James Ellroy, storyteller

CONNAITRE | Pour ses dix ans, Quais du Polar ne pouvait trouver plus prestigieux invité d’honneur que James Ellroy, l’homme qui a réinventé le roman noir américain en fusionnant jusqu’au vertige ses obsessions, sa vie et l’Histoire secrète de l’Amérique. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 1 avril 2014

Photo : David Johnson pour Discovery Investigation


Avril 2001.

Quelques semaines après la sortie d'American Death Trip, James Ellroy s'offre une tournée promo en Europe. Il enchaîne interviews et signatures. Pendant les interviews, il prend un malin plaisir à donner des réponses plus courtes que les questions. Il les balance avec un phrasé aussi sec et saccadé que l'écriture de ses bouquins. Pour les séances de dédicace, avec chacun de ses fans, il échange une poignée de main bien virile et un «Hi buddy, what's your name ?» avant de signer. Concis, efficace, Américain. Le géant cultive sa légende. L'auteur conserve son aura et son mystère.

Mai 1988.

Quelques lecteurs connaissent déjà James Ellroy grâce à une trilogie ultra-noire ayant pour héros le flic névrosé et obsédé Lloyd Hopkins. Et puis Le Dahlia Noir arrive dans les librairies. Une déflagration. Le meurtre non résolu d'Elizabeth Short, aspirante actrice retrouvée nue, coupée en deux et les lèvres tailladées dans un rictus de clown façon L'Homme qui rit devient une odyssée de fiction pleine de sang, de sexe et de décadence hollywoodienne. Les années 50 de Los Angeles vues par Ellroy : une grande partouze morbide planquée derrière les paillettes et le glamour. Putain, mais qui est cet écrivain qui ose offrir au roman noir des fresques dignes des grands auteurs européens ?

Mars 1997.

Ses fans connaissent depuis longtemps la vie de James Ellroy. Il n'est pas vraiment du genre pudique. Plutôt voyeur et exhibo. Mais il en fait un livre, Ma part d'ombre. Un chef-d'œuvre. Une autobiographie unique construite comme un livre à suspense, dont Ellroy connaît le début, mais pas la fin. Le début, c'est l'assassinat de sa mère. Meurtre non résolu de Geneva Hilliker Ellroy, juin 1958. Elle avait quitté Los Angeles pour un trou pourri où elle s'était installée avec le petit James, histoire de couper les ponts avec son ex-mari. Mauvaise rencontre ou crime prémédité ? Mystère… De cette béance traumatisante a surgi toute la littérature d'Ellroy. Betty Short. Le Los Angeles du vice et de la corruption. Les années 50 et 60. Le rêve américain qui vire au bad trip. Vietnam, Corée, JFK, Nixon. Les flics pourris. Les journaux à scandales. Les stars de cinéma obsédées par le cul et la came. Ellroy, adolescent provocateur fan du nazisme, épie ses voisines en espérant les voir se foutre à poil, s'envoie des hectolitres d'alcool et se défonce avec les moyens du bord. Il se réveille in extremis, retourne son auto-destruction en pulsion créatrice, se met à écrire et déclare qu'il sera «le plus grand écrivain de romans noirs de sa génération». Il le devient. Fin ? Non. Il y a un long post-scriptum. Ellroy sympathise avec un flic de L.A., Bill Stoner. Il lui demande de rouvrir l'enquête sur le meurtre de sa mère. Ils lancent des appels à témoin. Ils rencontrent des dizaines de personnes. Ils ont des pistes foireuses, d'autres solides. Ils vérifient tout. La vérité a l'air à leur portée. Et puis non. Meurtre non résolu. Dossier classé. Ou presque.

Avril 1995.

Le Quatuor de Los Angeles a rendu Ellroy célèbre. Ça ne lui suffit pas. Il lui faut plus. Il lui faut raconter l'Amérique, son Amérique. Pas les bobards officiels. Pas les théories complotistes paranos. Sa vérité. American Tabloid, c'est la baie des cochons et l'assassinat de Kennedy comme vous ne les avez jamais lus. Une fresque énorme où des personnages de fiction écrivent l'histoire américaine en direct, révélant au passage tout ce qu'elle charrie de stupre et de secrets bien gardés. Rien n'échappe à Ellroy. Il a la niaque d'un chien renifleur et les cojones d'un détective privé. Il écrit BAM BAM BAM, un fait, un fait, un fait. Il multiplie les allitérations hallucinées. Il raconte peut-être n'importe quoi, mais personne ne le raconte mieux que lui. Un storyteller magnifique. «Vous me trouvez rageur, mais je suis trop occupé à vous raconter une histoire» nous dit-il dans son interview d'avril 2001.

Janvier 2011.

La Malédiction Hilliker sort en France. Encore une autobiographie ? Encore la mère d'Ellroy ? Ma part d'ombre n'avait pas fait le tour du trauma. Il fallait qu'il y revienne. Sa mère morte. Et toutes les femmes qu'il a convoitées, désirées, baisées, épousées. Toutes marquées du sceau de la mère, de la malédiction Hilliker, qui vient lui exploser en pleine gueule dans une introspection aussi sauvage que ses romans au tournant des années 2000. Ellroy somatise. Il pense qu'il a un cancer. Il passe son temps à se palper, s'observer sous toutes les coutures. L'hypocondrie vire à la dépression. American Death Trip sort en Europe. Il doit en assurer la promo. Dédicaces et interviews. Il tient le coup, nous bluffe. On ne voit qu'un gars solide et déterminé. Le soir, quand il rentre dans sa chambre d'hôtel, il s'effondre, persuadé qu'il va crever. Ellroy, comme ses héros, avait un autre visage, et nous n'y avons vu que du feu.

Avril 2014.

Ellroy, invité d'honneur de Quais du polar, quelques jours après une élection pleine de coups bas et de trahisons mesquines. Il pourrait l'écrire, ce Lyon Confidential, ce French Tabloïd. Il va se contenter de prendre les clés de la ville et de donner une poignée de main virile au maire. Et on rêve qu'il lui lance : «Hi buddy, what's your name ?».

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Los Angeles, versant sombre

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Sébastien Broquet | Mardi 19 novembre 2019

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Polar sans frontières

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«Je suis devenu un écrivain de roman noir le jour où j'ai réalisé que le genre policier n'avait pas besoin de parler de meurtres pour exister». Voilà une citation, signée Thomas H. Cook, qui peut paraître en totale contradiction avec l'invité d'honneur de ce festival : James Ellroy. Encore que. A l'aube de sa dixième édition, avec une équipe de passionnés de la littérature noire, le "petit" festival Quais du Polar est parvenu à devenir l'un des incontournables du genre en France et même au-delà des frontières. Et surtout à faire admettre que cette littérature, faite de clichés et de prétendus figures imposées, était comme le dit ici Cook, bien plus protéiforme qu'imaginée. Le succès croissant du genre et du festival le prouve et a permis à notre horizon polar de s'élargir non seulement stylistiquement, mais aussi géographiquement. Nous faisant quitter le pré-carré franco-américain pour, par exemple, un nouvel eldorado scandinave – dont la vénéneuse Camilla Läckberg est la nouvelle égérie. Mais aussi des contrées plus exotiques dont on découvre chaque année les nouveau

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Stéphane Duchêne | Mercredi 26 février 2014

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Benjamin Mialot | Jeudi 14 novembre 2013

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"L'affaire du Dahlia Noir", c'est l'histoire d'un meurtre non élucidé, celui d'une jeune femme de vingt-deux ans à la chevelure florale, Elizabeth Ann Short, retrouvée mutilée dans un terrain vague du Los Angeles de l'immédiate après-guerre. C'est aussi et surtout le point de départ du roman le plus important de James Ellroy, polar vénéneux, cathartique – sous le vernis écaillé de l'enquête criminelle affleure l'adieu de l'auteur à sa propre mère assassinée – et, depuis sa parution en 1987, réputé inadaptable. A raison si l'on se réfère au film auto-parodique qu'en a tiré Brian De Palma.   A tort dans le cas de la bande

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Christophe Chabert | Jeudi 27 janvier 2011

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Moins d’un an après "Underworld USA", pavé à l’ambition démesurée concluant une trilogie qui n’est pas ce qu’Ellroy a produit de meilleur, revoici l’auteur du "Dahlia noir" avec une œuvre inattendue : le deuxième volet de son autobiographie après le fabuleux "Ma part d’ombre". Les premières pages, d’ailleurs, reviennent littéralement sur les lieux du crime, celui de la mère d’Ellroy, Jean Hilliker. Cette scène traumatique, que le romancier cherchait à élucider dans "Ma part d’ombre", devient ici une «malédiction» qui s’abat sur toutes les femmes rencontrées au cours de sa vie chaotique. Tel James Stewart dans "Vertigo", James Ellroy cherche à incarner le fantôme de sa mère à travers ses compagnes, vivant avec des souvenirs d’adolescence (une femme croisée à une laverie automatique, une autre rencontrée dans un train) qu’il espère voir se matérialiser au gré de ses turpitudes de jeune homme à la dérive, d’apprenti écrivain et de bête de scène littéraire. C’est donc un grand livre romantique, mais sans aucune naïveté, Ellroy renversant sur son autoportrait le même vitriol qu’il envoie sur ses personnages de fiction. La franchise avec laquelle il décrit ses névroses et ses obsessions

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