Vol au-dessus du Vinatier

CONNAITRE | Le 10e festival Au cœur de tes oreilles propose spectacles, concerts et expositions à l'Hôpital Psychiatrique du Vinatier. Une manière d’ouvrir ce lieu chargé d'histoire(s) à l'extérieur et au public profane par le biais de la culture. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 30 mai 2013

Photo : La Chapelle du Vinatier – Crédit photo : Coline Rogé


Si en vous promenant au Vinatier, vous apercevez des chèvres, rassurez-vous, cela ne relève pas de la bouffée délirante aiguë. Cet hôpital psychiatrique est, au-delà même de la bizarrerie de ses patients, un drôle de lieu, avec sa chapelle, ses troupeaux d'animaux, ses grandes étendues, ses vestiges de la fin du XIXe siècle…

En réalité, il a été construit sur le même modèle que beaucoup d'autres asiles français, nés de la loi de 1838 (inspirée de l'œuvre des humanistes Pinel et Esquirol), obligeant chaque département à se doter d'«un établissement public, spécialement destiné à recevoir et soigner les aliénés». «L'Asile Départemental d'Aliénés de Bron» n'ouvrira, lui, qu'en 1876 sur un terrain de 37 hectares au sein d'une commune alors rurale. Les quartiers sont attribués aux différentes catégories de malades : tranquilles et semi-tranquilles, épileptiques, agités, etc. Les hommes et les femmes sont séparés et l'ensemble des fermes, ateliers, porcheries et terres cultivables répond à l'utopie d'une institution pouvant fonctionner de manière autonome à l'écart de la ville. Il paraît que l'on voulait même éviter aux bons bourgeois lyonnais, par un savant calcul des vents dominants, les miasmes de la folie...

Ce nouveau geste à la fois architectural, scientifique et politique est donc d'emblée ambigu : prise en charge spécifique de la folie et naissance de la psychiatrie moderne d'un côté, exclusion et enfermement de l'autre ; rapprochement du normal et du pathologique (qui ne sont plus séparés théoriquement par une quelconque essence ou nature) d'une part, idéologie morale de la réintégration par le travail (agricole surtout) de l'autre ; stigmatisation des fous mais intégration de ces derniers dans la sphère publique.

Folie-miroir

Michel Foucault, on le sait, en étudiant l'histoire de la folie nous parlait aussi d'autre chose : de politique, de conception de la raison, de partage entre le normal et l'anormal. Se pencher sur la folie, c'est très vite se pencher sur soi-même. «On juge du degré de civilisation d'une société à la façon dont elle traite ses fous» déclarait, dans le même sens, le psychiatre Lucien Bonnafé. Une déclaration qui faisait suite à un moment de l'histoire asilaire particulièrement sombre : pendant la Seconde Guerre Mondiale, les fous meurent de faim en France, laissés à l'abandon, alors même qu'ils produisent quantité de denrées sur leurs terres agricoles, accaparées par la force publique — une historienne lyonnaise a beaucoup travaillé sur ce sujet : Isabelle Von Bueltzingsbewen, auteur de L'Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux psychiatriques français sous l'occupation.

Après la Libération, nombre de psychiatres rapprocheront directement l'asile des camps de concentration et inventeront alors la psychothérapie institutionnelle (on soigne autant les patients que l'institution elle-même), puis la psychiatrie de secteur, avec l'ouverture de l'hôpital sur la ville… Dans une interview, Guy Baillon précise : «La pathologie concentrationnaire, nous la connaissions. Toute notre vie a été enracinée par rapport à cette situation effroyable, ce fut une activité de résistance et on savait que nous n'en ferions jamais assez pour que ça ne revienne pas… Autant ces réalités étaient à ce moment-là le moteur de notre action pour changer les choses, autant aujourd'hui, l'oubli est le moteur pour continuer dans les mêmes choses»…

Lieu-mémoire

Le Centre Hospitalier Le Vinatier (dernière appellation en date, effaçant symboliquement les termes de "spécialisé" ou de "psychiatrique") est aujourd'hui en chantier, avec des bâtiments modernes qui devraient bientôt voir le jour… Et son histoire est ainsi faite d'ouvertures et de (re)fermetures (comme celle de la fameuse Unité pour Malades Difficiles, en 2010, dans le cadre de la "sécurisation" des établissements), de paroles et de chimie, de psychanalyse et de neurosciences (sur le "Neurocampus voisin), de thérapie et de gestion comptable…

Cette histoire en zigzags de la prise en charge de la folie, de sa conception, ne transpire bien sûr pas toujours de l'architecture et des bâtiments du Vinatier. Ils en gardent néanmoins une trace. S'y balader c'est aussi traverser le temps, marcher sur des strates, faire presque de l'archéologie. On peut découvrir le site (des visites guidées sont d'ailleurs organisées) pour la simple beauté de son parc, on peut aussi le découvrir pour sa charge d'histoire et ce qu'il dit, en pointillés, de notre société.

Symboliquement installée dans un ancien bâtiment agricole, la Ferme du Vinatier a elle été créée en 1997 avec l'idée de travailler la mémoire et le patrimoine de l'hôpital psy. Cette première mission s'est aujourd'hui élargie à l'ouverture de l'hôpital à son environnement extérieur via l'art et la culture, à l'accompagnement de projets culturels concernant patients et soignants, à une programmation culturelle régulière… Le festival Au cœur de tes oreilles en est l'un des aboutissements. On pourra s'y rendre pour rencontrer des œuvres artistiques. On pourra s'y rendre aussi pour "rencontrer" un lieu-épicentre de bien d'autres enjeux.

Au cœur de tes oreilles
Au Centre Hospitalier Le Vinatier, du 5 au 12 juin.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

«La démarche est exactement la même quel que soit le public»

CONNAITRE | Cela fait cinq ans que vous travaillez en partie au Vinatier. Comment y êtes-vous arrivés ? Pourquoi y restez-vous ?Ugo Ugolini : On est arrivé via le (...)

Nadja Pobel | Jeudi 30 mai 2013

«La démarche est exactement la même quel que soit le public»

Cela fait cinq ans que vous travaillez en partie au Vinatier. Comment y êtes-vous arrivés ? Pourquoi y restez-vous ?Ugo Ugolini : On est arrivé via le festival des Prairiales il y a cinq ans. Cela se passe en même temps que le festival Au cœur de tes oreilles (les 8, 9 et 10 juin cette année) mais dans les services des patients. Ce qui nous plait ici, c'est que l’identité de la compagnie peut s’affirmer. Nous aimons jouer partout : dans des unités, des maisons de retraites, dans la rue, dans des théâtres. On va à la recherche de nouveaux publics, de gens qui ne viennent pas au spectacle. Nous venons à eux sans attendre qu’ils viennent à nous. On les sollicite, on les provoque, on les cherche et finalement on les trouve ! C'est notre démarche depuis presque trente ans. Travaillez-vous en vous disant que vous vous adressez à un public spécifique ?On ne travaille pas spécifiquement pour un public. Tout public est similaire, tout le monde peut avoir sa déprime. On fait aussi du théâtre pour enfants de la même manière : en rendant au public sa réflexion et son inte

Continuer à lire