Le grand débâchage

SCENES | Festival d’Avignon (5) / Markus Öhrn, Marie Rémond et Lapsus

Aurélien Martinez | Mardi 17 juillet 2012

Photo : ©Mario-Del-Curto


À Avignon, le théâtre s'est emparé du sport. Une fois de plus, bien lui en a pris. Marie Rémond, issue de la formation du Théâtre national de Strasbourg, est devenue… André Agassi ! S'appuyant sur la biographie du champion de tennis, elle fait en 1h15, et avec deux autres comédiens, un portait au vitriol des enfants programmés à être les meilleurs au détriment de leurs envies. Agassi ne voulait pas être le meilleur de sa catégorie, ne voulait pas aller s'entraîner dans l'académie quasi militaire du coach gourou Nick Bolletieri, ne voulait pas se marier à Brooke Shields (ses agents se chargeront d'écrire des lettres d'amour à sa place !), ne voulait pas être chauve et portait une tignasse-perruque qui ont façonné son image de "kid de Las Vegas". Tout était dans la représentation. Comme au théâtre. Et c'est ce parallélisme que Marie Rémond rend avec justesse dans un travail remarquable mais pas aussi émouvant que les passing long de ligne d'un des plus grands artistes que compte l'histoire du tennis.

« Bücher »

Sinon, il est peut-être temps de laisser l'affaire Fritzl là d'où elle est n'aurait jamais dû sortir : la chronique des faits divers. En 2008, Elisabeth est libérée après 24 ans d'enfermement. Son père la maintenait cloîtrée dans le sous-sol de la maison et la violait, engendrant sept enfants. Le scenario horrifique qui s'est déroulé à Amstetten en Autriche a fait le suc du dernier roman de Régis Jauffret, Claustria. Se posant en véritable démiurge sur l'affaire, l'écrivain marseillais tirait les ficelles de ce drame pour mieux se donner des airs d'auteur sans jamais respecter ni les protagonistes ni le lecteur et en baladant tout le monde. Au théâtre de Védène, le scandinave Markus Öhrn livre une version aride et bêtifiante de cette histoire. Pourtant tout commence intelligemment. Sur un écran posé à cour, est projeté le film d'un homme édifiant un mur. Entre gros plan sur la bétonneuse et empilement de moellons, nous sommes déjà dans l'angoisse générée par ce faits divers. Sur scène, tout est prometteur aussi : un plateau sur deux niveaux avec, au premier étage, une maison bien ordonnée là où vit en toute respectabilité Fritzl et son épouse officielle, puis, au rez-de-chaussée un espace bâché dans lequel on distingue des silhouettes. C'est là que se déroule l'action durant 3h. Tout ce qui s'y passe n'est vu que grâce aux retransmissions vidéos (plan fixe et mini caméra mouvante). De ce dispositif intuitif, Markus Öhrn ne fait rien. Il choisit délibérément de faire du père Fritzl non pas un bourreau qui pourrait s'avérer fascinant mais un homme un peu débile, un homme pas fini, balbutiant des onomatopées, répétant des dizaines de fois la même phrase, par exemple : « How do say book in german ? », ce à quoi un spectateur exaspéré crie la réponse « Bücher » faisant rire toute la salle. Car à force de jouer avec les nerfs et la patience de la salle, on craque. On comprend l'intention de Öhrn, mais le spectacle n'est pas regardable. Epuisant ou mortifère. Insipide in fine (enfin, de fin on ne verra pas, faute de persévérance ou par clairvoyance), ce spectacle est exactement pourtant ce que Öhrn voulait en faire. Frustré par les vidéos en art contemporain, il explique que « la durée est une des choses les pus existantes qu'offre le théâtre. Devant une installation dans un musée, je ne peux pas contrôler le temps de présence des gens. Le théâtre me permet au contraire de produire une temporalité particulière ». À laquelle on n'a pas résisté.

Pour 300 briques, t'as du cirque

Enfin, place au cirque. La région Midi-Pyrénées ne lésine pas sur les moyens en installant un grand chapiteau sur l'île Piot. Au menu sept spectacles du sud-ouest dont Six pied sur terre. La jeune compagnie Lapsus (dont nombre de circassiens ont fait leurs premières armes à l'école de cirque de Ménival de Lyon) n'a peur de rien, surtout pas de jucher leur seule élément féminin au sommet d'une tour de brique de bois ou de construire en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, une ville de building, toujours avec des briques de bois. Car ces grands joueurs ne manquent pas d'imagination et de dextérité avec des objets enfantins. Aux numéros attendus (porté, jonglage…), ils apportent en permanence du lien et une bonne dose de douceur via… des coquilles d'œufs. C'est en effet, un de leurs objets récurrents. Cachés par centaine dans un coffre aux trésors ou étalées au sol et soigneusement épargnées par la roue du monocyclist, elles sont aussi propices à devenir une espèce de poussières d'étoile quand l'un de membres de la troupe shoote dedans. D'un coup, le cirque atteint un niveau d'onirisme que l'on n'attendait pas et qui reste collé à la rétine. Ce sera à découvrir très prochainement à l'Atrium de Tassin la Demi-Lune (près de Lyon).

Nadja Pobel

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"Le Mystère de Noël" : ♪ Lost Christmas ♫

ECRANS | ★★☆☆ De Andrea Eckerbom (Nor., 1h10) avec Trond Espen Seim, Anders Baasmo Christiansen… En salles le 23 décembre.

Vincent Raymond | Mardi 8 décembre 2020

Dans le village de la petite Élisa, on oublie tout, jusqu’à l’existence de la fête de Noël ! La découverte dans un grenier par la fillette d’une étrange boîte à tiroirs ornés de nombres (en fait, un calendrier de l’avent) provoquera d’heureux changements et même la venue du Père Noël… On aimerait tous avoir les disponibilités d’agenda du vieux bonhomme barbu, capable d’ajouter un apéro au village d’à côté, pile la nuit où il doit livrer (sans attestation) chaque foyer du monde ! Moins glauque que Le Grinch, cette fantaisie enfantine venue des neiges norvégiennes tient davantage de l’anecdote que du film épique, mais comme elle est de saison et d’une durée mesurée, on la déguste tel un chocolat chaud : en oubliant l’excès de sucre. Et les incohérences scénaristiques.

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"Miss" : pas celle que vous croyez

ECRANS | ★★☆☆☆ De Ruben Alves (Fr., 1h47) avec Alexandre Wetter, Pascale Arbillot, Isabelle Nanty…

Vincent Raymond | Mercredi 28 octobre 2020

Passer de l’exception à l’acceptation : telle est la situation d’Alex dans Miss, où un jeune homme à demi-marginalisé recherche un épanouissement libérateur en mentant sur son identité et en participant au concours Miss France… Signée Ruben Alves, cette comédie grand public aux accents de feel good movie devrait contribuer à déghettoïser la situation des personnes transgenres. C'est d’autant plus vrai qu’elle est tournée avec la transparente complicité du Comité Miss France (qui s’achète ici une image de modernité, alors même que ses statuts poussiéreux prouvent régulièrement leur inadéquation avec la société contemporaine) et de comédiens hyper-populaires, comme Isabelle Nanty ou Thibaut de Montalembert en trav’…ailleuse du sexe au Bois. Mais ce film, qui tient beaucoup du conte d’Andersen, ne tiendrait pas sans la personne ni la personnalité d’Alexandre Wetter, qui fait exister le personna

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"Michel-Ange" : statue personnelle : c’est compliqué

ECRANS | ★★★★☆ De Andrey Konchalovsky (Ru.-It., 2h16) avec Alberto Testone, Jakob Diehl, Francesco Gaudiello…

Vincent Raymond | Mardi 20 octobre 2020

Crasseux, revêche, ambigu, jaloux de ses confrères, impulsif, vénal, exalté et… génial. Dans l’Italie du Cinquecento, Michel-Ange étant le plus grand des artistes, tous les puissants se le disputent. Le Vatican ne fait pas exception, où un Médicis vient de succéder à Jules II… Fresque historique, "moment" dans la vie du personnage-titre plus que biopic stricto sensu, ce Michel-Ange dessine un portrait sans complaisance de l’artiste en sale bonhomme autant qu’un hommage à la prodigieuse universalité de ses talents et à la splendeur de ses réalisation. Oui oui, il est bien possible d’opérer ce subtil distinguo. Fasciné par Dante, obstiné par l’accomplissement de son œuvre pour laquelle il veut le meilleur, sachant se muer en ingénieur en génie civil comme en combinazione privées, résister au pouvoir tout en faisant tout pour être le grand artiste officiel de son temps… Le réalisateur Andrey Konchalovsky ne pensait-il pas un peu à son frère, le si poutinolâtre Nikita Mikhalkov, à travers Michel-Ange ? Reste une magnifique évocation des affres de la création et de la place de l’artiste dans la société

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Soleil vert

Reprise | On s’en approche de plus en plus. En 1973, le film post-apocalyptique de Richard Fleischer apparaissait comme une dystopie du même acabit que La Planète (...)

Vincent Raymond | Mardi 6 octobre 2020

Soleil vert

On s’en approche de plus en plus. En 1973, le film post-apocalyptique de Richard Fleischer apparaissait comme une dystopie du même acabit que La Planète des Singes : on frissonnait pour rire sans y croire vraiment. Légèrement dépassé dix ans plus tard, Soleil vert revient comme un boomerang aujourd’hui, en particulier grâce sa visionnaire séquence d’ouverture résumant la course à l’abîme créée par la révolution industrielle. Pollution, désertification, famines, inégalités sur-creusées, ciel ocre et humains légalement asservis (coucou Uber). Ne manque qu’un élément faisant tout le sel de ce film se déroulant en 2022, c’est-à-dire demain, que le Pays Voironnais vous propose de découvrir gratuitement mercredi 14 octobre à 20h30 au Cap de Voreppe, dans le cadre du mois de la transition alimentaire. Bon appétit !

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"Just Kids" : seuls les mômes

ECRANS | De Christophe Blanc (Fr.-Sui., 1h43) avec Kacey Mottet Klein, Andrea Maggiulli, Anamaria Vartolomei…

Vincent Raymond | Mardi 7 juillet 2020

Après la mort accidentelle de leur père, Mathis, 10 ans, se retrouve sous la responsabilité de Jack, 19 ans. Une charge bien lourde pour les deux : le cadet ne tient guère en place, et le jeune adulte espère un miracle en reprenant les combines louches et foireuses du paternel… Comment totalement détester ce film sur la trajectoire de gamins livrés à eux-mêmes, en manque de père et de repères, hésitant entre suivre les traces d’un défunt peu reluisant ou créer de nouvelles attaches ? Mais comment totalement aimer ce film aux criants airs de déjà-vu chez Téchiné, Kahn, Bercot ou Doillon, entre autres cinéastes plutôt fréquentables par ailleurs ? Le road movie familial initiatique, les jeunes fratries confrontées ensemble et individuellement à des problématiques de deuil, l’incorporation d’une sous-trame noire sont censés apporter un chaos supplémentaire à la situation instable des personnages, et donc de la surprise. Mais ces relances narratives procèdent dans ce contexte de la simple logique, pour ne pas dire de la convention. Sinon, il y a quelques beaux plans du Grenoblois, pour les amateurs.

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"Le Défi du champion" : chaque bac doit être un but

ECRANS | De Leonardo D'Agostini (It., 1h45) avec Stefano Accorsi, Andrea Carpenzano, Ludovica Martino…

Vincent Raymond | Mardi 7 juillet 2020

Joueur vedette de l’AS Roma, Christian se comporte comme un ado attardé capricieux sur le terrain comme à la ville. Excédé, le président du club exige qu’il se discipline et passe le bac. Prof au chômage, Valerio est engagé pour le remettre à niveau. Il va avoir du boulot… Construit sur le principe des vases communicants comme l’était Intouchables (ou la fable de L’Aveugle et du Paralytique, si l’on voulait être taquin), cette comédie-tendresse à gros crampons est aussi prévisible qu’une blessure de Neymar avant le Carnaval de Rio : oui, Christian n’est pas l’atrophié du bulbe caricatural que tous les parasites (son père, sa blonde-trophée, ses potes campant chez lui…) voient en lui ; oui Valerio l’intello hirsute en velours côtelé cache une blessure intime secrète. Et oui, les deux caractères opposés vont s’assembler pour "se réparer" l’un l’autre. C’est vendu sous le vocable de feel good movie, c’est gentil, ça ne mérite pas de sortir un carton ; de là à en faire un en salles… Sortie le 5 août

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Coup double

Centre d'art | En réunissant Philippe Calandre et Sylvie Réno dans une exposition intitulée "Dédoublement(s) de réalité", plus que la simple question de la représentation, c’est celle de la reproduction que nous propose d’explorer l’espace Vallès.

Benjamin Bardinet | Mardi 23 juin 2020

Coup double

Pas toujours flatteurs, les reflets que nous renvoient les miroirs incitent parfois à la réflexion... il en va de même pour les œuvres d’art. Pensée comme un dialogue ouvert entre des oeuvres qui jouent de leur capacité à re-produire les choses (des photographies et des maquettes), la nouvelle exposition de l’espace Vallès se propose comme un parcours interrogeant la surenchère productive qui caractérise le monde qui est le nôtre. Philippe Calandre utilise la photographie pour créer des images fantasmées d’un urbanisme cauchemardesque, inspiré par celui des mégapoles contemporaines. À grands coups de retouches numériques, de subtils montages et de discrets collages, il caricature gentiment la mégalomanie des architectes et de leurs commanditaires. Surgissant dans des environnements urbains totalement désertés de toute présence humaine, ces architectures semblent autant issues de l’imagination de l’artiste que de l’environnement qu’il photographie – en atteste une série de dessins d’architectures oniriques qui semblent avoir été réalisée en plein sommeil. Reproductions en carton Paradoxes et retournements sont également au cœur du travail de Sylvie Réno. L’a

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"Rien à dire" : rires faits maison avec Léandre Ribera

Clown | À sa dégaine, il a tout du marginal à côté de la société. Il n’y a qu’à voir sa maison sans murs, sorte de bric-à-brac visuellement poétique dans lequel il nous (...)

Aurélien Martinez | Mardi 28 janvier 2020

À sa dégaine, il a tout du marginal à côté de la société. Il n’y a qu’à voir sa maison sans murs, sorte de bric-à-brac visuellement poétique dans lequel il nous invite à pénétrer (au sens littéral du terme – vous comprendrez). Où l’on découvre alors son quotidien tendrement décalé à base d’armoire qui régurgite des paires de chaussettes et d’ampoules farceuses. C’est drôle, très drôle, le clown catalan Léandre Ribera ayant parfaitement réussi à transporter sur scène un univers d’abord construit dans la rue, là où il jouait son spectacle. Son Rien à dire est ainsi un petit bijou tout public burlesque et vintage – on pense beaucoup au cinéma muet en le regardant. Un bijou empli de poésie et d’interactions physiques avec le public (des moments où il excelle) qui rencontre un succès dingue (400 représentations dans le monde) depuis sa création. Si vous ne l’avez pas encore vu, ou souhaitez vous réinviter à sa table, il sera jeudi 30 janvier au Prisme de Seyssins. AM

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"Le Meilleur reste à venir" : que de promesses !

Cinema | De Matthieu Delaporte & Alexandre De La Patellière (Fr., 1h57) avec Fabrice Luchini, Patrick Bruel, Zineb Triki…

Vincent Raymond | Mardi 3 décembre 2019

Arthur découvre par hasard que son meilleur ami César est condamné par un cancer. Celui-ci l’ignorant, Arthur s’apprête à lui annoncer la funeste nouvelle mais un quiproquo amène César à croire que c’est son pote qui est perdu. Déstabilisé, Arthur ne va pas le détromper. Et s’enferrer… Le succès du Prénom (2012), leur précédente coréalisation, a très certainement endormi la méfiance des producteurs, appâté les comédiens autant qu’il allèchera les curieux. Pourtant, la mécanique bien huilée de ladite pièce filmée (jouée auparavant un an sur les planches) et dialoguée sans surprise mais avec adresse n’a pas grand-chose à voir avec ce succédané de Sans plus attendre (2008) : Le Meilleur reste à venir est une comédie molle bo-beauf de plus, célébrant le nombrilisme d’assujettis aux tranches fiscales supérieures, où les comédiens s’abandonnent à leurs penchants (c’est-à-dire à leurs travers) à la première occasion. Et les occasions ne manquent pas. Lorgnant le cinéma de Nakache etToledano, Delaporte et De La Patellière en offrent une version dégriffée avec les envolées classicom

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Qui es-tu le Périscope ?

ACTUS | Zoom sur la société grenobloise qui organise cette première édition du festival Musée électronique.

Nathalie Gresset | Jeudi 13 juin 2019

Qui es-tu le Périscope ?

Avec l’entrée en piste de la première édition du festival Musée électronique, voilà un bon prétexte pour s’intéresser de plus près à la structure derrière la programmation de l’événement : le Périscope. Fondée en 2001 par Sylvain Nguyen et Alexandre Aujolas et aujourd’hui implantée sur le cours Berriat, la société grenobloise d’une dizaine de salariés a deux missions principales : la production de tournées d’artistes grand public et indépendants, et, depuis trois ans, l’organisation de festivals dans la région. « On ne fait pas seulement du booking. Les artistes nous confient leur activité concert du début à la fin. On les aide à développer leur spectacle, à recruter les équipes techniques et à trouver des lieux de diffusion. On construit une relation de proximité avec eux en essayant de comprendre leur essence afin de la reproduire sur scène » explique Sylvain Nguyen. Cette structure dotée « d’un fort es

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André Téchiné : « "L'Adieu à la nuit", c'est le regard de quelqu’un de ma génération sur ces jeunes radicalisés »

ECRANS | Le réaliateur français place sa huitième collaboration avec Catherine Deneuve sous un signe politique et cosmique avec ce film dans lequel une grand-mère se démène pour empêcher son petit-fils de partir en Syrie faire le djihad. Où l’on apprend qu’il aime la fiction par-dessus tout…

Vincent Raymond | Mardi 23 avril 2019

André Téchiné : «

Pourquoi avoir choisi d’aborder ce sujet ? Comme toujours, c’est la conjonction de plusieurs choses. On part souvent d’un roman qu’on adapte à l’écran ; là j’avais envie d’une démarche inverse, de partir de tout le travail d’enregistrements, d’entretiens et de reportages fait par David Thomson sur tous ces jeunes qui s’engageaient pour la Syrie et sur ces repentis qui en revenaient. Comme c’était de la matière brute, vivante, et qu’il n’y avait pas de source policière ni judiciaire, j’ai eu envie de mettre ça en scène ; de donner des corps, des visages, des voix. Dans les dialogues du film, il y a beaucoup de greffes, d’injections qui viennent de la parole de ces jeunes radicalisés. Mais j’avais envie que ça devienne un objet de cinéma : la fiction, c’était pour moi le regard sur ces radicalisés de quelqu’un de ma gén

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"L'Adieu à la nuit" : Catherine Deneuve, grand-mère la lutte

ECRANS | Une grand-mère se démène pour empêcher son petit-fils de partir en Syrie faire le djihad. André Téchiné se penche sur la question de la radicalisation hors des banlieues et livre avec son acuité coutumière un saisissant portrait d’une jeunesse contemporaine. Sobre et net.

Vincent Raymond | Vendredi 19 avril 2019

Printemps 2015. Dirigeant un centre équestre, Muriel (Catherine Deneuve) se prépare à accueillir Alex (Kacey Mottet Klein), son petit-fils en partance pour Montréal. Mais ce dernier, qui s’est radicalisé au contact de son amie d’enfance (Oulaya Amamra), a en réalité planifié de gagner la Syrie pour effectuer le djihad. Muriel s’en aperçoit et agit… Derrière une apparence de discontinuité, la filmographie d’André Téchiné affirme sa redoutable constance : si le contexte historique varie, il est souvent question d’un "moment" de fracture sociétale, exacerbée par la situation personnelle de protagonistes eux-mêmes engagés dans une bascule intime – le plus souvent, les tourments du passage à l’âge adulte. Ce canevas est de nouveau opérant dans L’Adieu à la nuit, où des adolescent·es en fragilité sont les proies du fondamentalisme et deviennent les meilleurs relais des pires postures dogmatiques. Muriel, ou le temps d’un départ Sans que jamais la ligne dramatique ne soit perturbée par le poids de la matière documentaire dont il s’inspire, L’Adieu à

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"Comme si de rien n'était" : stupeur et tremblements

ECRANS | De Eva Trobisch (All, 1h30) avec Aenne Schwarz, Andreas Döhler, Hans Löw…

Vincent Raymond | Mardi 2 avril 2019

Encore un peu secouée par la liquidation de sa petite société d’édition, Janne se rend à une soirée d’anciens. Si elle renoue avec un ex-prof, elle y rencontre aussi le patron de celui-ci qui abuse d’elle. Sous le choc, Janne est incapable de réaliser ce qu’elle a subi… On ne pouvait choisir meilleur titre pour ce portrait de femmes (car au-delà de Janne, sa mère et l’épouse de son agresseur sont aussi représentées) à la fois mélancolique et terriblement actuel. Perturbant dans le bon sens du terme, ce film allemand sortant dans le sillage du mouvement #MeToo met en lumière l’état de sidération psychique touchant de nombreuses victimes de viol pouvant les rendre mutiques, honteuses voire les contraindre à refouler leur traumatisme, histoire de "sauver les apparences". Piégée par son silence, par le contexte social et les pressions professionnelles comme sa volonté de donner le change pour complaire aux stéréotypes sociétaux, Janne perd doucement pied ainsi que ses proches. Renvoyant chacune et chacun à son seuil d’acceptation et de tolérance face aux agressions du quotidien, qu’elles soient intimes ou pas, ce film est porté par la très belle composition de l

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Denys Arcand : « Le cadre du thriller est comme celui de la tragédie »

ECRANS | Conteur jovial à la vue perçante, Denys Arcand analyse la société avec une précision clinique et livre des constats doux-amers sur son évolution. Entre polar et comédie, "La Chute de l'Empire américain", nouvel opus de sa trilogie (après "Le Déclin de l'Empire américain" et "Les Invasions barbares") teinté de philosophie, fait mal à la conscience. Rencontre.

Vincent Raymond | Jeudi 21 février 2019

Denys Arcand : « Le cadre du thriller est comme celui de la tragédie »

À quel moment avez-vous choisi la tonalité de votre nouveau film La Chute de l'Empire américain ? Denys Arcand : Je ne sais jamais quel film je vais commencer quand j’en termine un ! Là, il s’était produit une espèce de règlement de comptes à Montréal : un chef de gang noir avait été abattu pour avoir prêté allégeance au "mauvais" leader de la mafia calabraise. Ce chef de gang avait une fausse boutique de mode dans le centre de Montréal, qui en fait était une banque : rien que dans la section ouest de Montréal, son commerce récoltait cinq millions de dollars par mois et lessivait l’argent. Dans mon film, on a la récolte de deux mois. Le patron de la mafia calabraise a décidé de l’exécuter, et il y a plusieurs morts. Ça a été extrêmement violent, d’autant que ça s’est passé à midi et demi en plein milieu de rues passantes. J’ai pris des notes, j’ai rencontré un inspecteur de police mêlé à l’histoire et j’ai commencé à m’intéresser à la manière dont on pouvait fa

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"Euforia" : placebo la vie avec Valeria Golino

ECRANS | de Valeria Golino (It, 1h55) avec Riccardo Scamarcio, Valerio Mastandrea, Isabella Ferrari…

Vincent Raymond | Lundi 18 février 2019

Entrepreneur fortuné évoluant dans le milieu de l’art, Matteo mène une existence de plaisirs loin de son village d’origine. Lorsqu’il apprend que son frère est condamné par la maladie, il le fait venir chez lui et lui fait croire à un traitement miracle. Mais pour adoucir le moral de qui ? Préparez vos mouchoirs : voici un mélodrame d’amour. Mais d’un genre inhabituel, puisque le lien unissant les protagonistes est fraternel, au sens propre– au reste dans un mélo, il y a toujours un regard empli de désir émanant du ou de la cinéaste sur ses interprètes ; il suffit de se remémorer Douglas Sirk et John Huston. À l’instar de son premier long-métrage Miele (2013), Valeria Golino se saisit de la maladie et de la mort pour, en creux, exalter l’intensité de la vie ; ses films agissant un peu comme des vanités, à l’envers ou à l’endroit. Ici, le personnage de Matteo va prendre conscience de son égoïsme de jouisseur en considérant ceux qu’il perd et auxquels il survit. Douloureuse leçon de philosophie, un peu trop démonstrative par instants.

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"La Chute de l’Empire américain" : Denys Arcand, troisième claque

ECRANS | de Denys Arcand (Qué, 2h09) avec Alexandre Landry, Maripier Morin, Rémy Girard…

Vincent Raymond | Lundi 18 février 2019

Docteur en philosophie, Pierre-Paul est accablé par la conscience de son savoir comme par l’état du monde. Bénévole auprès de nécessiteux, il livre des colis pour subsister. Son existence va changer quand, témoin d’un hold-up, il récupère une énorme somme appartenant à un gang… Annoncé comme le troisième opus complétant Le Déclin de l’Empire américain (1987) et Les Invasions barbares (2003), ce film boucle une manière de trilogie où la continuité s’effectuerait non dans la poursuite des aventures des personnages des épisodes précédents, mais à travers une analyse de l’air du temps. Comme si le réalisateur Denys Arcand carottait tous les quinze ans l’atmosphère québécoise et l’interprétait en une pièce cinématographique. Seule constante : des héros déboussolés, déphasés par rapport au cours de l’époque. Cette Chute… pourrait bien être l’apogée de la trilogie. Car elle combine une intrigue de polar solidement ficelée à des paradoxes d’éthique à tiroirs (un bien illégal mal acquis peut-il profiter si les intentions sont louables ? des voleurs de voleurs méritent-ils d'échappe

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"The Place" : un café glaçant

ECRANS | de Paolo Genovese (It, 1h45) avec Valerio Mastandrea, Marco Giallini, Alba Rohrwacher…

Vincent Raymond | Mardi 29 janvier 2019

Perpétuellement vissé à la banquette du café The Place, un homme accueille celles et ceux qui recherchent conseils ou services particuliers. Consultant son grand agenda, il leur assigne alors d’étranges missions qui, miraculeusement règlent tous leurs soucis. Mais quid des siens ? Décor unique, personnage énigmatique dont on ne sait s’il est un mafieux, l’incarnation du fatum ou un bienfaiteur pervers ; mises à l’épreuve générale, cas de consciences et réconciliations… The Place tient de la pièce métaphysique. Le problème, c’est que le concept itératif tourne hélas rapidement à vide, le réalisateur italien Paolo Genovese ne parvenant pas à transcender ni son argument théâtral, ni son huis clos, en tournant le tout comme une suite d’épilogues de série télé. Dommage, car il avait de la matière et une fort jolie distribution. Dommage également pour lui de manquer son rendez-vous avec le public français, qui connaît indirectement le travail de cette star transalpine sans avoir vu sur les écrans jusqu’à présent la moindre de ses réalisations – c’était son Perfetti sconosciuti qui avait inspiré

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Andrés Marín : flamenco mon amour

Danse | L’Espagnol Andrés Marín est un grand nom du flamenco d’aujourd’hui que le Nouveau Théâtre Sainte-Marie-d’en-bas et son directeur Antonio Placer, lui aussi (...)

Aurélien Martinez | Mardi 22 janvier 2019

Andrés Marín : flamenco mon amour

L’Espagnol Andrés Marín est un grand nom du flamenco d’aujourd’hui que le Nouveau Théâtre Sainte-Marie-d’en-bas et son directeur Antonio Placer, lui aussi espagnol (et qui, au passage, sera sur la scène de la MC2 vendredi 25 janvier pour un grand concert dans lequel on croisera aussi Andrés Marín), accueilleront samedi 26 janvier pour une création spéciale – qui sera peut-être amenée à tourner ensuite, tout est encore flou. Baptisé Bailo, ergo sum (traduisible en français par « Je danse, donc je suis »), ce solo « s’annonce comme une interrogation profonde de la danse d’Andrés Marín, de son rapport au flamenco – dedans/dehors –, de ses doutes » nous assure le programme. N’en sachant pas plus (il est arrivé à Grenoble en début de semaine), on ne peut en dire plus, si ce n’est qu’on s’attend à un grand moment au vu de la maîtrise des codes du flamenco et de la présence magnétique d’Andrés Marín.

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"Pachamama" : Inca de malheur…

ECRANS | de Juan Antin (Fr, 1h12) animation

Vincent Raymond | Mardi 11 décembre 2018

La statuette de Pachamama, la déesse protectrice garante de la fertilité des récoltes de leur village, ayant été subtilisée par le collecteur d’impôts, deux enfants se rendent à Cuzco, la capitale inca, afin de la récupérer. Pile au moment où les conquistadors débarquent… Terrible dans ce qu’il raconte des attaques commises contre des civilisations et peuples précolombiens, ce conte ne se distingue pas seulement par sa tonalité historico-politique bienvenue : il fait se répondre fond et forme. À l’instar de Brendan et le Livre de Kells (2009) qui semblait donner vie à des motifs gaéliques, Pachamama adopte un style graphique atypique faisant écho aux esthétiques, couleurs et représentations artistiques andines. Visuellement éclatant, le résultat tranche parce qu’il prend des libertés avec la doxa animée ; des entorses à la règle à mettre en regard avec la poésie magique dont le film de Juan Antin est nimbé : la poésie comme la magie ont la faculté, voire l’obligation, de s’autoriser toutes les transgressions. Et comme tout film d’apprentissage et d’émancipation, il porte aussi une morale dont la valeur est

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"Utøya, 22 Juillet" : la chasse

ECRANS | Reconstitution en temps réel de l’attaque d’Utøya (Norvège) vue de l’intérieur et en plan-séquence, cette terrible et néanmoins superbe claque est portée par l’impressionnante Andrea Berntzen, qu’on suivra au-delà de ce film. Brut, mais surtout sans bavure.

Vincent Raymond | Lundi 10 décembre 2018

22 juillet 2011, sur l’île norvégienne d’Utøya où se tient un camp réunissant de jeunes travaillistes, la nouvelle de l’attentat venant de toucher le quartier des ministères à Oslo est à peine digérée que des tirs retentissent : une attaque terroriste est en cours. Katja tente de se mettre à l’abri… C’est peu dire que l’on redoutait ce film. Car l’événement dont il s’inspire a traumatisé la société scandinave, laquelle a eu encore plus de mal à se remettre du procès du mégalomane extrémiste responsable des faits – ce dernier en profitait comme d’un piédestal pour vanter ses idées nauséeuses, avec force provocations narquoises. Comment, alors, évoquer cette journée funeste sans héroïser survivant·e·s et martyres, sans donner du meurtrier une image qui le remplirait d’orgueil, ni coudre de fil blanc les pages du drame ? Trop de cinéastes omettent de se poser des questions basiques d’éthique, que les bons sentiments pas plus qu’une musique empathique ne résolvent. Faut-il mettre au crédit de la "rigueur protestante" et pragmatique les choix opérés par Erik Poppe dans Utøya, 22 Juillet ? Ils se révèlent moralement, narrativemen

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"Astérix - Le Secret de la Potion Magique" : transmission réussie

ECRANS | de Louis Clichy & Alexandre Astier (Fr, 1h25) animation avec les voix de Christian Clavier, Guillaume Briat, Alex Lutz…

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

L’accident idiot : une branche qui rompt fait choir le druide Panoramix. Lequel y voit un signe des Dieux : penser à sa postérité et transmettre le secret de sa potion magique. Il part alors en quête d’un jeune successeur. Las ! Un confrère jaloux, le fourbe Sulfurix, a des vues sur la recette… Tombé dans la potion magique des mages Uderzo et Goscinny dès son plus jeune âge, Alexandre Astier en a gardé quelques séquelles — d’aucuns diront même que les effets en sont permanents sur lui. Aussi n’avait-il eu guère de peine à enfiler les braies de ses aînés pour signer l’adaptation du Domaine des Dieux, où déjà affleuraient quelques velléités d’émancipation : tout en respectant le principe d’une histoire "astérixienne", la langue et les attitudes évoluaient vers "l’astierisquien". Enti

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Alexandre Astier : « J’avais peur du vieillissement parce qu'Astérix est un monde fixe »

ECRANS | Alexandre Astier revient sur la recette d'"Astérix - Le Secret de la Potion Magique", nouvel opus animé de la série Astérix dont il partage la réalisation avec Louis Clichy. Où il sera question de Uderzo, de "L’Île aux enfants", de Goldorak, de Marvel, de manga et d’une note de "Kaamelott"… Entretien exclusif.

Vincent Raymond | Mardi 4 décembre 2018

Alexandre Astier : « J’avais peur du vieillissement parce qu'Astérix est un monde fixe »

Avec cette histoire originale, vous vous êtes retrouvé en situation d’apprenti devant obtenir la bénédiction du vénérable druide Uderzo. Au-delà de la mise en abyme, comment s’est déroulée cette transmission ? Alexandre Astier : La première fois que je lui ai présenté le pitch, il m’a dit qu’il ne pouvait pas rester un sujet fondamental qui n’aurait pas été traité en album – et ça se voyait que c’était sincère. J’avais peur du vieillissement parce qu'Astérix est un monde fixe : sans futur ni passé, ni vieillesse, ni mort, ni cheveux blancs, ni enfants pour remplacer les adultes. À chaque aventure, les personnages sont jetés dans une situation, s’en sortent et tout revient à la normale. Je crois qu’il a été touché par l’histoire. Est-ce qu’il l’a rapportée à lui ? Je n’en ai pas l’impression – je ne lui ai pas demandé. Mais je crois qu'il a voulu voir ce que ça allait donner, cette difficulté de trouver un successeur et le risque que cela comportait. En plus,

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"Mauvaises herbes" : repiquage de drôles de sauvageons

ECRANS | de et avec Kheiron (Fr., 1h40) avec également Catherine Deneuve, André Dussollier…

Vincent Raymond | Lundi 19 novembre 2018

Recueilli jadis par Monique (Catherine Deneuve), Waël (Kheiron) est devenu dans la cité un prince de l’embrouille et de la tchatche, sans perdre son bon fond. Mais un jour, l’une de ses victimes (André Dussollier), par ailleurs vieille connaissance de Monique, le recrute comme éducateur. Waël va faire des miracles… Après Nous trois ou rien, cette deuxième réalisation de Kheiron entremêle deux récits aux styles très distincts : l’un censé retracer la petite enfance cahoteuse de Waël, jusqu’à son adoption puis son exil, possède des accents dramatiques et symboliques qui ne dépareraient pas la sélection d’un grand festival ; l’autre jouant sur la comédie urbaine, conjugue le tac-au-tac begaudeau-gastambidien du dialogue à une romance tendre pour cheveux gris. Un attelage dont le baroque rivalise avec celui de la distribution mais qui prouve sa validité par l’exemple : Deneuve en bonne sœur retraitée et délurée trouve là un de ses meilleurs emplois depuis fort longtemps, et forme avec Dussollier, merveilleux de bienveillance embarrassée, un couple convaincant. Quant à la troupe de jeunes pousses sur la m

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"Les Chatouilles" : Andréa Bescond, touchée mais pas coulée

ECRANS | Portant le fardeau d’une enfance abusée, Odette craque et solde son passé, subissant en sus l’incrédulité hostile de sa mère. Une histoire vraie passée par la scène peinant à trouver sa pleine voix au cinéma mais heureusement relayée par des comédiens d’exception.

Vincent Raymond | Lundi 12 novembre 2018

Enfant, Odette a régulièrement été abusée par Gilbert, un ami de la famille masquant ses sévices en "chatouilles". À l’âge adulte, la danse ne suffisant plus pour exorciser son passé, Odette entreprend (à reculons) une psychanalyse. Et lutte en sus contre le déni maternel… Comme un écho douloureux. Un semaine après la sortie d’Un amour impossible de Catherine Corsini d'après un roman de Christine Angot, ce premier long-métrage coréalisé par Éric Métayer et Andréa Bescond, adaptation du spectacle autobio-cathartique de cette dernière, aborde à nouveau (et plus frontalement encore) l’abominable question des attouchements et des viols sur mineur·es. S’il a fallu à l’autrice-interprète principale une dose de courage à peine concevable pour se livrer aussi crûment et se reconstruire, on ne peut cependant pas taire sa perplexité face à

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"High Life" : Claire Denis de la Terre à l’hallu

ECRANS | de Claire Denis (Fr-All-GB-Pol, 1h51) avec Robert Pattinson, Juliette Binoche, André Benjamin…

Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

Loin du système solaire, un module spatial. À son bord, un équipage de relégués cornaqués par une infirmière déglinguée a embarqué pour une mission suicide : l’exploration d’un trou noir et de ses potentialités énergétiques. Mais le pire péril réside-t-il à l’extérieur ou à l’intérieur ? Que Claire Denis s’essaie à la science-fiction galactique n’a rien de stupéfiant en soi : elle s’était déjà confrontée au fantastico-cannibale dans Trouble Every Day (2001). En vérité, ce n’est pas le genre qui modèle son approche, mais bien la cinéaste qui, par son style et son écriture, modèle le cinéma de genre. High Life tient donc du conte métaphysique et du roman d’apprentissage : il zone davantage dans les environs ténébreux de 2001 et de Solaris qu’aux confins opératiques de Star-Wars-Trek. Claire Denis semble de surcroît s’ingénier à vider son film de sa puissance épique : sa déconstruction de la chronologie du récit, réduit à des lambeaux juxtaposés, absorbe, à l’instar du trou noir, toute velléité de spectaculaire cosmique. Seuls les accords languides de Stuart Staples d

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"Ta mort en short(s)" : défunts justifient les moyens

ECRANS | de Lucrèce Andreae, Anne Huynh, Anne Baillod, Jean Faravel, Pauline Pinson, Osman Cerfon et Janice Nadeau (Fr-Sui, 0h52) animation

Vincent Raymond | Mardi 30 octobre 2018

Porté par le César du meilleur film d’animation 2018 (le "miyazakissime" Pépé le Morse de Lucrèce Andreae), cet exceptionnel programme de six courts-métrages ose au bon moment (pour la Toussaint) aborder l’un des sujets les plus embarrassants pour des adultes (avec son symétrique "comment fait-on les bébés ?") : la question taboue de la mort. Elle est ici évoquée de manière poético-allusive à travers la métaphore de la disparition-métamorphose des aïeux (Pépé le Morse, donc), par le souvenir (Mamie) ou carrément frontalement dans Mon Papi s’est caché, tendre peinture mouvante où un grand-père jardinier inscrit son futur trépas dans le cycle de la nature – la forme fait ici joliment écho au fond. Mais là où le programme s’avère le plus culotté, démontrant sa grande intelligence de conception, c’est avec l’ajout de La Poisse et de Los Dias De Los Muertos, deux petites perles d’humour noir. Le premier y promène une créature porteuse de scoumoune pour qui la croise ; quant au second, il s’inspire des codes b

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"Première année" : toubib or not toubib ?

ECRANS | de Thomas Lilti (Fr, 1h32) avec Vincent Lacoste, William Lebghil, Alexandre Blazy…

Vincent Raymond | Lundi 10 septembre 2018

Par conformisme familial, Benjamin entre en première année de médecine où il est vite pris sous l’aile d’Antoine, un sympathique triplant acharné à réussir. Quand, à l’issue du premier semestre, le nonchalant bleu se trouve mieux classé que son besogneux aîné, leurs rapports changent… Poursuivant son examen du monde médical après Hippocrate et Médecin de campagne, le réalisateur Thomas Lilti s’attaque concomitamment dans cette comédie acide à plusieurs gros dossiers. D’abord, ce fameux couperet du concours sanctionnant la première année commune aux études de santé, mais aussi l’incontournable question de l’inégalité profonde face aux études supérieures. La fracture sociale ne se réduit pas en médecine, bien au contraire : construite sur la sélectivité et l’excellence, cette filière est un vase clos favorisant la reproduction des élites – et de celles et ceux en maîtrisant les codes. Enfant du sérail ayant déjà pas mal étudié la question, Lilti juge avec clairvoyance cette période plus dévastatrice qu’épanouissante pour les futurs carabins : est-il raisonnable de faire perdre la raison à des aspirants médecins ? Coupable, l’i

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Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

ECRANS | Quels sont les cinéastes et, surtout, les films à ne pas louper avant la fin de l'année ? Réponses en presque vingt coups – dix-neuf pour être précis.

La rédaction | Mardi 4 septembre 2018

Rentrée cinéma 2018 : et voici les films qui feront les prochains mois

Les Frères Sisters de Jacques Audiard Sortie le 19 septembre Escorté par son inséparable partenaire et coscénariste Thomas Bidegain, Jacques Audiard traverse l’Atlantique pour conter l’histoire de deux frères chasseurs de primes contaminés par la fièvre de l’or. Porté par l’inattendue fratrie John C. Reilly/Joaquin Phoenix (à l’œil puant le vice et la perversité), ce néo-western-pépite empli de sang et de traumas ne vaut pas le coup, non, mais le six-coups ! Climax de Gaspar Noé Sortie le 19 septembre Une chorégraphe a réuni une équipe internationale de danseurs pour son nouveau projet qu’elle achève de répéter dans une salle isolée. Après un ultime filage, la troupe s’octroie un réveillon festif sur la piste, s’enivrant de musique et de sangria. Mais après quelques verres, les convives se mettent à vriller sérieusement. Qu’y avait-il donc dans cette satanée sangria ? Noé compose un cocktail de survival et de transe écarlate à déguster séance hurlante.

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Chap à Chap : l'échappée rurale

Festival | Après une édition 2017 loin de l’Isère, le festival Chap à Chap de l’association l’Atelier Perché revient du mercredi 6 au samedi 9 juin dans les rues (...)

Alice Colmart | Mardi 5 juin 2018

Chap à Chap : l'échappée rurale

Après une édition 2017 loin de l’Isère, le festival Chap à Chap de l’association l’Atelier Perché revient du mercredi 6 au samedi 9 juin dans les rues du Versoud (Grésivaudan) avec la proposition éCHAPpez-vous ! « Comme chaque année, l’ambition est de créer un événement qui investit les milieux ruraux » explique Alexandre Lamothe, chargé de la programmation pour l’Atelier Perché. Au programme : des animations gratuites, à prix libre ou à 6 euros, avec notamment les artistes burlesques de la compagnie Le BID (Brigade d'Improvisations Décalées), les ZinZins qui proposeront un concert pour les enfants, et même une scène ouverte menée par les habitants de la commune car « la programmation doit être le plus possible constituée avec les habitants ». Enfin, six spectacles sont prévus pour la journée de clôture avec notamment des concerts d’afro-funk. « Il y aura par exemple Supergombo, groupe venu de Lyon qui mélange plusieurs styles comme le jazz et la musique africaine. C’est très festif. » Allons donc battre la campagne !

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"1984" et "Fahrenheit 451" seront projetés vendredi à la Cinémathèque

ECRANS | Le vendredi 4 mai, aller au cinéma Juliet-Berto tu devras. C’est ainsi que la plupart des fans de la saga vous parleront sans doute, en cette journée (...)

Margaux Rinaldi | Lundi 30 avril 2018

Le vendredi 4 mai, aller au cinéma Juliet-Berto tu devras. C’est ainsi que la plupart des fans de la saga vous parleront sans doute, en cette journée mondiale Star Wars. Pas pour vénérer des "lucasseries", mais pour le cycle Retour vers le futur de la Cinémathèque de Grenoble. Cette dernière préfère en effet vous emmener en 1984 sur la planète de George Orwell, via le film de Michael Radford sorti, justement, en 1984, et dans le monde de Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, à travers l’adaptation de François Truffaut réalisée en 1966. Comme le dit si bien l’écrivain grenoblois Jean-Pierre Andrevon (qui présentera la soirée) dans son livre Le Travail du Furet, ces deux œuvres-là, c’est « comme au cinoche, une histoire avec une morale ». Assurément passionnant, et sans doute un brin flippant au vu des sujets évoqués – un Big Brother manipulant et contrôlant les moindres détails de la vie de ses sujets dans 1984 (photo), et un pays indéfini dans lequel la littérature

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"La Route sauvage (Lean on Pete)" : au galop dans la poussière étasunienne

ECRANS | Cavale épique d’un gamin s’étant piqué d’affection pour un canasson promis à la fin dévolue aux carnes hippiques, cette errance pensée par le réalisateur Andrew Haigh est menée par le prometteur Charlie Plummer, prix Marcello-Mastroianni du meilleur jeune espoir à la Mostra de Venise.

Vincent Raymond | Mardi 24 avril 2018

Vivant seul avec un père instable, Charley, 15 ans, a su tôt se prendre en charge. À peine arrivé en Oregon, il découvre fasciné le monde hippique et est embauché par l’entraîneur grognon d'un vieux pur-sang, Lean on Pete. Quand il apprend que l’animal est menacé, Charley fugue avec lui. Rebaptisés en débarquant en France, les films étrangers sont souvent gratifiés d’une dénomination outrepassant la pure traduction. Si la mode est aux franglaisicismes approximatifs (par exemple The Hangover, soit la gueule de bois en traduction littérale, se soigne en Very Bad Trip), autrefois, on aimait embrouiller les spectateurs : connu comme La Cinquième Victime, While The City Sleeps (1956) de Fritz Lang pouvait difficilement être traduit par Quand la ville dort, déjà attribué à Asphalt Jungle (1950) de John Huston ! Parfois, les deux titres coexistent. Et se succèdent comme pour témoigner d’une variété de focalisations ou d’inflexions soudaines à venir. C’est le cas ici où, Lean on Pete (le cheval dont le nom signifie de surcroît "compte sur Pete") aura un rôle de catalyseur pour C

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La vie secrète des super-héros s'expose à Spacejunk

Exposition | Proposée par le centre d'art Spacejunk, l’exposition collective "Super-héros" réunit six artistes internationaux qui détournent et malmènent ces figures mythiques du panthéon pop occidental. Ludique.

Benjamin Bardinet | Lundi 16 avril 2018

La vie secrète des super-héros s'expose à Spacejunk

Tandis que depuis plus d’une quinzaine d’années (et oui, le premier Spiderman, c’était en 2002), les studios hollywoodiens exploitent l’écurie Marvel jusqu’à la moelle en nous bombardant de superproductions, les plasticiens présentés à Spacejunk réinvestissent ces archétypes en y injectant une bonne dose de dérision et de poésie. Notre regard bionique de super-critique a ainsi décelé, dans l’exposition collective Super-héros, quelques œuvres amusantes qu’il serait dommage de manquer. Les dessins du Français Karl Beaudelere tout d’abord, dont le super-pouvoir semble bien être de réussir à faire émerger d’un fouillis graphique inextricable le portrait de ses héros préférés – Batman, Hulk, La Chose… Les mises en scènes de figurines Lego réalisées par le Français Samsofy ensuite, l’artiste imaginant un duel de graffiti entre Batman et Superman, tous deux devenus street artists. L’hyperréalisme pop du Suédois Andreas Englund également, dont les peintures mettent en scène un simili super-héros dans des moments du quotidien embarrassants (son paquet de course craque avant qu’il ne le

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Grenoble : zoom sur 8 œuvres du campus

ESCAPADES | Sur le campus de Saint-Martin-d'Hères, on peut trouver des étudiants, des bâtiments en béton, et de nombreuses œuvres d’art signées de grands noms comme Alexander Calder ou François Morellet. En voici huit devant lesquelles nous passons parfois sans prêter attention, alors qu’elles méritent largement tout notre intérêt. Par Alice Colmart et Ismaël Bine

La rédaction | Mardi 3 avril 2018

Grenoble : zoom sur 8 œuvres du campus

Dans ses rues, dans ses jardins, sur ses murs, le campus de Saint-Martin-d'Hères regorge de joyaux de l'art contemporain. Des sculptures, des mosaïques ou encore des fresques dont on ne soupçonne parfois pas l’existence tant certaines sont discrètes. « Ces œuvres sont installées en permanence, les étudiants passent à côté tous les jours ou presque et ne s’en rendent pas forcément compte. Même les personnels, qui sont parfois là depuis 20 ans, ne voient pas nécessairement ce qu’il y a autour d’eux. Pour identifier les créations, il faut les montrer du doigt. » C’est de cette manière que pendant plus d’une heure, Lisa Pak, guide en charge de la valorisation du patrimoine pour Un Tramway nommé culture (le service culturel de la fac), nous a dévoilé huit œuvres plus ou moins bien cachées sur les 175 hectares du campus. Pour la plupart, elles sont nées d’une loi appelée « 1 % artistique ». « Lors de la construction d’un bâtiment public, une école, une université, une gendarmerie…, 1 % du budget hors fondation est réservé à l’achat ou la commande d’une œuvre contemporaine. L’objectif étant bien sûr de valoriser l’art contemporain.

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"Mala Junta" : à la fois œuvre d’apprentissage et brûlot politique

ECRANS | de Claudia Huaiquimilla (Chil., 1h29) avec Andrew Bargsted, Eliseo Fernández, Francisco Pérez-Bannen…

Vincent Raymond | Mardi 13 mars 2018

À force de petites bêtises à la lisière de la délinquance, Tano a gagné un aller simple chez son père, dans le sud du Chili. L’ado rebelle y fait la connaissance de Cheo, son voisin, le souffre-douleur attitré du lycée. La raison ? Il est un peu gauche, et surtout indien mapuche. Trompeuse ouverture de ce film, laissant croire qu’il s’intéresse, à l’instar de tant d’autres, aux misères des ados latino-américains. De brimades sur lycéen il est certes question, mais le propos s’élargit rapidement au-delà du périmètre scolaire : Tano, qui circonscrit sa vie égoïstement en secteurs imperméables (la maison/l’école), va comprendre que tout procède d’un plus vaste ensemble. De même qu’il va saisir (peu à peu, car il part d’une conscience sociale proche du zéro absolu) l’iniquité du sort réservé aux Mapuches, ostracisés par la population, spoliés par le gouvernement, brutalisés par la police pour qu’ils quittent leurs terres. En prenant leur parti, Tano pense pour la première fois à quelqu’un d’autre que lui-même, quitte à jouer contre ses intérêts. Preuve qu’il grandit. Avec son rite initiatique, Mala Junta répond bien aux critères de la c

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"L'Ordre des choses" : dura lex, sed Frontex

ECRANS | de Andrea Segre (It.-Fr.-Tun., 1h55) avec Paolo Pierobon, Giuseppe Battiston, Olivier Rabourdin…

Vincent Raymond | Lundi 5 mars 2018

Jadis bretteur de compétition, Rinaldi est désormais un superflic chargé par le gouvernement italien de garantir l’étanchéité de la frontière européenne avec la Libye. En visite dans un camp de réfugiés dirigé par ses interlocuteurs africains, il est abordé par une jeune femme. Va-t-il l’aider ? Toute l’ambiguïté de la politique européenne en matière et d’accueil et d’aide humanitaire aux réfugiés (qu’ils soient politiques, climatiques ou économiques) se trouve résumée dans ce film, illustrant à sa manière le concept du mort/kilomètre. Tant que ce haut fonctionnaire gère des flux abstraits, étudie des dossiers et peut rapporter de ses déplacements à l’étranger des bijoux typiques pour son épouse ou enrichir sa propre collection d’échantillons de sable, le cours confortable de son existence ne connaît pas de perturbation. La conscience en veilleuse, bien abritée derrière la raison d’État (ou plutôt des États de l’UE), Rinaldi – impeccable Paolo Pierobon – mène une vie identique à celle de n’importe quel homme d’affaires. Sauf que son business d’import/export concerne l’humain e

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"L’Ordre des choses" : avant-première à Briançon pour le dernier film d'Andrea Segre

Plus loin | Venus d’Afrique de l’Ouest par l’Italie, de nombreux réfugiés transitent par le Col de l’Échelle (Hautes-Alpes), au risque de leur vie ; certains trouvant (...)

Vincent Raymond | Jeudi 22 février 2018

Venus d’Afrique de l’Ouest par l’Italie, de nombreux réfugiés transitent par le Col de l’Échelle (Hautes-Alpes), au risque de leur vie ; certains trouvant une aide matérielle auprès de bénévoles briançonnais (un engagement humanitaire et une assistance à personnes en danger qui, parfois, leur sont curieusement reprochés). Le cinéaste Andrea Segre, accompagné par son scénariste Marco Pettenello et son producteur Antoine de Clermont-Tonerre et de militants de la ville frontière italienne de Bardonnèche (Bardonecchia), a choisi de présenter en avant-première L’Ordre des choses dans la cité des Hautes-Alpes. Ce film policier évoquant les flux migratoires entre la Libye et l’Italie sera projeté simultanément à Bardonnèche et Briançon, sortira quelques jours avant les élections générales dans la Botte et le mercredi 7 mars sur les écrans français. Dimanche 25 février à 18h30 au cinéma Eden, Briançon.

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"Les Aventures de Spirou et Fantasio" : il leur manque des cases

ECRANS | de Alexandre Coffre (Fr., 1h29) avec Thomas Solivérès, Alex Lutz, Ramzy Bedia…

Vincent Raymond | Lundi 19 février 2018

Un rat d’hôtel roux déguisé en groom et un journaliste frustré en quête de scoop partent à la recherche d’un inventeur de génie enlevé par un atrabilaire maléfique, désireux de dominer le "moooonde". Et voilà comment déboulent des bulles Spirou, Fantasio, Champignac et Zorglub… Réussir l’adaptation d’une BD au cinéma tient de l’exploit, surtout lorsqu’il s’agit de l’école franco-belge : seul Alain Chabat s’en était tiré sans trop de dégâts – et encore, au risque de défriser la doxa, avec Le Marsupilami et Mission Cléopâtre. Les raisons expliquant qu’Alexandre Coffre achoppe sont évidentes à la vision de ce film d’aventures bon marché. Par exemple, gratifier ses personnages principaux d’un air ahuri permanent et faire jouer à Alex Lutz (qui avait quelque chose à défendre physiquement en Fantasio) un faire-valoir façon Jar Jar Binks de théâtre de boulevard, c’est peut-être bon pour un public de 6 ans (et encore), mais destructeur pour le reste de l’assistance. Spielberg et Chabat (encore lui), eux, pensent toujours à combiner plusieurs niveaux de lecture parallèles, afin de ne frustrer personne. Si l’

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"Hannah" : Charlotte Rampling, seule avec le silence

ECRANS | de Andrea Pallaoro (Fr.-Bel.-It., 1h35) avec Charlotte Rampling, André Wilms, Jean-Michel Balthazar…

Vincent Raymond | Mardi 23 janvier 2018

L’histoire du Hannah d'Andrea Pallaoro n’a que peu à voir avec celle du 45 ans d'Andrew Haigh sorti l’an dernier ; et la forme des deux films diffère. Pourtant, les deux semblent indissolublement liés par la présence de leur interprète féminine commune, Charlotte Rampling. Comme si la comédienne s’appliquait à réunir, dans sa maturité, une galerie de portraits de femmes éprouvées portant haut leur dignité. Des portraits tels qu'elle avait pu esquisser chez Ozon (Sous le sable, Swimming Pool), où elle offre sans fard la dignité de son délitement et qui lui valent aujourd’hui une razzia de prix : après l’Ours d’argent, elle a ici conquis la Coupe Volpi à Venise. Hannah voit ses repères basculer lorsque son époux est incarcéré pour une histoire dont on comprend peu à peu la sombre nature. Mais cette femme droite tente de faire bonne figure, et de ne rien laisser paraître aux yeux du monde… Peu de dialogue et un minimum d’action marquent cette œuvre d’ambiance "statique" – de photograph

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"Sur les îles du ciel" : le pouvoir des fleurs de montagne s'expose au Muséum de Grenoble

Exposition | L’institution grenobloise propose « une exposition et un documentaire pour explorer les plantes des hautes altitudes alpines ». On l'a visitée.

Alice Colmart | Mardi 19 décembre 2017

Dans les années 1800, le naturaliste Charles Darwin avouait que l’évolution des fleurs était pour lui « un abominable mystère ». Plus de 200 ans plus tard, l’exposition Sur les îles du ciel proposée au Muséum d’histoire naturelle de Grenoble donne quelques réponses. Elle présente le travail de botanistes, universitaires et alpinistes qui traquent les plantes sur les grandes parois du massif des Écrins pour étudier l’impact de leur évolution génétique sur la vie humaine. La première partie du parcours donne ainsi à voir des photos d’espèces de la flore alpine capturées à plus de 3000 mètres d’altitude. On apprend l’origine de la saxifrage, des apiacées qui appartiennent à la famille des carottes, ou encore des lamiacées issues de la famille de la menthe. C’est également l’occasion d’en savoir plus sur les conditions de vie des alpinistes : un bivouac a été conçu pour l’événement et des casques, des baudriers, des mousquetons sont exposés en vitrines. L’exposition se termine au deuxième étage, où l’on découvre le documentaire Sur les îles du ciel d’Olivier Alexandre, co-organisateur du festival grenoblois de cinéma Rencontres Montagn

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"Battle of the sexes" : no zob in lob

ECRANS | de Jonathan Dayton & Valerie Faris (G.-B.-E.-U., 2h02) avec Emma Stone, Steve Carell, Andrea Riseborough…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

Auteur·e·s d’un redoutable hold up aux bons sentiments et au box office il y a une décennie avec sa grossière contrefaçon de petit film indépendant (Little Miss Sunshine), la paire mixte Jonathan Dayton & Valerie Faris reprend les raquettes. Pour un biopic se doublant d’un sujet de société pile dans l’air du temps : l’inégalité de traitement salarial entre les hommes et les femmes, spectacularisée lors du match de tennis mixte opposant l’ancien champion Bobby Riggs (rien à voir avec L’Arme fatale) à la n°1 mondiale Billie Jean King. Joueur compulsif et macho invétéré, le premier fanfaronnait qu’aucune athlète féminine n’était apte à défaire un porteur de testicules. Jusqu’à ce qu’il se retrouve la queue entre les jambes (6-4, 6-3, 6-3). Les boules pour lui ! Ruisselant d’une musique "contexte temporel" omniprésente, ce catalogue de grimaces attendues s’intéresse moins au sport, à la politique ou au cinéma qu’à la potentielle quantité de citations au Golden Globe et à l’Oscar qu’il peut ravir en surfant sur du consensuel lisse et joliment photographié. Ah sinon, ça fait plaisir de revoir Elisabeth Shue,

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"M" : un film initial signé Sara Forestier

ECRANS | Elle est bègue ; il n’ose lui avouer qu’il ne sait pas lire. Malgré une foule de barrières, ils vont tenter de s’aimer. Pour sa première réalisation de long-métrage, Sara Forestier opte pour la complexité d’une romance abrupte nourrie de réel, de vécu et de non-dit. De beaux débuts.

Vincent Raymond | Lundi 13 novembre 2017

Les gens lisses sont sans histoire. Pas les discrets. En dépit de quelques exubérantes spontanéités télévisuelles lors de remises de trophées ou d’une altercation avec un partenaire ayant conduit à son éviction d’un tournage, Sara Forestier appartient sans équivoque à cette seconde catégorie d’individus – rien de commun donc avec ces "it-girls" précieuses usant de tous les canaux médiatiques pour étaler leur ridicule suffisance. La preuve ? Elle n’a pas converti sa consécration dans Le Nom des gens (2010) en un passeport pour les premiers plans (et le tout-venant), ralentissant même la cadence pour choisir des rôles parfois plus succincts mais avec du jeu et de l’enjeu (La Tête haute). Mais aussi, on le comprend enfin, pour peaufiner l’écriture et la réalisation de son premier long-métrage succédant à trois courts ; démontrant au passage que devenir cinéaste pour elle n’a rien d’une toquade. Aime le mot dit

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Le Mois de la photo : voisins du monde

ARTS | Zoom sur la nouvelle édition de l'événement organisé chaque année par la Maison de l'image de Grenoble à l'Ancien musée de peinture.

Charline Corubolo | Mardi 7 novembre 2017

Le Mois de la photo : voisins du monde

De la Chine aux Philippines, du Canada au Liban, de l’Angleterre à l’Arménie, le Mois de la photo dessine les Quartiers du monde, thème de cette cinquième édition, via l’objectif de 9 photographes. Portée par la Maison de l’Image de Grenoble, la manifestation met à l’honneur cette année le photojournaliste Peter Bauza avec sa série Copacabana Palace. À ses côtés dans l’enceinte de l’Ancien musée de peinture, 7 autres photographes dévoilent leur propre réflexion sur ce qui fait un quartier et s’ouvrent sur le monde pour des narrations visuelles matricielles variées. De la Chine brumeuse cinématographique de Yann Bigant au Beyrouth désenchanté de Vincent Lecomte en passant par les populations philippines vivant sur l’île poubelle de Manille mises en images par Jean-Félix Fayolle, la photographie infiltre le journalisme pour une cartographie riche de nos voisinages. Le regard es

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Orgue de la Collégiale Saint-André : quand la musique est de nouveau bonne

ESCAPADES | Le fameux orgue de l'église de la place Saint-André vient d'être rénové, notamment grâce à la Ville de Grenoble. On vous en dit plus.

Aurélien Martinez | Mardi 10 octobre 2017

Orgue de la Collégiale Saint-André : quand la musique est de nouveau bonne

Samedi 7 octobre au soir, nous sommes allés à la messe. Avec le maire de Grenoble Éric Piolle même qui, après les prières, a pris la parole face aux fidèles (et aux moins fidèles), tout en ne manquant pas d’affirmer que sa présence en ces lieux avait quelque chose d’incongru. En effet. Mais si lui comme nous étions dans les murs de la Collégiale Saint-André, bâtiment religieux du XIIIe siècle trônant en face de l’Ancien palais du parlement, c’était pour l’inauguration de l’orgue restauré de ladite Collégiale. Soit l’un des plus anciens orgues de Grenoble : le site de la Collégiale mentionne 1686 pour « la construction de la tribune actuelle » avec un orgue qui comptait alors « une douzaine de jeux sur un seul clavier ». Mais c’est en 1898 que « le facteur d'orgues Charles Anneessens construit un orgue neuf sur deux claviers et un pédalier » (il a trois claviers depuis 1943). Et c’est celui-ci qui, suivant un projet en cours depuis 2010, a été rénové pour un coût total de 180 000 euros. « Par délibération en date du 17 novembre 2014, le c

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Yann Frisch : « La magie est un langage à part entière »

Nouveau cirque | Sacré champion du monde de magie avec un numéro qui a fait le tour du web et des télés, le prodigieux Yann Frisch, 27 ans, truste désormais les théâtres avec "Le Syndrome de Cassandre", seul-en-scène métaphysique troublant de noirceur alliant clown et magie. Interview et critique avant le passage du spectacle par l’Hexagone de Meylan.

Nadja Pobel | Mardi 10 octobre 2017

Yann Frisch : « La magie est un langage à part entière »

Vous êtes un artiste atypique adepte du grand écart, puisque vous vous produisez aussi bien dans des scènes nationales comme l’Hexagone de Meylan que sur France 2 dans Le Plus grand cabaret du monde… Yann Frisch : Oui, car en réalité, je viens de là aussi. J’aime bien le beau music-hall, les beaux numéros de clowns. Par exemple, une de mes petites fiertés avec Baltass [le numéro qui lui a valu ses titres, vu plus d’un million de fois sur Youtube – NDLR] est qu’au moment où il a commencé à buzzer sur Internet, dans la même semaine j’avais des propositions de scènes nationales et du Crazy Horse. Cette forme-là de magie séduit des réseaux et des milieux très différents. C’est quand même une petite réussite, d’autant que ce n’était pas une intention de départ. Peut-être est-ce parce que la magie est l'un des derniers arts populaires qui s'adresse à tout le monde... Maintenant, beaucoup d’artistes commencent à poser un regard d’auteur sur la magie. Elle devient alors un langage à part entière. Mais il

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"Le Syndrome de Cassandre" : la magie noire selon le clown Yann Frisch

Nouveau cirque | Critique plus qu'enthousiaste du spectacle qui sera à l'Hexagone de Meylan du mardi 17 au jeudi 19 novembre.

Benjamin Mialot | Mardi 10 octobre 2017

Si le spectacle est vivant, c'est parce qu'un public est là pour le lui rappeler : une affirmation qui prend tout son sens dans le cas des clowns. Car sans l'approbation convulsive de spectateurs, leurs gags ne seraient que d'embarrassantes maladresses. De cette dépendance quasi mythologique et du paradoxal lien de méfiance qui la sous-tend (de par sa fonction, un clown ne peut être pris au sérieux), Yann Frisch a tiré un seul-en-scène pour le moins atypique, sorte de huis clos mental où, le teint charbonneux et la voix renfrognée, il tente de combler le vide existentiel qui sépare l'amuseur de son auditoire. Pour qui a connu ce jeune magicien multi-titré sur les plateaux des nababs du divertissement télévisuel, la métamorphose a de quoi surprendre. Baltass, l'incroyable numéro d'escamotage et de multiplication de balles en mousse qu'il rodait alors, en portait pourtant les prémices : le poil fourni et animé de tics, il y racontait en silence la lutte désespérée d'un homme contre des objets semblant n'en faire qu'à leur tête. Le Syndrome de Cassandre le voit pousser plus loin cette interaction et la gestuell

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"Le Maître est l’enfant" : mauvais points pour la pédagogie Montessori

ECRANS | d'Alexandre Mourot (Fr., 1h30) documentaire

Vincent Raymond | Mardi 26 septembre 2017

Jeune papa, Alexandre Mourot trouve que la société protège trop les tout-petits en bridant leur instinct d’apprentissage. Pensant avoir trouvé la panacée éducative dans la méthode Montessori, il s’immerge une année dans une classe adhérant à ce modèle pédagogique alternatif… Classe apaisée, encadrant à la voix douce bannissant le dirigisme pour que s’exprime la spontanéité de chaque enfant, approches expérimentales et entraide privilégiées…Bien que tourné dans le Nord, ce film tient de l'image d’Épinal. Scandé d’extraits de textes théoriques de la pédagogue italienne ayant donné son nom à la "méthode", il livre une image idyllique de l’enseignement tenant davantage de la réclame que du documentaire impartial – puisque grandement financé par les écoles et leurs apôtres. Et si ce qu’il montre semble positif sur les enfants, ce qu’il tait (ou ce qu’il omet de préciser) est problématique : payantes, privées, hors contrat avec l’Éducation nationale, les Montesori ne sont pas des parangons de mixité sociale. Ces oublis, inconscients ou non, lui confèrent une objectivité de propagandiste. Et rendent douteux l’en

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"Ça" : ballon surgonflé

ECRANS | de Andrés Muschietti (E.-U., int.-12 ans, 2h15) avec Bill Skarsgård, Jaeden Lieberher, Finn Wolfhard…

Vincent Raymond | Lundi 18 septembre 2017

Fin des années 1980. Sans le savoir, la petite ville de Derry abrite depuis des siècles dans ses égouts une créature protéiforme se déguisant en clown pour attraper ses proies : les enfants. Mais le « Club des Ratés » (des gamins considérés comme ringards) va oser affronter le monstre… et ses peurs. Le public eût sans doute apprécié de savoir que cette (longue) adaptation du roman de Stephen King publié en 1986 ne couvrait que la moitié du roman : il faut en effet attendre le générique de fin pour découvrir un timide "chapitre un", promesse d’une suite. Oh, cela n’empêche pas de comprendre l’histoire, mais ne la boucle pas tout à fait. Et explique certainement que le réalisateur Andrés Muschietti se soit abandonné à un empilement de séquences répétitives, au lieu de chercher à concentrer l’angoisse. Bien sûr, la qualité du script initial et des effets spéciaux rend le spectacle convenable ; les apparitions de Grippe-Sou le clown obéissent aux lois du genre (surprise, gros plans, zooms avant, fixité sardonique & co) et sont donc d’une totale efficacité. Il manque cependant le pendant adulte à l’épopée de ces téméraires Goo

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Contrats aidés en baisse : la culture en berne

ACTUS | Les CAE (contrats d’accompagnement dans l’emploi destinés au secteur non marchand), dispositif « coûteux » et « inefficace » selon le Premier ministre Édouard Philippe, vont passer de 459 000 en 2016 à moins de 200 000 l’an prochain selon les chiffres du gouvernement. Une décision politique qui va notamment pénaliser les petites structures culturelles, mises devant le fait accompli cet été alors qu’elles ont souvent recours à ce genre de contrats. Reportage à Grenoble.

Jean-Baptiste Auduc | Vendredi 15 septembre 2017

Contrats aidés en baisse : la culture en berne

« On a tous commencé par un CAE ! » Fabien Givernaud, programmateur de l’association grenobloise Mix’Arts, n’est pas rassuré : sur les neuf salariés que compte sa structure, certes quatre ont déjà évolué vers un contrat classique, mais cinq autres bénéficient encore du CAE. « Notre attaché administratif va devoir partir en octobre comme il est impossible de l’employer sans aides. Et deux contrats, pour un cuisinier et un animateur, vont s’arrêter début 2018 et ne seront pas reconduits. » Durant l’été, les conseillers Pôle Emploi, qui se chargent de signer les conventions entre l’État et l’association, ont donc eu de mauvaises nouvelles à annoncer : ce type de contrat permettant à l’employeur de bénéficier « d’aides, sous forme de subventions à l’embauche, d’exonérations de certaines cotisations sociales ou d’aides à la formation » (dixit la Dares, département des statistiques du ministère du travail), vont fortement diminuer. « En juillet, nous avons recruté un assistant-régisseur pour un contrat à mi-temps. Mais en août, notre conse

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Cinq spectacles de cirque (mais pas que) à voir cette saison

Panorama de rentrée culturelle 2017/2018 | Une sélection à base d'acrobaties mais aussi de western, de clown ou encore d'humour.

La rédaction | Jeudi 14 septembre 2017

Cinq spectacles de cirque (mais pas que) à voir cette saison

Le syndrome de Cassandre Champion du monde de magie avec Baltass, un numéro de balles vu près d'un million de fois sur Youtube, Yann Frisch a poussé plus loin son talent et a même déconstruit son savoir-faire dans cette pièce qui tourne partout et émeut. Il est un clown qui tombe le masque ; plutôt que de faire rire de ses maladresses, il voudrait faire croire ce qu'il raconte. Alors il se fait sombre, sort sa mère en tissu d'un cercueil, escamote des tours et touche au cœur. À l’Hexagone du 17 au 19 octobre Halka Le Groupe Acrobatique de Tanger est une compagnie de cirque impressionnante, qui maîtrise l’art du spectaculaire (ils seront quatorze acrobates sur scène) et de la pyramide humaine. Si nous n’avons pas encore vu leur nouvelle création, on en attend beaucoup. À la Rampe (Échirolles) les 12 et 13 décembre Minuit

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"Faute d’amour" : attention, immense film

Cinéma | « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Deux parents obnubilés par leurs égoïstes bisbilles vont méditer sur Lamartine après que leur fils a disparu. Un (trop modeste) Prix du Jury à Cannes a salué ce film immense et implacable du puissant cinéaste russe Andrey Zvyagintsev.

Vincent Raymond | Lundi 18 septembre 2017

Moscou, de nos jours. Un couple se déchire dans la séparation, se querellant sur la vente de son appartement et se désintéressant du fruit de son union, Alyocha. Lorsque ce fils de 12 ans disparaît subitement, ils prennent conscience de leur faute d’amour. Mais n’est-ce pas trop tard ? « Une bête, il faudrait être une bête pour ne pas être ému par la dernière scène de "Paris, Texas". » C’est par ces mots que le fameux Serge Daney débutait sa critique du film de Wim Wenders (1984) dans Libération, trahissant l’urgence de se délivrer (et de partager) l’absolue incandescence d’une séquence rejaillissant sur un film tout entier. Gageons que Daney aurait éprouvé un bouleversement jumeau devant Faute d’amour, et ce plan aussi admirable qu’atroce sur le visage défiguré par la douleur d’un garçon hurlant un cri muet, et dont le silence va résonner longtemps dans le crâne des spectateurs. Ce masque de désespoir flottant dans la pénombre, c’est l’effondrement en temps réel d’un enfant qui, témoin invisible d’une dispute entre ses parents, a compris qu’il était de trop. Un ange passe Un film ne saurait se

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