Thomas Flahaut : les dernières nuits de la classe ouvrière

Littérature | Après "Ostwald" et son apocalypse nucléaire, l'écrivain doubiste Thomas Flahaut nous emmène avec "Les Nuits d'été" sous les derniers feux d'un monde ouvrier, ici transfrontalier, qu'on n'en finit plus de dépecer. Et en tire un grand roman du désenchantement.

Stéphane Duchêne | Vendredi 11 septembre 2020

Photo : © Patrice Normand


Le tropisme de Thomas Flahaut : la fin des mondes. Qui souvent en France se lève dans ce qu'on appelle, sans ironie, le Grand Est et qu'on peut élargir à l'ancienne Franche-Comté. On a lu cela chez Nicolas Mathieu, Maria Pourchet, Aurélie Fillipetti, Pierrick Bailly, en sociologie Didier Eribon, on peut même y voir un genre littéraire clandestin, mu par le complexe du transfuge de classe refusant de piétiner ses racines.

Dans Ostwald, son premier roman, Flahaut, doubiste exilé à Bienne en Suisse, contait l'errance alsacienne de deux frères après l'explosion, sur fond de fermeture d'usine, d'un crypto-Fessenheim. Dans Les Nuits d'été, il éclaire son texte à la lueur des dernières braises de feux industriels depuis longtemps éteints, de la veillée funèbre, encore, d'une usine.

On y suit Thomas qui, ayant magistralement planté ses études, vient travailler un été et de nuit dans l'usine suisse qui a déglingué son père ; son ami Medhi, saisonnier ; et Louise, sa sœur jumelle, étudiante en sociologie, travaillant sur les frontaliers. En toile de fond : ce sentiment de damnation de ne s'être pas arraché à cette condition et à cette terre, cette France-tampon, ni urbaine, ni rurale, pas vraiment banlieusarde, pas vraiment pavillonnaire, intersticielle, invisible mais toujours aux premières loges quand sont servies les tartines de merde.

Après le "post"

Thomas découvre donc le labeur d'usine, qui n'en est pas vraiment un mais vous tue quand même, son absurdité — on ne sait guère ce que l'on y fabrique, on s'y agite comme des Shadoks de l'ère post-industrielle. Mais il va surtout, avec Medhi, vivre de l'intérieur le dernier été de l'usine, démantelée en même temps qu'on continue d'y travailler, sans savoir de quoi l'après sera le nom — qui y-a-t'il après le "post" de "post-industriel" ?

Medhi semble en saisir l'augure : « les usines auront alors complètement disparu. Elles seront légendes. Le monde ouvrier, lui, existera toujours (...). Puisqu'on ne prépare pas une autre vie aux gens de son espèce. Mais il sera plus invisible que jamais, terré dans les derniers angles morts d'un monde aussi ouvert que cette usine désaffectée. »

Avec ce roman de passage, comme on dit "rite de passage", à l'écriture tendue mais souvent d'une grande tendresse, Thomas Flahaut, qui s'inspire d'une expérience vécue, s'affirme comme un des "angry young men" de notre époque. Et quelque chose nous dit, dans la marche du monde, que cette colère n'est pas près de s'apaiser, ni son talent de se tarir.

Thomas Flahaut, Les Nuits d'été (L'Olivier)

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