Sideways

ECRANS | Étrange contre-pied à son précédent Monsieur Schmidt, le quatrième film d'Alexander Payne invente un no-style à la hauteur de ses personnages, deux anti-héros pathétiques et attachants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2005

L'accueil enthousiaste reçu par Sideways aux États-Unis et les louanges adressées à son réalisateur Alexander Payne pourront paraître démesurés. Car c'est bien sa mesure qui fait le prix du film : Sideways s'attache à suivre le trajet effectué par un écrivain raté et dépressif et un acteur de sitcom déclassé, en virée dans les vignes californiennes. L'acteur enterre sa vie de garçon pendant que l'écrivain tente d'enterrer le fantôme de son ex. Ces deux anti-héros ne sont pas plus glorieux que les personnages des films précédents d'Alexander Payne, mais le cinéaste semble avoir rengainé les armes de la charge satyrique qui l'avaient conduit auparavant du meilleur (L'Arriviste) au pire (Monsieur Schmidt). Autrement dit, Sideways est un film qui croit absolument dans l'humanité, même dans ses égarements et ses lâchetés.

Ivres de vin et de littérature

Pour cela, il faut prendre son temps. Le film le souligne à de nombreuse reprises : dans l'inscription des jours à l'écran, mais surtout dans la durée parfois sidérante des scènes. La plus belle de toute est celle où, tandis que Jack (le beau gosse) va tirer sa crampe avec la jolie Asiatique, Miles (le frustré) tape la discute avec Maya, quadra timide et blessée. On parle de vin, d'écriture, on ébauche un mouvement de tendresse... Mais c'est surtout leur mal-être respectif qui flotte dans l'air et qui éclate dans chaque silence embarrassé. Cette suspension du temps et les sentiments qui en découlent, Payne en offre une jolie métaphore lors des scènes de dégustation œnologique : Miles est celui qui connaît le rituel et sa longueur, tandis que Jack, Californien pataud, se jette sur le verre sans considération pour son contenu ; la transmission du rite devient la marque de l'amitié qui les lie. Sideways reproduit la même sensation : c'est quand il s'attarde à contempler ses personnages pour l'amour du geste qu'il devient touchant. Que Payne ait choisi une sorte de no-style (image granuleuse et cadres standards) pour filmer ces touts petits riens de l'existence traduit chez lui une modestie nouvelle, un changement dans la continuité : on est toujours face à l'Amérique profonde, mais cette fois dans un vrai face-à-face. Peut-être aussi parce que le cinéaste a trouvé le casting parfait pour incarner ces rebus sympas de l'Amérique white trash : Thomas Haden Church et son look de chanteur country décati, Virginia Madsen, revenue de ses rôles de beauté glacée et assumant avec un aplomb remarquable un personnage de femme mûre et fragile. Mais c'est surtout la composition de Paul Giamatti qui force le respect : il l'avait prouvé dans American Splendor, il le confirme ici, la panoplie du loser blasé cachant derrière son cynisme un profond romantisme lui va comme un gant. C'est ce qui s'appelle un acteur subtil. Sideways lui doit beaucoup.

Sideways

D'Alexander Payne (EU, 2h05) avec Paul Giamatti, Thomas Haden Church, Virginia Madsen...

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Rien ne sert de raccourcir… : "Downsizing"

Le Film de la Semaine | Et si l’humanité diminuait pour jouir davantage des biens terrestres ? Dans ce reductio ad absurdum, Alexander Payne rétrécit un Matt Damon candide à souhait pour démonter la société de consommation et les faux prophètes. Une miniature perçante.

Vincent Raymond | Mardi 9 janvier 2018

Rien ne sert de raccourcir… :

Disparu en novembre dernier dans une consternante indifférence, le réalisateur français Alain Jessua aurait à coup sûr raffolé de l’idée. Cousinant avec ses fables d’anticipation dystopiques que sont Traitement de choc (1972) ou Paradis pour tous (1982), Dowsizing est en effet un de ces contes moraux où une “miraculeuse” avancée scientifique, perçue comme une panacée devant soulager l’humanité de tous ses maux, finit par se révéler pire remède que la maladie elle-même. La découverte est ici un procédé (irréversible) permettant de réduire les organismes humains afin d’économiser les ressources de notre planète surpeuplée, augmentant mathématiquement le patrimoine des sujets miniaturisés. Alléchés par cette perspective, Paul et son épouse s’inscrivent au programme. Mais au dernier moment, la belle se déballonne : Paul en est réduit à vivre rapetissé et seul. Au paradis ? Pas vraiment… À naïf, à demi-naïf Il y a deux actes biens distincts dans

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Nebraska

ECRANS | D’Alexander Payne (ÉU, 1h55) avec Bruce Dern, Will Forte…

Christophe Chabert | Mardi 1 avril 2014

Nebraska

Avec Sideways et The Descendants, Alexander Payne semblait avoir mis un frein à l’écueil qui guettait son cinéma : une tendance au ricanement sardonique sur le dos de ses personnages, signe d’une douce misanthropie — ce n’est pas Ulrich Seidl, quand même. Nebraska voit ce penchant ressurgir à grands pas, alors que ce "petit" film laissait penser le contraire ; cette ballade entre un père vieillissant en voie de sénilité et son fils déprimé partis chercher ensemble un gros lot imaginaire avait tout pour installer une petite musique de feel good movie folk façon Une histoire vraie. S’inscrivant dans le sillage du Nouvel Hollywood, de ses marginaux et de son mélange de spleen et de comédie — le noir et blanc et la présence du mythique Bruce Dern en attestent — Payne finit toutefois par déraper lorsque le tandem fait étape dans la ville de naissance du père, où il retrouve sa famille de ploucs débiles. Le cinéaste déverse sur eux une

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Rock forever

ECRANS | D’Adam Shankman (ÉU, 2h02) avec Julianne Hough, Diego Boneta, Russell Brand, Tom Cruise…

Christophe Chabert | Lundi 9 juillet 2012

Rock forever

Pour tenir face à Rock of ages (titre original, traduit une fois de plus par une non traduction…), il faut avant tout supporter l’atroce kouglof musical qui l’inonde d’un bout à l’autre, véritable cauchemar pour les tympans qui mélange rock FM bien gras et tubes du grenier interprétés par des chanteurs à voix. Mission impossible, c’est sûr ; au-delà, on assiste à un machin complètement schizo qui hésite entre se prendre au sérieux et se moquer de lui-même. L’intrigue principale, love story entre deux têtards qui voudraient se lancer dans le rock, relève de la guimauve mille fois mâchée. Mais tous les à-côtés, nombreux, sont prétextes à de la déconne pas très fine certes, quoique déjà plus raccord avec ce projet improbable. Shankman semble incapable de choisir et bricole une mise en scène illisible pour noyer le poisson. On est donc face à une grosse daube certifiée dans laquelle pourtant se trouvent des éclats de talents, en l’occurrence les comédiens : Cruise qui rejoue son personnage de Magnolia, Malin Akerman, qu’on aimerait voir plus souvent sur les écrans, Russell Brand et Alec Baldwin pour une séquence mémorable, et surtout Paul G

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Cosmopolis

ECRANS | Après A dangerous method, David Cronenberg signe une adaptation fidèle et pourtant très personnelle de Don De Lillo. Entre pur dispositif, théâtralité assumée et subtil travail sur le temps et l’espace, un film complexe, long en bouche et au final passionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 25 mai 2012

Cosmopolis

David Cronenberg a le goût du paradoxe. Quelques mois seulement après A dangerous method, où sa mise en scène baissait les bras face au rouleau compresseur scénaristique de Christopher Hampton, le voilà qui transforme le roman de Don De Lillo, Cosmopolis, en un pur objet de cinéma, dont l’origine littéraire (et, une fois sur l’écran, quasi-théâtrale) est littéralement bousculée par le regard de Cronenberg. Il suffit par exemple de voir comment Cronenberg subvertit l’idée même de chapitre à l’écran : Eric Packer, son héros, monte un matin dans sa limousine avec pour seul objectif d’aller «se faire couper les cheveux». Trader arrogant, dont la volonté de contrôle l’a progressivement insensibilisé aux soubresauts du monde (la visite du Président des Etats-Unis, un début d’émeute et même sa propre épouse, simple trophée qu’il n’a plus envie de contempler), Packer dialogue froidement avec les passagers qui se succèdent dans l’habitacle. Or, ceux-ci ne montent pas dedans : la scène commence et ils y sont déjà, comme si ils s’étaient téléporté par on ne sait quel tour de magie à l’intérieur. Et lorsqu’elle se termine, ils disparaissent aussi sec du récit, et

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The Descendants

ECRANS | À Hawaï, un architecte voit sa vie basculer après l’accident qui plonge sa femme dans le coma… Sur le fil de la tragédie et de la comédie, entre cinéma à sujet et chronique intimiste, Alexander Payne s’affirme comme un auteur brillant et George Clooney comme un immense comédien. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 17 janvier 2012

The Descendants

Matt King est de ces êtres dont la vie ne fait pas de vagues. Architecte prospère, mari ordinaire, père évanescent, il laisse les jours s’écouler dans un Hawaï bouffé par l’urbanité, tentant de trouver un compromis avec le reste de sa famille pour vendre les terres que lui ont transmises ses ancêtres (ce sont eux, les «descendants» du titre). Un Américain moyen dans tous les sens du terme, comme aime à en observer Alexander Payne dans ses films, de L’Arriviste à Sideways en passant par Monsieur Schmidt. Dans cette Amérique moyenne, Payne voit l’Amérique tout court ; et il suffit d’un drame (la femme de King tombe dans le coma après un accident de ski nautique) pour que l’inconscient d’un pays rejaillisse à la surface. Vies minuscules Le problème de Matt King, c’est qu’il ne se rend même plus compte de la lâcheté dans laquelle il a plongé son existence. Cette lâcheté lui revient comme un boomerang en pleine tronche : à vouloir sans cesse trouver des arrangements avec ses proches, ceux-ci se sont détournés de lui, sapant son autorité, sa virilité et même sa cré

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Âmes en stock

ECRANS | Une comédie existentialiste flirtant avec la SF et la littérature russe, tout en restant cohérente, humble et jubilatoire ? C’est le petit miracle accompli par la première réalisation de Sophie Barthes. François Cau

Dorotée Aznar | Lundi 3 mai 2010

Âmes en stock

L’un des plus grands “on-ne-sait-jamais-comment-il-s’appelle“ du cinéma américain contemporain, Paul Giamatti, répète Oncle Vania de Tchekhov. Sous le joug de ce personnage complexe, en pleine crise d’angoisse, pris de doutes dévorants sur sa vie et son métier, il repère une annonce pour le moins tentante : un laboratoire privé propose l’extraction et le stockage de 95% de votre âme, histoire de vous faire sentir plus léger. Incrédule, Giamatti tente l’expérience. Joie : ses pensées sombres s’éclipsent, il redécouvre des plaisirs simples, tel que frotter ses pieds l’un contre l’autre. Problème : il n’arrive plus à jouer, à tenir une conversation soutenue ou à faire l’amour à sa femme. Un temps séduit par l’emprunt de l’âme d’un poète russe, il va réclamer la sienne, pour s’apercevoir qu’à la grâce du marché noir de ce business, elle est partie vers la Russie… Un acteur en mal de reconnaissance qui torture un alter ego de fiction, une trame fantastique prêtant le flanc à des questionnements métaphysiques, un flirt permanent entre surréalisme et poésie… Celui qui a cité Dans la peau de John Malkovich peut se rasseoir, il aura une image. Car Sophie Barthes a finalement plus de poin

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