Alain Turgeon : la manière faible

Littérature | Après dix ans de silence éditorial, l'auteur québéco-lyonnais Alain Turgeon livre avec "En mon faible intérieur" un nouvel épisode de sa vie comme elle va et comme elle ne va pas. Un nouveau grand petit livre pour l'un des trésors les mieux cachés – et les plus drôles – de la littérature contemporaine francophone.

Stéphane Duchêne | Vendredi 5 mars 2021

Photo : © DR


Il y a vingt ans, une paille grosse comme le Ritz, Alain Turgeon trônait en Une de ce journal en drôle de médecin auscultant l'iconoclaste ex-adjoint à la Culture de Raymond Barre, Denis Trouxe. La cause de la mise en scène, l'alors jeune écrivain (il est toujours jeune mais moins et plus écrivain que jamais) venait alors de commettre, comme un forfait, la plus singulière biographie d'homme politique jamais lue, celle dudit Trouxe. Un truc plus ou moins à quatre mains avec pas mal de poils dans chacune d'elles dans lequel l'auteur mettait en scène le making-off méta de l'ouvrage, en même temps qu'il déroulait en alternance la vie du publicitaire devenu chef des arts et père fondateur des Subsistances — on y apprenait entre autres que Trouxe avait fait rajouter un "e" à un état pas très civil qui lui valait trop souvent de se faire appeler "trou". Le titre de l'ouvrage : TNT, comme "Turgeon Naigre Trouxe". "Naigre" et pas "nègre", parce que, notait Turgeon : « je vois pas bien pourquoi les personnes d'une autre couleur auraient à être discréditées à cause de ce qu'on fait dans ce genre de travail. Et puis aussi dans "naigre", il y a "aigre" et donc ça fait penser à l'aigreur qui va un peu avec ce boulot ». On comprenait dès lors à la lecture de ces lignes qui c'était Raoul, et donc Alain : « quelqu'un qui fait des phrases pas comme les autres et qui nous montre dedans qu'il a de l'esprit en tournant ça drôle dans certains angles. » Sa définition de l'écrivain.

Continuer comme normal

Mais au vrai, Turgeon nous avait déjà tapé dans l'œil avec son inaugural Gode Blesse, où il nous jetait sans crier gare dans une vie farcie dès la prime enfance de désillusions et de drames à s'arracher les ongles, dont l'avertissement sonnait dès la première page avec la découverte dans un sac plastique par un Turgeon en culotte courte d'un « vieux reste de cadavre de chat qui bouge de ses milliers de vers ». Épiphanie qui annonçait la suite, résumée en quelques mots terribles : « j'ai pas trop le choix, je pense, il faut que je me rende à l'évidence au plus vite. Elle va m'en faire voir des belles choses la vie. Je crois que ça date de là que je m'attends toujours au pire. (D'ailleurs c'est un peu réciproque.) » Et en guise de clôture du même roman. une clé de compréhension pour l'œuvre à venir, tendue au lecteur, cette fois : « des fois je voudrais repartir à zéro dans ma vie. Mais en fait j'ai qu'à continuer comme normal puisque ma vie le zéro elle l'a jamais quitté ».

Car, c'est cette impression que nous donne Turgeon à chaque ouvrage – qui est un peu toujours la suite du précédent moyennant quelques sauts quantiques – encapsulant les saynètes à se tordre, de rire ou de douleur, souvent les deux, dans un flux existentiel pourtant pas toujours des plus jouasses : celle de « repartir à zéro » et de « continuer comme normal » tout à la fois. Comme avec un très bon ami qu'on ne verrait pas souvent, on peut passer dix ans sans un livre de Turgeon – même si on préfèrerait ne pas – on a quand même l'impression de l'avoir vu-lu la veille, on le retrouve tel qu'on l'avait laissé, un peu largué et tellement attachant – lus chacun à la suite et en une fois, ces romans forment une comédie humaine qui mettrait à l'autofiction une queue en tire-bouchon. Soit la vie d'un Québécois exilé en France, et à Lyon, depuis trente ans, qui se débat avec une vie, très vite alourdie du suicide de ses deux parents, et la très grosse ambition – beaucoup trop grosse pour sa propension à se mettre à l'ouvrage – de « devenir un très grand écrivain encore lu dans deux cents ans et de la poussière. Pour la poussière, je pense que c'est quasiment bon ». Avec pour seul outil une manière de faire sonner la phrase comme personne et un sens du (tragi)comique de situation – quelle que soit la situation – gros comme ça.

Une ville de sable

Or voilà exactement dix ans que l'on n'avait pas eu de nouvelle, enfin de roman, de l'intéressé que la vie n'intéresse guère. Depuis Anamoureux préparturient, déclencheur de quelques belles crises de rire – ah, cette scène en slip dans une flaque au bord d'une route perdue – et de larmes. Même tarif ici avec En mon faible intérieur – Turgeon a un sens aigu du titre, encore que ses meilleurs soient ceux qu'il a délaissés, il lui arrive de les énumérer au dos de ses livres. Comme toujours, l'auteur, pris en flagrant délit de faiblesse, y annonce tout à fait d'emblée la couleur du pot aux roses : « À cette époque, c'est pas que ma situation est spécialement alarmante, mais au niveau de la santé ça va pas super bien depuis environ quatre ans que je bois une bouteille de vodka par jour à peu près » – on serait tenté d'ajouter : plus près que peu. Fort d'une belle résolution pour tenter de combler le cratère dévoilé par ladite faiblesse, voilà donc notre héros embarqué pour une cure de désintoxication dans un centre d'addictologie. Lequel, ça ne s'invente pas, est implanté dans une ville d'eau – « mais on serait dans une ville de sable, finalement ça serait pareil ».

Car l'affaire est encore loin du sac dès lors que l'auteur confie « rien me donne plus envie de boire qu'arrêter de boire » et qu'il passe le plus clair de son temps, à reprimer ses larmes, à dragouiller avec toute la conviction qui est la sienne (c'est-à-dire pas beaucoup) le personnel féminin du centre et à observer ses congénéres tous moins vaillants les uns que les autres (« Il y en a un mon vieux il raconte son histoire et je suis content de pas être à sa place. Je suis même quasiment content de pas être assis à côté de lui. »). Mais au fond la cure n'est qu'un genre de MacGuffin, dont Turgeon profite comme toujours pour remonter le temps à coups de digression et nous faire le tableau à peu près complet de là où il en est : pas très loin du zéro évoqué plus haut, certes, mais avec quand même de fameux changements.

Plus ou plus condamné

Ainsi a-t-il appris quelque part dans un passé tout proche que celui qui était son père n'était en fait pas son père et que son père de type biologique était donc un autre. Ce qui est d'autant moins négligeable que le suicide du prétendu est pour une bonne moitié (celui de sa mère étant la deuxième) la cause de là où se trouve Turgeon dans ces pages (en proie à une sorte de désir d'immolation lente et intérieure et donc en cure) : « (...) il en découlerait que ça serait en réalité pas mes deux parents qui se seraient suicidés mais juste un. Avec les deux dans cette façon de quitter la vie, je me suis toujours senti plus ou moins ou plutôt plus ou plus condamné ; un peu comme si j'allais seulement pouvoir leur pardonner en leur donnant raison et en faisant pareil. »

Évidemment, la quête du père qui va s'en suivre va flirter comme toujours chez Turgeon avec le rocambolesque. Le même que celui qui ponctue un invraisemblable fatras d'anecdotes elles aussi digressives qui disent mieux que n'importe quelle auto-évaluation introspective d'écrivain en plein bilan comptable de ses abattis les vicissitudes de l'homme chargé de tenir la plume : l'évocation d'un cousin plus turbulent qu'une tornade ; l'inhumation du chat crevé (un de plus) d'une amie dans un jardin familial dur comme la misère ; la tentative de relance d'une relation avec une ex-petite amie coréenne toujours vierge et les ruses de changer quelque chose à cet état de fait ; l'opération d'une hernie inguinale sous shit ou encore une soirée de Noël dans la peau d'un Père Noël à côté de ses bottes.

Plus faible que ça

Tout, donc, chez Turgeon, on l'aura compris, se change indéfiniment en une gigantesque catastrophe, un ratage complet, une foirade intégrale. Et pour le lecteur en d'interminables fou-rires en barres calibre 12. Un petit jeu au passage : essaie donc, lecteur, de te rappeler la dernière fois qu'un livre et donc son auteur t'ont fait rire non pas intérieurement – c'est trop facile – mais physiquement, avec tressautements d'épaules, crampes abdominales et de vrais éclats de rire un peu partout. Et des coupants, avec ça. C'est tout le génie d'Alain Turgeon : porter sur les choses y compris les plus noires, un regard d'imparfait candide – tendance que l'auteur attribue à ses origines québécoises et à la manière qu'il a de voir la réalite telle qu'elle serait de ce côté-ci de l'Atlantique, hypothèse plus que recevable – ; de manier l'art de la dérision sans craindre de s'amputer soi même au passage d'un bout de fierté mal placée mais aussi et surtout de vous cueillir au détour du rire, garde baissée, pour vous flanquer des frissons de tristesse.

Si le personnage turgeonien fut en son temps comparé au Holden Caulfield de Salinger, c'est parce qu'il porte en lui, comme le héros de L'Attrape-cœurs, la même profonde mélancolie de ceux qui s'attendent toujours au pire – même s'il est déjà passé – et rêve secrètement d'absolu ; parce que surgissent en lui des questionnements – existentiels même dans la plus complète trivialité – qui ne frôleraient pas le commun des mortels ; parce que chez lui "désillusion" rime très fort avec "désespoir" ; parce que ce télescopage entre le quotidien à ras-de-terre et la métaphysique s'opère dans le courant d'une langue sans filtre qui charrie tous les malheurs du monde vus à (h)auteur d'enfant et tente de les déjouer en se tortillant dans tous les sens. Voilà bien Turgeon tel qu'en lui-même : resté de manière irréductible, coincé dans un corps d'homme, le petit garçon perplexe et effrayé qui découvrit un jour dans un sac un chat crevé grouillant de mille morts et s'en fit un synopsis pour une vie à venir. Un écrivain aussi, un grand écrivain, il faudra bien s'y faire un jour, qui en ventriloquant sur la page le même petit garçon tente de conjurer par le rire, parce que c'est la moindre des politesses, ce sort auto-administré jadis.

Et qui finalement trouve dans l'écriture, dans les quelques moments où il s'en sent capable – « J'ai seulement du talent à temps partiel et j'ai de plus en plus rarement envie d'écrire au moment où j'ai le talent », a-t-il écrit –, une raison de reluquer sans honte la postérité et une autre de vivre à côté de sa vie sans avoir à se justifier. Ainsi écrit-il à propos d'être un grand écrivain : « tout le monde peut douter de ça à mon sujet mais moi il me semble, je peux pas. J'ai pas d'autre choix que de cautionner ma délirante lubie folle. Sinon j'écris pas, je suis pas capable. Pourtant je sais que ça peut jouer des gros mauvais tours de penser de cette manière conne mais c'est plus fort que moi et moi je suis plus faible que ça. C'est aussi vrai que si la relation écriture littérature me permet de m'imaginer mort et assez grandiose, la vie elle, me ramène souvent au fait qu'en réalité je suis vivant et assez minable. » Si l'homme ne se dit pas au mieux, l'écrivain, lui, est en grande forme.

Alain Turgeon, En mon faible intérieur (La Fosse aux Ours)

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