur haine contre un monde qu’ils subissent sans le comprendre. À découvrir mi-novembre à la MC2.

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Les Bien-aimés

ECRANS | De Christophe Honoré (Fr, 2h15) avec Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier…

François Cau | Mardi 12 juillet 2011

Les Bien-aimés

Une mère et sa fille. Dans les années 60, la mère (Ludivine Sagnier) fait la pute pour se payer des chaussures et tombe amoureuse d’un médecin tchèque qu’elle quitte au moment du Printemps de Prague. Au début des années 2000, la fille (Chiara Mastroianni) s’éprend d’un gay malade du sida, tandis que la mère (Catherine Deneuve) retrouve son amant de l’époque (Milos Forman). Plus que jamais, le cinéma de Christophe Honoré joue de la référence (Truffaut et ses romans cinématographiques sont les grands parrains du film) mais aussi de l’autoréférence : comme dans Les Chansons d’amour, Alex Beaupain a composé de pénibles intermèdes musicaux, sans doute ce qu’il y a de moins bien dans le film. Pénible aussi, la capacité d’Honoré dialoguiste à mettre dans la bouche de ses acteurs un texte bourré de poncifs sentencieux sur l’amour, la vie, le temps qui passe. Ratée enfin, l’évocation de l’époque : la reconstitution au début donne une sensation désagréable d’entre-deux, ni rigoureuse, ni fantaisiste, et quand le 11 septembre passe par là, on change vite de chaîne. Si Les Bien-aimés s’avère toutefois supérieur aux précédents Honoré, c’est grâce à l’énergie

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Chienne de vie

ECRANS | Pour son passage à la forme cinéma (avec un moyen-métrage de quarante minutes), le metteur en scène Vincent Macaigne, déjà aperçu par deux fois à la MC2, conserve (...)

François Cau | Vendredi 1 juillet 2011

Chienne de vie

Pour son passage à la forme cinéma (avec un moyen-métrage de quarante minutes), le metteur en scène Vincent Macaigne, déjà aperçu par deux fois à la MC2, conserve sa patte et, surtout, son univers. Celui d'un jeune adulte paumé dans le monde normé qu'on lui impose. Un monde où le poids des règles et la nécessité quasi vitale de les suivre avec respect guident le destin de tous. Sauf, évidemment, de ceux qui, marginaux, s'en affranchissent, avec les conséquences que cela a – ou devrait avoir. Ce qu'il restera de nous présente deux frères que tout oppose : l'un a suivi scrupuleusement les ordres familiaux, abandonnant la musique au profit d'HEC. L'autre a tout envoyé bouler, avec l'insolence des êtres qui savent qu'ils n'ont rien à attendre de ce qu'on leur propose. Mais quand le père meurt, ce qui aurait dû arriver n'arrive pas : le fils prodige ne reçoit rien, au contraire de l'autre, celui qui réalise « des aquarelles de merde ». « A croire qu'il [le père] n'aimait pas les faux-culs. » Forcément, après cette situation vécue comme injuste, la confrontation ne peut être que totale, sans issue. Une fois compris les vicissitudes de l'existence, les personnages éructent toute leur h

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Les yeux de sa mère

ECRANS | De Thierry Klifa (Fr, 1h45) avec Catherine Deneuve, Nicolas Duvauchelle…

François Cau | Vendredi 18 mars 2011

Les yeux de sa mère

Que Thierry Klifa, ex critique à Studio, aime le cinéma, on n'en doute pas. Mais sait-il faire des films ? Rien n'est moins sûr. Suivant un écrivain infiltré dans la vie d'une journaliste star et sa fille danseuse étoile ayant abandonné son fils à la naissance, Les yeux de sa mère hésite entre mélo et thriller, sans trouver sa voie, ni même médiane. Il se cherche, courant derrière des personnages fiévreux, abimés, marqués par des histoires de famille que Klifa effleure, trop confiant dans un casting peu crédible. Film sans contours ni point névralgique, Les yeux de sa mère erre en quête d'un sujet qui ne vient jamais. Le passé si omniprésent y sonne creux ; le voyeurisme médiatique est une fausse piste ; le rapport central à la mère se révèle une mauvaise copie d'Almodovar, cité sans arrêt mais jamais avoué : Klifa nie, préférant convoquer James Gray, qu'on cherche encore. Coécrit par l'inutile et prétentieux Christopher Thompson, Les yeux de sa mère est aussi vain qu'ennuyeux. Jérôme Dittmar

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Les amants éternels du cinéma français

ECRANS | Acteurs / Le cinéma de François Ozon affiche ouvertement son fétichisme cinéphile ; chez lui, la citation doit être littérale, incarnée, et les acteurs doivent (...)

François Cau | Jeudi 4 novembre 2010

Les amants éternels du cinéma français

Acteurs / Le cinéma de François Ozon affiche ouvertement son fétichisme cinéphile ; chez lui, la citation doit être littérale, incarnée, et les acteurs doivent arriver sur l’écran avec le passé de leurs rôles précédents (Jérémie Rénier dans Les Amants criminels, Jeanne Moreau dans Le Temps qui reste, etc.). Dans Potiche, il reforme le couple mythique Catherine Deneuve / Gérard Depardieu, sept films ensemble en trente ans. Deneuve le fait justement remarquer, elle n’a jamais été que l’amante de Depardieu, jamais sa femme à l’écran ; c’est donc un couple illégitime marqué par un décalage initial qui empêche l’accomplissement de la romance. Dans Le Dernier métro (1980), Truffaut fait de Deneuve une comédienne populaire qui devient par la force des choses le lien entre son mari juif caché dans la cave du théâtre pendant l’occupation et le monde extérieur. Depardieu, lui, est un jeune acteur qui doit être son partenaire à la scène et devient son amant en coulisses. Deneuve est alors une star ; Depardieu est en passe de l’être et le film se nourrit de ce décalage de notoriété en le reproduisant à l’écran. Corneau dans Le Choix de

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Politique de la potiche

ECRANS | Cinéma / Pour son déjà douzième long-métrage, l’insaisissable François Ozon s’empare d’une pièce de boulevard signée Barillet et Grédy, pour en tirer une adaptation très libre, politique, drôle et mélancolique, au casting parfait et à la mise en scène fluide et élégante. Christophe Chabert

François Cau | Jeudi 4 novembre 2010

Politique de la potiche

Un mot d’abord sur l’étrange carrière de François Ozon. Peu de cinéastes français contemporains ont été aussi prolifiques (un film par an depuis 1998), aussi éclectiques et aussi inégaux. Impossible à partir de sa déjà imposante filmographie de faire des généralités : il a fait de grands films intimistes (5X2, Le Temps qui reste) mais en a raté à peu près autant (Swimming Pool, Le Refuge) ; avec des sujets plus conséquents, les fortunes sont aussi diverses, du baroque provocateur Les Amants criminels au romanesque neurasthénique d’Angel ; quand il adapte du théâtre, cela peut donner un film poussif comme 8 femmes, mais aussi une bonne claque comme Gouttes d’eau sur pierres brûlantes. Potiche rajoute encore du paradoxe : d’abord, il sort la même année que ce qui est sans doute le pire film d’Ozon (Le Refuge) ; ensuite, il s’apparente à une commande ouvertement grand public façon 8 femmes ; enfin, il s’agit d’une comédie, genre qui a peu réussi à Ozon depuis son initial Sitcom. Pourtant, le cinéaste est ici à son meilleur, et si Potiche est avant tout un excellent divertissem

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Oh la grosse claque Vincent Macaigne !

Théâtre | Mardi soir avait lieu la première des quatre soirées "Cabaret(s)" de la MC2. Avec une Meret Becker renversante et – surtout – un Vincent Macaigne tonitruant. A voir.

Aurélien Martinez | Mercredi 16 décembre 2009

Oh la grosse claque Vincent Macaigne !

Jusqu’à vendredi, c’est "Cabaret(s)" à la MC2. Avant de découvrir celui de François Verret mercredi et de Vandas Benes jeudi, retour sur la soirée de mardi. Passons rapidement sur David Lescot, qui a livré un spectacle fidèle à ce qu’on en avait déjà dit, et sur le concert de haute tenue de Las Ondas Marteles qui s’est déroulé devant seulement une vingtaine de personnes (la faute à une soirée qui a pris beaucoup de retard – on espère plus de monde pour les prochains soirs, à l’approche du week-end), et évoquons les deux moments forts. Meret Becker d’abord : plus qu’un ange comme la qualifie Michel Orier, on a découvert sur scène un petit diable touchant, qui a livré un merveilleux cabaret musical. Dans un décor de bric et de broc, avec ses quatre musiciens (The Tiny Teeth), la Berlinoise a envahi la scène deux heures durant pour un show du tonnerre très fortement applaudi. Une entrée en matière parfaite avant la claque Vincent Macaigne (photo). Car c’est lui qui a littéralement retourné les spectateurs, ne manquant pas de les diviser. Exutoire Véritable ode au théâtre dans sa définition la plus simple et la moins

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Le plateau comme crachoir

SCENES | PORTRAIT / En avril dernier, au sujet d’une représentation à Orléans de son Idiot ! d’après Dostoïevski (présenté à la MC2 la saison passée), Vincent Macaigne nous (...)

François Cau | Lundi 7 décembre 2009

Le plateau comme crachoir

PORTRAIT / En avril dernier, au sujet d’une représentation à Orléans de son Idiot ! d’après Dostoïevski (présenté à la MC2 la saison passée), Vincent Macaigne nous déclarait : « On a eu un public jeune, composé essentiellement de lycéens et d’étudiants, et c’était vraiment joyeux et intéressant, ça buvait des bières, ça dansait… Mais ils restaient attentifs, ils écoutaient l’histoire, comprenaient que ça s’adressait à eux. C’était une vraie fête du théâtre, sans violence, sans rapport culturel au théâtre au sens institutionnel du terme. C’était comme dans un concert, le spectacle était écouté, avec des moments où ça rigolait et d’autres où on entendait une mouche voler, c’était joli de voir ça. » Au vu de son approche de la scène – un espace « pour qu’on vienne y faire quelque chose de sa vie » – et plus largement du spectacle vivant (le terme trouve ici tout son sens), on est en droit de subodorer que le cabaret de Macaigne, au titre annonciateur d’apocalypse visuelle (On aurait voulu pouvoir salir le sol, non ?) mais dont on ne sait strictement rien, sera un grand moment. Car Macaigne se sert du plateau pour bousculer notre monde et en retourner ses soubassements implicites le

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Les bombes de noël

SCENES | SPECTACLE. Bien que nous n’ayons pu voir qu’un seul des cinq spectacles programmés, on fait quand même notre "une" sur les quatre soirées Cabaret(s) de la MC2. Parce que les artistes choisis sont passionnants, parce que ça fait du bien de sortir des sentiers battus, et parce qu'on ne vit qu'une fois. Aurélien Martinez

François Cau | Vendredi 4 décembre 2009

Les bombes de noël

Vincent Macaigne, François Verret, Meret Becker, David Lescot et Vanda Benes. Cinq artistes entiers, affranchis des disciplines, des cadres et des étiquettes que l’on peut coller trop facilement dans un souci de rationalité. Cinq artistes programmés sur quatre jours (à raison de trois spectacles par soirée – il ne sera donc pas possible de tout voir en une fois), venant chacun présenter leur cabaret d’une heure environ. Une idée originale tant sur la forme que sur le fond, à mettre au crédit de Michel Orier, directeur de la MC2. Notre homme souhaite ainsi proposer à « un public plus curieux qu’on ne le croit » des formes de spectacle inhabituelles. « Les cabarets sont des lieux de divertissement, mais pas forcément au sens pascalien du terme. C’était les derniers endroits de résistance à Berlin dans les années trente. Et en même temps, c’est Broadway, le Moulin Rouge… On peut y mettre un peu ce que l’on veut. » Entre la performance et la représentation traditionnelle, ces cabarets seront les tremplins de créateurs atypiques qui s’en trouveront peut-être plus libres qu’à l’accoutumée. « Il y a toujours un moment, dans la construction d’une œuvre, où l’on a besoin d’essayer quelqu

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