Petite mort entre amis

François Cau | Mercredi 30 novembre 2011

Photo : Philippe Delacroix


Contemporain et ami de Maïakovski dont il partage un humour ravageur et désespéré, inspiré des déliquescences de l'idéal révolutionnaire, Nicolaï Erdman a connu avec ses deux pièces des démêlés avec la censure qui se sont étalés sur plusieurs décennies, ce qui explique en partie leur inaccessibilité jusqu'à aujourd'hui. Le Suicidé (1928), fort de sa récente traduction par le spécialiste de la littérature russe André Markowicz, se révèle être une œuvre à la trame satirique particulièrement audacieuse. Semione, chômeur volontaire (et donc rebut social), voit l'un de ses gestes mal interprété comme une tentative de suicide. Une ronde sans fin de beaux parleurs va tenter de lui faire reprendre goût à la vie, avant que son futur geste ne se fasse récupérer par des notables et politiciens opportunistes, qui pensent que c'est toujours mieux de se foutre en l'air pour la “bonne cause“… Ce bal des hypocrites et des écorchés vifs exige un rythme effréné, quasi épuisant, que les partis pris de Patrick Pineau n'arrivent pas toujours à honorer, notamment lors des transitions musicales (qu'on aurait par ailleurs allègrement substitué par l'orchestre tsigane prévu dans le texte) ; une impression encore renforcée par les aléas d'une distribution inégale, où surnagent la splendide Anne Alvaro et le bouillonnant Pineau dans le rôle-titre. Mais on peut gager que depuis Avignon, où l'on a découvert la pièce, la machine a dû se roder.

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Jérôme Kircher : « Un "Monde d’hier" pour rendre physique la pensée de Stefan Zweig »

Théâtre | Après un premier passage la saison dernière, "Le Monde d’hier" est de retour à la MC2 qui a donc eu l’excellente idée de reprogrammer ce spectacle sobre mais puissant basé sur l’autobiographie-testament du fameux écrivain autrichien Stefan Zweig (1881–1942). Jérôme Kircher, qui porte cette aventure seul au plateau, nous en dit plus.

Aurélien Martinez | Mardi 13 novembre 2018

Jérôme Kircher : « Un

« C’est important de dire ce texte maintenant. D’abord parce qu’il est très beau ; tout ce que Stefan Zweig décrit sur la vie artistique de la fin du XIXe siècle à Vienne, je trouve ça magnifique. Ensuite parce que ce qu’il raconte peut faire penser à aujourd’hui, avec la montée des nationalismes partout… Zweig montre parfaitement comment tous ces gens très intelligents et très engagés dans leur vie artistique et culturelle n’ont rien vu venir. » Si les mots de l’homme de lettres autrichien ont 75 ans, ils sont toujours aussi pertinents nous assure le comédien Jérôme Kircher qui les livre seul sur scène, avec intensité dans une mise en scène pourtant sobre. « Pour que ça soit puissant, je ne voulais surtout pas jouer un personnage, je me suis interdit d’incarner Zweig. L’idée, c’était de ne pas faire de théâtre du tout mais de plutôt rendre physique sa pensée. Je pense que c’est ça que les spectateurs aiment bien : ils ne voient pas un acteur qui joue mais un acteur qui pense. » « 10% du livre » Car oui, le spectacle plaît visiblement au public vu qu’il va bientôt approcher les 300 représentations en trois ans. «

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"L'Art de la comédie" : l'art de l'acteur

Théâtre | Avec "L'Art de la comédie" d’Eduardo de Filippo, le metteur en scène Patrick Pineau se met au service de ses acteurs et prouve qu'il sait aussi bien les diriger qu'il a su occuper lui-même les planches précédemment. Un spectacle à découvrir à la MC2.

Nadja Pobel | Mardi 24 janvier 2017

C'était il y a quinze ans et pourtant le génie de Patrick Pineau dans Un fil à la patte (version Lavaudant) est encore incrusté dans nos mémoires. Il fut aussi un Cyrano mémorable en 2015 à la MC2, dans une mise en scène (Lavaudant encore) un brin académique. Mais le comédien ne s'est jamais vraiment contenté de parfaitement assurer ses rôles. Il transmet son art à d'autres en les dirigeant avec talent, comme aujourd’hui avec L'Art de la comédie. En s’attelant à ce texte écrit dans les années 1960 par l'Italien Eduardo de Filippo, très populaire dans son pays, Patrick Pineau a d'abord fait le choix d'une fantastique matière à jouer, distribuant sa troupe de fidèles dans cette succession folle de duos. Le dramaturge y décrit les liens entre pouvoir (le préfet) et la société représentée par un comédien, un médecin, un curé, une institutrice qui défilent dans son bureau pas encore aménagé. « Les acteurs ont l’air vrais » Pour figurer ce maelstrom, la scénographie dépouillée au sol (table et chaise encore empaquetées dans un papier bulle particulièrement bien utilisé) est dotée d'une

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Un Français

ECRANS | De Diastème (Fr, 1h38) avec Alban Lenoir, Samuel Jouy, Patrick Pineau…

Christophe Chabert | Mardi 9 juin 2015

Un Français

Un peu à la manière de La Loi du marché, Diastème s’est emparé d’un sujet hautement abrasif et d’actualité (la mouvance skinhead, des années 80 à aujourd’hui) qu’il approche avec une sècheresse narrative payante : l’itinéraire de Marco (Alban Lenoir, enfin dans un rôle à sa mesure au cinéma) est raconté caméra à l’épaule, sans musique, sans affèterie mais sans masquer non plus la violence de ses actes, puis découpé en blocs séparés par d’énormes ellipses. Le procédé permet au personnage de rester jusqu’au bout une énigme : qu’est-ce qui le fait peu à peu revenir dans le droit chemin ? Une étincelle de conscience ? Son dégoût vis-à-vis des méthodes de ses camarades ? Son envie de devenir un bon père et un bon mari ? Ou sa rencontre avec un pharmacien qui refuse de le juger ? Peut-être rien de tout cela en définitive, et si Marco traverse ainsi 28 années où l’extrême droite est passée de la violence clandestine à une façade de respectabilité, il le fait comme un fantôme en équilibre précaire, mal armé pour affronter les enjeux politiques de son temps, porté par un beso

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Les cinq temps forts des Détours de Babel

MUSIQUES | Zoom sur certaines propositions de cette nouvelle édition des Détours de Babel, festival on le rappelle dédié aux musiques du monde contemporain et centré cette année sur le thème de l’exil. Aurélien Martinez et Stéphane Duchêne

Aurélien Martinez | Mardi 17 mars 2015

Les cinq temps forts des Détours de Babel

Dans les pas des migrants « J’ai vu leurs villes et leurs lumières qui ne s’éteignent jamais. » Plus loin : « Nous partons, concentrés sur l’idée qu’il y a des terres là-bas où l’on ne souffre pas. » Deux phrases qui résument parfaitement la trame de Daral Shaga, opéra en un acte du très jazz d’avant-garde Kris Defoort sur un livret de Laurent Gaudé. Une œuvre forte mais épurée (trois musiciens et trois chanteurs sur scène) qui retranscrit subtilement la détresse et les espoirs des migrants. Une œuvre contemporaine (le compositeur et le librettiste sont vivants, ce qui n’est pas courant en opéra !) qui rentre donc en plein dans la thématique du festival. Et un projet qui est surtout séduisant par sa forme même : la compagnie bruxelloise Feria Musica qui le porte a ainsi imaginé un opéra circassien et en a confié la mise en scène au jeune Fabrice Murgia, déjà croisé à la MC2 avec l’excellent Chagrin des ogres. En découle un spectacle visuellement impressionnant où le cirque (cinq acrobates) se fond p

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Classe classique

SCENES | On peut dire qu’une transmission de pièce classique est déjà réussie lorsque l’on comprend aisément une intrigue qui, sur le papier, semble des plus (...)

Aurélien Martinez | Jeudi 14 novembre 2013

Classe classique

On peut dire qu’une transmission de pièce classique est déjà réussie lorsque l’on comprend aisément une intrigue qui, sur le papier, semble des plus sibyllines. Le Conte d’hiver par exemple, texte de Shakespeare pas forcément le plus monté : si l’on veut se rafraîchir la mémoire avant de rentrer dans la salle, le résumé de Monsieur Wikipédia nous embrouille plus qu’autre chose. Mais entre les mains du metteur en scène Patrick Pineau (aux commandes il y a deux ans du Suicidé de Nicolaï Erdman, à la MC2), cette histoire de jalousie à multiples ramifications se suit aisément, avec plaisir. Car Patrick Pineau, en plus de se pencher avec soin sur le fond (sa lecture sobre et efficace des enjeux shakespeariens est remarquable), sait mettre les formes : une distribution solide et une scénographie efficace pour un ensemble fluide – mais avec des ruptures marquées (une première partie tragique, une seconde plus co

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L’interprète

CONNAITRE | André Markowicz est l’un des plus grands noms de la littérature contemporaine. Un constat d’autant plus déconcertant que notre homme n’écrit pas, mais (...)

François Cau | Lundi 5 janvier 2009

L’interprète

André Markowicz est l’un des plus grands noms de la littérature contemporaine. Un constat d’autant plus déconcertant que notre homme n’écrit pas, mais s’adonne à la traduction depuis toujours, en parfait autodidacte. Dans sa prime enfance, il est élevé par sa grand-mère et sa grand-tante, qui lui transmettent l’amour de la langue du poète russe Alexandre Pouchkine, en une construction fondamentale de son inconscient littéraire. À l’âge de quatre ans, il déménage en France et s’adonne dès lors aux joies d’un bilinguisme précoce : son père lui parle en français, sa mère en russe. Au sortir d’études de Lettres Françaises à la Sorbonne, dont il ne gardera qu’un souvenir très amer en termes d’apprentissage personnel, il se tourne naturellement vers ce qu’il sait faire de mieux - s’exprimer dans ses langues naturelles. Quand il se tourne vers la traduction, c’est à sa manière, peu satisfait qu’il est des travaux effectués sur le patrimoine littéraire russe par les éditeurs français : il se jette dans le travail sans relire l’intégralité de l’œuvre en amont (une hérésie pour ses collègues), procède par jets instinctifs, se laisse autant porter par la mus

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