Prescriptions morales
Blog Musique publié Vendredi 17 juillet 2009 par Aurélien M consulté 3494 fois
« On prononce une mesure d'interdiction pour un CD qui ne fait pas l'objet de poursuites aux yeux de la loi. Sur quels critères se base-t-on, au juste, pour l'interdire? On est en train de normer la représentation artistique pour des motifs moraux et éthiques, c'est une grande régression... » Cette remarque plus que pertinente nous vient d’Agnès Tricoire, déléguée à l'Observatoire de la liberté de création. Elle est citée par le quotidien Libération dans un article consacré à Orelsan et à la possible interdiction de son CD dans les médiathèques parisiennes. Pour mémoire, la polémique initiale vient de sa chanson Sale Pute, aux paroles plus que crues, composée il y a déjà deux ans. Mais en mars dernier, quelques semaines après la sortie de son premier album Perdu d’avance, la blogosphère exhume ce titre des archives du net. Les politiques et quelques associations féministes, outrés, se lanceront dans une diatribe contre cette « apologie sordide de la brutalité envers les femmes, d'une cruauté inouïe » selon Christine Albanel ; le point d’orgue de cette affaire arrivant lors de la déprogrammation de l’artiste des Francofolies de la Rochelle. Certains y ont vu ici l’intervention du politique et non seulement des organisateurs.
Sans évoquer ici la qualité artistique de la prose d’Orelsan ou de son album (d’où la chanson incriminée est absente, le rappeur ne la chantant même plus en concert), on peut se demander dans quelle mesure les représentants politiques sont dans leur droit en demandant l’interdiction de tel ou tel artiste sous prétexte de principes moraux. Car il s’agit bien ici de prescription morale, en interdisant l’espace public à un chanteur : se pose donc plus largement la question de ce que peut dire l’art en générale (des gens comme Bacon en peinture, Rimbaud en poésie ou Lautréamont en littérature ont aussi été très violents), et s’il rendrait l’homme plus mauvais, l’un des arguments principaux des tenants de la censure étant que les violences envers les femmes seraient justifiées par ce texte. Evidemment, le problème est ici posé à l’envers, les personnes violentes n’attendant pas Orelsan pour passer à l’acte. Et si l’on suit cette logique, le Lemon Incest de Gainsbourg serait la cause de la pédophilie, comme le souligne ironiquement Rue 89. Le site internet cite aussi un autre texte de Gainsbourg qui, jaloux comme Orelsan, voulait expédier Marilou sous la neige à coups d'extincteur. L’article montre de nombreux autres cas, ce qui pose alors la question du pourquoi tant d’acharnement sur Orelsan ? Parce que sa chanson est plus directe que les vers d’un Gainsbourg ? Ou parce que c’est un rappeur, voire un jeune, argument qu’avance dans les Inrocks Thomas Blondeau, spécialiste hip-hop et co-auteur du livre Combat rap : « Il semble que l’outrage soit ici sélectif. Le mur d’indignation à pas cher qui s’élève aujourd’hui contre un rappeur est en réalité le signe d’une discorde profonde entre un pays et sa jeunesse dont il ne comprend pas les codes, les valeurs et les mises en scène. Qu’on ne trouve comme réponse à cette chanson que l’indignation et la censure révèle la profondeur du dialogue social et générationnel dans ce pays. La génération sans tabous d’Orelsan n’est pourtant pas plus méchante que celle de ses parents. Peut-être juste un peu plus dingue, élevée avec des filles nues dans les couloirs du métro, des films ultra-violents et des ministres qui traitent leur adversaire de salope. Une jeunesse qui dit « nique ta mère » sans que ta mère s’en trouve bouleversée et qui, comme celle qui écoutait les Stones et Led Zep avant d’enfiler un costard, se défonce, boit et vit sans permis. Une génération que le rappeur décrit avec clairvoyance sur le morceau Changement, que les journalistes ont adoré : « Les vieux comprennent pas c’qui s’passe dans la tête des jeunes / Ils sont pas élevés par la télé, par la playstation / Ils comprennent pas à quel point on est fêlés / Ils connaissent pas internet, les boites, les grecs, les DVD ». Messieurs les censeurs modernes, le « Presse-moi l’citron, baby, jusqu’à ce que le jus me coule sur les jambes » de Led Zeppelin, on vous l’a censuré ? Non ! Vos parents étaient outrés, pourtant ! »
Si l’argument du conflit générationnel ne peut résumer à lui seul les raisons de la polémique, il montre bien la société dans laquelle on vit : sous couvert de protéger une jeunesse contre la violence du monde extérieur, on lui impose de ne pas se pencher sur des œuvres jugées trop violentes de peur de réveiller le démon qui sommeil en nous. On oublie alors au passage que l’art peut justement servir d’exutoire (la question se posait aussi il y a quelques annéesdans un autre domaine avec les jeux vidéos), et on comprend l’idée cachée de tous les moralisateurs modernes : nous faire vivre dans un monde où l’on ne pourrait écouter que Bénabar !






La Grande Belleza


