Un film tombé du ciel

ECRANS | Reprise en copie restaurée des "Moissons du ciel", deuxième film de Terrence Malick, une œuvre impressionniste sur la puissance des éléments et l’incertitude des sentiments, entre poème cinématographique et tentation romanesque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 9 juin 2010

C'est un film en état de grâce permanent, surgi de nulle part, qui ne ressemble à aucun autre. Les Moissons du ciel (1978) est un des plus beaux films du monde, et c'est sans doute son caractère miraculeux qui a longtemps empêché Terrence Malick d'y donner une suite — il faudra attendre dix-sept ans et La Ligne rouge pour qu'il retourne derrière une caméra. Ce qui rend l'œuvre si unique, c'est sa capacité à être à la fois absolument classique et résolument moderne, sinon avant-gardiste. Le classicisme, c'est celui d'un récit qui s'apparente dans sa simplicité (biblique) aux œuvres de Steinbeck : en 1916, deux amants, Bill et Abby, qui se font passer pour frère et sœur, sont engagés pour les moissons chez un propriétaire terrien richissime mais malade, qui tombe amoureux de la jeune fille, l'épouse et l'héberge avec son frère putatif. Cette histoire solide est racontée en voix-off par la jeune sœur de Bill ; mais ces bribes de pensée ne forment jamais un commentaire illustrant les images ou alimentant la narration. Ce sont des fulgurances rêveuses, arrachées sans heurt à une méditation intérieure qui fait écho à celle du cinéaste, ouvertement mythologique. La nature y est décrite comme une source d'émerveillement (Malick filme au crépuscule des ciels rougeoyants où les ouvriers se découpent en ombres chinoises) mais aussi comme cause du désastre (l'incroyable séquence de l'invasion des sauterelles).

Impression soleil couchant

La modernité des Moissons du ciel tient dans sa forme fragmentaire, fruit d'un patient travail de montage où le film est littéralement réinventé à partir de la matière accumulée au tournage. Cinéma impressionniste où une scène se réduit à quelques mots de dialogues, où les paysages, les animaux, les figurants et les acteurs sont tous égaux devant la symphonie malickienne. De ces magnifiques éclats d'images, de sons, de paroles et de gestes naît pourtant un dessin d'ensemble, la peinture d'une Amérique coupée en deux, scission source de conflit mais aussi de fascination. Le dualisme nature-culture qui préside au reste de l'œuvre de Malick est ici redoublé et dépassé par un complexe affrontement de classe. Son horizon est une maison irréelle, «disneyenne», posée au milieu des champs. Il y a la tentation d'y entrer pour remplacer sa vie vagabonde par une existence bourgeoise ; et il y a le désir de fuir, de s'évader, de retrouver la nature sauvage et la simplicité des passions. Ce désir est aussi celui du film, ivre de liberté et de beauté farouche.

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Celui qui croyait au Ciel et à la terre : "Une vie cachée"

Biopic à la Malick | L’inéluctable destin d’un paysan autrichien objecteur de conscience pendant la Seconde Guerre mondiale, résistant passif au nazisme. Ode à la terre, à l’amour, à l’élévation spirituelle, ce biopic conjugue l’idéalisme éthéré avec la sensualité de la nature. Un absolu de Malick, en compétition à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Celui qui croyait au Ciel et à la terre :

Sankt Radegund, Autriche, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Fermier de son état, Franz Jägerstätter refuse par conviction d’aller au combat pour tuer des gens et surtout de prêter serment à Hitler. Soutenu par son épouse, honni par son village, il sera arrêté et torturé… Il convient d’emblée de dissiper tout malentendu. Cette “vie cachée“ à laquelle le titre se réfère n’évoque pas une hypothétique clandestinité du protagoniste, fuyant la conscription en se dissimulant dans ses montagnes de Haute-Autriche pour demeurer en paix avec sa conscience. Elle renvoie en fait à la citation de la romancière George Eliot que Terrence Malick a placée en conclusion de son film : « car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et le fait que les choses n’aillent pas aussi mal pour vous et moi qu’il eût été possible est à moitié dû à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que l'on ne visite plus. » Un esprit saint Créé bienheureux par l’Église en 2007, Jägerstätter

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On connaît la chanson : "Song To Song" de Terrence Malick

Love story | Retour à une forme plus narrative pour le désormais prolifique Terrence Malick, qui revisite ici le chassé-croisé amoureux dans une forme forcément personnelle et inédite.

Vincent Raymond | Mercredi 5 juillet 2017

On connaît la chanson :

Deux hommes, deux femmes : leurs histoires d’amour et professionnelles, croisées ou réciproques dans l’univers musical rock d’Austin… Après le sphérique et autoréférenciel Voyage of Time — amplification des séquences tellurico-shamaniques de Tree of Life façon poème mystique à liturgie restreinte — Terrence Malick renoue avec un fil narratif plus conventionnel. Avec ce que cela suppose d’écart à la moyenne venant du réalisateur de À la Merveille. Song To Song prouve, si besoin en était encore, que ce n’est pas un argument qui confère à un film son intérêt ou son originalité, mais bien la manière dont un cinéaste s’en empare. Le même script aurait ainsi pu échoir à Woody Allen ou Claude Lelouch (amours-désamours chez les heureux du monde et dans de beaux intérieurs, avec les mêmes caméos de Val Kilmer, Iggy Pop, Patti Smith), on eût récolté trois films autant dissemblables entre eux que ressemblants et identifiables à leur auteur. Persistance de la mémoire

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"Voyage of Time : au fil de la vie" de Terrence Malick en projection unique

ECRANS | Jusqu’à présent, seuls les amateurs de space opera vénéraient le 4 mai, et ne manquaient pas une occasion de se souhaiter mutuellement un retentissant « May (...)

Vincent Raymond | Mardi 2 mai 2017

Jusqu’à présent, seuls les amateurs de space opera vénéraient le 4 mai, et ne manquaient pas une occasion de se souhaiter mutuellement un retentissant « May the 4th be you » — en référence au fameux mantra de Star Wars. Ils devront cette année partager leur date fétiche avec d’autres férus d’explorations cosmiques tirant sur le mystique : le fidèle public des œuvres de Terrence Malick. Habitué aux propositions singulières, le non moins atypique cinéaste ne faillit pas à sa farouche réputation en proposant ce jeudi 4 mai au soir la projection exclusive d’un nouveau film, Voyage of Time : Au fil de la vie. Qu’un film s’affranchisse des règles en sortant du calendrier traditionnel (le mercredi) n’a rien d’exceptionnel en mai — moult dérogations sont consenties du fait des ponts et du festival de Cannes ; qu’il soit en revanche projeté en séance unique l’est davantage. Reformulons pour être bien clair : en manquant ce rendez-vous, vous n’aurez aucune autre possibilité de découvrir cet opus

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Indian Palace : Suite royale

ECRANS | De John Madden (Ang-Éu, 2h03) avec Dev Patel, Judi Dench, Maggie Smith, Richard Gere…

Christophe Chabert | Mardi 31 mars 2015

Indian Palace : Suite royale

Retour au Marigold Hotel avec ses sympathiques pensionnaires british du troisième âge et son truculent personnel autochtone, décidés à passer un braquet commercial en investissant dans un nouveau palace plus moderne et plus luxueux. Mais c’est plutôt business as usual dans cette suite sous tranxène, qui prend prétexte de la préparation d’un mariage indien pour multiplier les micro-intrigues toutes plus inintéressantes les unes que les autres sans jamais remettre en cause son caractère néo-colonial. Exemple ultime de ce qu’est aujourd’hui le cinéma pour seniors — qu’ont-ils fait pour qu’on leur réserve de telles purges ? Indian Palace en reprend la grande idée : la vieillesse n’est ni un naufrage, ni un crépuscule, mais une deuxième jeunesse. Perspective rassurante qui permet du coup de laisser de côté toutes les questions qui fâchent : la perte d’autonomie physique, le corps plus à la hauteur d’un désir toujours vif et surtout la mort, que le film balaie d’une pichenette scénaristique assez honteuse. Les danses bollywoodiennes, les pitreries d’un Dev Patel en passe de rafler le trophée de pire acteur de l’année après sa performance

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Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

ECRANS | « Knight of cups » de Terrence Malick.

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2015

Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

Bien sûr, on a vu d’autres films aujourd’hui à Berlin… Bien sûr, monopoliser un billet entier pour un seul film, dans un festival, ce n’est pas forcément le contrat… Mais un nouveau film de Terrence Malick est un événement qui mérite qu’on lui accorde une place particulière. Et ce d’autant plus que Knight of cups est absolument admirable, surprenant pour ceux qui ne considèrent pas le cinéma de Malick seulement comme une suite d’images accompagnée de voix-off méditatives. Depuis ce sommet indépassable qu’était Tree of life, il semble que Malick se plaise à déplier les motifs qu’il avait synthétisés dans son œuvre phare, tout en ramenant son cinéma vers des sujets profondément actuels. Déjà, dans À la merveille, il évoquait à sa manière singulière la crise des subprimes ou l’extraction du gaz de schiste. Dans Knight of cups, c’est l’écart monstrueux entre le monde du divertissement californien avec ses fêtes et ses excès, et les miséreux qui jonchent les trottoirs de Los Angeles où qui hantent les ateliers de fabrica

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À la merveille

ECRANS | L’amour naissant et finissant, la perte et le retour de la foi, la raison d’être au monde face à la beauté de la nature et la montée en puissance de la technique… Terrence Malick, avec son art génial du fragment et de l’évocation poétiques, redescend sur terre et nous bouleverse à nouveau. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 février 2013

À la merveille

Les dernières images de Tree of life montraient l’incarnation de la grâce danser sur une plage, outre monde possible pour un fils cherchant à se réconcilier avec lui-même et ses souvenirs. C’était sublime, l’expression d’un artiste génial qui avait longuement mûri un film total, alliant l’intime et la métaphysique dans un même élan vital. Autant dire que Terrence Malick était parti loin, très loin. Comment allait-il revenir au monde, après l’avoir à ce point transcendé ? La première scène d’À la merveille répond de manière fulgurante et inattendue : nous voilà dans un TGV, au plus près d’un couple qui se filme avec un téléphone portable. Malick le magicien devient Malick le malicieux : l’Americana rêvée de Tree of life laisse la place à la France d’aujourd’hui et les plans somptueux d’Emmanuel Lubezki sont remplacés par les pixels rugueux d’une caméra domestique saisissant l’intimité d’un homme et d’une femme en voyage, direction «la merveille» : le Mont Saint-Michel. La voix-off est toujours là, mais dans la langue de Molière — le film parle un mélange de français, d’espagnol, d’italien et d’anglais — et son incipit est là aussi une

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Cannes, jours 5 et 6 : La pesanteur et la grâce

ECRANS | The Artist de Michel Hazanavicius. The Tree of life de Terrence Malick. L’Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello.

Dorotée Aznar | Mardi 17 mai 2011

Cannes, jours 5 et 6 : La pesanteur et la grâce

La compétition cannoise a passé une vitesse entre dimanche et lundi, grâce notamment au magnifique nouveau film des frères Dardenne Le Gamin au vélo, dont on vous parle ici dès sa sortie mercredi, faisant oublier quelques ratés au démarrage (Sleeping beauty ou Polisse, même si ce dernier a été bien accueilli par la très chauvine presse française). Certes, cette montée en puissance ne fut pas sans déception. La plus notable, c’est celle de The Artist de Michel Hazanavicius. Film muet à la manière des pionniers américains qui met en abyme son principe dans son intrigue (Georges Valentin, comédien star du muet, est balayé par l’apparition du parlant), The Artist commence fort. Le pastiche de muet devient un film dans le film, mais quand l’écran s’élargit et révèle la salle de cinéma dans laquelle les spectateurs découvrent la dernière comédie de Valentin, il n’y a toujours pas de sons ou de dialogues, juste de la musique et des cartons en anglais. Hazanavicius réussit par l’humour et la distanciation à justifier ce qui est avant tout un exercice de style et un caprice de cinéphile fétichiste. Plus tard, une

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En attendant Terrence...

ECRANS | Le 17 mai, "Tree of life" sera sur les écrans après trois ans d’attente, au lendemain de sa première projection publique à Cannes. Pour patienter, la Ciné-Collection du GRAC propose dans ses salles "Les Moissons du ciel" du même Terrence Malick. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 5 mai 2011

En attendant Terrence...

Depuis Avatar de James Cameron, aucun film n’avait été aussi attendu que Tree of life, cinquième film en trente-sept ans pour Terrence Malick, cinéaste précieux et pas seulement parce qu’il est rare. Les raisons sont liées à la personnalité de Malick, à la légende qui l’entoure et qu’il ne cherche surtout pas à dissiper (il ne donne aucune interview et n’apparaît jamais en public), mais aussi à la nature de son cinéma, à ses ambitions philosophiques et métaphysiques, ce que Tree of life, vaste récit allant du big bang au dépassement de l’humain, risque de pousser vers de nouvelles hauteurs. Il y a des choses vraies sur Malick : il n’utilise le scénario que comme une base pour un tournage partiellement improvisé, ses films ne trouvent leur forme définitive qu’au montage, au risque de laisser de côté des personnages entiers (Mickey Rourke et Bill Pullman en ont fait l’expérience sur La Ligne rouge) ; il utilise systématiquement des voix-off, mais celles-ci ne sont écrites qu’une fois le montage finalisé ; et il adore prendre le temps de filmer la nature, sa flore et surtout sa faune. Mais chacune de ses affirmations a son envers, sa nuance…

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I'm not there

ECRANS | I'm not there : le titre d'une chanson de Dylan, mais aussi le premier rébus d'un film à clé particulièrement bien verrouillé... I'm not her, I'm not he, I'm (...)

| Mercredi 5 décembre 2007

I'm not there

I'm not there : le titre d'une chanson de Dylan, mais aussi le premier rébus d'un film à clé particulièrement bien verrouillé... I'm not her, I'm not he, I'm other : ici, Dylan n'est ni un homme, ni une femme, les deux peut-être, un autre sûrement, jamais appelé par son nom, démultiplié en une myriade de personnages et d'acteurs différents incarnant ses «nombreuses vies». Todd Haynes prend soin de maquiller ces vies-là, en bousculant les formats et les genres : noir et blanc chic ou crado, couleurs chatoyantes ou volontairement ternes, western hors du temps, road movie, drame intimiste... Le tout mélangé selon un sens du montage musical et jamais chronologique. Dans son précédent film, Loin du paradis, Todd Haynes se nourrissait aussi au sein d'une référence esthétique, en l'occurrence les mélodrames de Douglas Sirk. Mais il n'en oubliait pas pour autant de raconter une histoire forte avec des personnages qui vivaient leur vie au-delà de ce mimétisme cinématographique. Dans I'm not there, il ne reste plus que le corpus référentiel, la collection d'images sonores copiées puis extrapolées ; un matériau tellement complexe et fétichiste qu

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