The American

ECRANS | George Clooney, tueur à gages américain mélancolique, effectue sa dernière mission en Toscane : un polar atmosphérique et cinéphile signé Anton Corbijn. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 20 octobre 2010

The American part d'un archétype éculé : le tueur à gages qui cherche à raccrocher les gants et accepte une ultime mission avant de redevenir anonyme. Pour compléter le cliché, ledit tueur est américain, peu loquace et très séduisant (normal, c'est George Clooney en mode Samouraï qui l'incarne). On le découvre d'abord en Suède dans un chalet enneigé, au lit après l'amour avec une superbe créature, qui se fera descendre quelques plans plus loin. Anton Corbijn (qu'on n'attendait pas ici après son superbe Control) privilégie le mystère et l'atmosphère sur l'intrigue, dont le déroulé respecte là encore à peu près tous les lieux communs du genre. D'abord détaché affectivement, le héros finira par s'éprendre d'une prostituée italienne rencontrée dans cette Toscane automnale où il accomplit son dernier contrat ; et il soupçonne que ceux qui le traquent sont peut-être ceux qui l'ont engagé.

Beauté volée

En fait, derrière cette panoplie de film noir appliqué, Corbijn se livre à une pertinente expérience de cinéphile. Prenez un corps marqué par le cinéma américain (le tueur Clooney) et faites-le naviguer dans des références venues du cinéma européen. Lors d'une des nombreuses séquences de café du film, le héros voit sur un écran plasma un extrait d'Il était une fois dans l'Ouest. Le patron lui lance alors un «Leone ! Italian !», comme une fierté et un défi. Clooney l'Américain est aussi une image délocalisée, un fantasme, comme l'était Bronson chez Leone ; plus que de mener à bien sa mission, il s'agit pour lui de trouver sa place dans le paysage (les villages d'art italien, pas loin de L'Aquila), se frottant à des corps européens (la prostituée incroyablement charnelle incarnée par la troublante Violante Placido, qui donne au film des accents antonioniens) et des scènes de films (un baiser en pleine procession comme dans Voyage en Italie de Rossellini, la fabrication d'un flingue filmée avec la même méticulosité que le casse du Deuxième souffle de Melville). Peu à peu, The American impose sa nonchalance, son mélange de romantisme et de tension, son sens de la durée, de l'ellipse et de l'indécision. Corbijn installe sans tapage cette souveraine maîtrise du temps et du récit, créant un film aussi déroutant qu'entêtant, une œuvre contemplative qui revient comme un aimant sur les bords d'une rivière où l'on se baigne au milieu des balles perdues. Un film en quête de beauté et de gravité par-delà les conventions. Un vrai film européen, en sorte.

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Money Monster : Jodie Foster joue sur du velours

ECRANS | de Jodie Foster (E-U, 1h35) avec George Clooney, Julia Roberts, Jack O’Connell…

Vincent Raymond | Mardi 17 mai 2016

Money Monster : Jodie Foster joue sur du velours

Auteure jusqu’alors de trois longs-métrages tournant autour d’une sphère domestique plutôt hétérodoxe — on frise la litote si l’on se remémore Week-end en famille (1996) ou Le Complexe du Castor (2011) —, la réalisatrice Jodie Foster marque avec Money Monster une vraie rupture en s’essayant à un registre qu’elle a souvent eu l’occasion de pratiquer en tant que comédienne : le thriller. Sans être bouleversant d’originalité, son film répond aux exigences du genre en combinant efficacité rythmique et interprétation zéro défaut. Cela dit, la roué Jodie a joué sur du velours en composant un couple ayant, depuis Soderbergh, une complicité avérée : Julia Roberts et George Clooney, au-delà de leur image glamour respective, semblent faits pour se donner la réplique sur un mode taquin. Leur cohésion ressemble à cette oreillette dont l’un ici est équipé, et à travers laquelle l’autre lui parle ; un lien invisible contribuant à consolider l’empathie éprouvée par le public pour leurs personnages. Permet-il par ricochet de mieux apprécier sa critique conjointe des relations incestueuses entre la finance et les médias, deux empires de l’imm

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Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

ECRANS | « Life » d’Anton Corbijn. « Eisenstein in Guanajuato » de Peter Greenaway. « Gone with the bullets » de Jiang Wen. « Ned Rifle » d’Hal Hartley.

Christophe Chabert | Jeudi 12 février 2015

Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

Ce septième jour à la Berlinale a été marqué par le retour de quelques cinéastes qui ont connu leur heure de gloire à une époque déjà lointaine. Mais, surprise, ce ne sont pas ceux que la compétition berlinoise a consacré qui ont le plus brillé, et c’est en définitive d’un outsider surgi du Panorama qu’a eu lieu la plus belle renaissance. Life, un Corbijn dévitalisé Mais avant de parler de ces revenants, attardons-nous sur un des films qu’on attendait le plus au festival cette année : Life, quatrième long d’Anton Corbijn avec le désormais incontournable Robert Pattinson. C’est une déception, laissant penser que le cinéaste ne fera sans doute jamais mieux que son premier opus, le magnifique Control. Pourtant, il y avait dans le sujet quelque chose qui semblait taillé sur mesure pour Corbijn. En 1955, un jeune photographe ambitieux, Robert Stock, tombe par hasard dans une fête à LA sur le jeune James Dean, qui vient de tourner À l’est d’Eden et postule pour le rôle principal de La Fureur de vivre. Pattins

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Un homme très recherché

ECRANS | D’Anton Corbijn (ÉU-Ang-All, 2h02) avec Philip Seymour Hoffman, Rachel MacAdams, Willem Daffoe, Nina Hoss…

Christophe Chabert | Mardi 16 septembre 2014

Un homme très recherché

À Hambourg, dix ans après le 11 septembre, dont la ville fut une des bases terroristes, l’agent secret Günther Bachmann part sur les traces d’un immigré tchétchène dont on ne sait s’il est une victime des exactions russes dans son pays ou un potentiel danger pour la sécurité nationale. Pour Bachmann, à l’inverse de ses supérieurs et des Américains, c’est surtout un formidable appât pour faire tomber un créancier du terrorisme islamique… Le scénario d’Un homme très recherché n’est pas, à l’inverse de la précédente adaptation de John Le Carré La Taupe, aussi complexe qu’il en a l’air. Du moins Anton Corbijn ne cherche pas à le rendre plus abscons qu’il n’est, adoptant une narration stricte et dépourvue de chausse-trappes ou de faux semblants. Pendant sa première heure, le film installe une atmosphère froide et séduisante, des personnages forts et se plaît à faire de Hambourg un acteur à part entière du récit — ce que le cinéaste réussissait déjà à faire avec la Toscane dans son précédent

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Gravity

ECRANS | En propulsant le spectateur en apesanteur aux côtés d’une femme perdue dans l’immensité sidérale, Alfonso Cuarón ne réussit pas seulement une révolution technique, mais donne aussi une définition nouvelle de ce qu’est un film d’auteur. Et marque une date dans l’Histoire du cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Gravity

Le silence, la Terre, et un panoramique excessivement lent, comme si la caméra elle-même flottait dans l’espace. On distingue ensuite une silhouette lointaine dans un scaphandre, tournant autour d’une station spatiale arrimée au satellite Hubble, en cours de réparation. Mission de routine pour ces astronautes américains ; l’un, Matt Kowalsky, chevronné et effectuant sa dernière sortie — un Georges Clooney égal à lui-même, c’est-à-dire dans un professionnalisme hawksien et une décontraction absolue — l’autre, Ryan Stone, passant pour la première fois du laboratoire aux travaux pratiques dans l’immensité spatiale — Sandra Bullock, fabuleuse, transmuée par un rôle qui la pousse vers une gamme complète d’émotions. D’ailleurs, durant cette introduction déjà furieusement immersive, le dialogue, remarquablement écrit, cherche une simplicité que l’on retrouvera dans la ligne claire de son récit et relève du badinage ordinaire ; Stone supporte mal le tangage lié à l’apesanteur, Kowalsky raconte des histoires sur sa jeunesse et sa femme, un troisième astronaute s’amuse à faire des pirouettes et Houston — Ed Harris, une voix

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The Descendants

ECRANS | À Hawaï, un architecte voit sa vie basculer après l’accident qui plonge sa femme dans le coma… Sur le fil de la tragédie et de la comédie, entre cinéma à sujet et chronique intimiste, Alexander Payne s’affirme comme un auteur brillant et George Clooney comme un immense comédien. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 17 janvier 2012

The Descendants

Matt King est de ces êtres dont la vie ne fait pas de vagues. Architecte prospère, mari ordinaire, père évanescent, il laisse les jours s’écouler dans un Hawaï bouffé par l’urbanité, tentant de trouver un compromis avec le reste de sa famille pour vendre les terres que lui ont transmises ses ancêtres (ce sont eux, les «descendants» du titre). Un Américain moyen dans tous les sens du terme, comme aime à en observer Alexander Payne dans ses films, de L’Arriviste à Sideways en passant par Monsieur Schmidt. Dans cette Amérique moyenne, Payne voit l’Amérique tout court ; et il suffit d’un drame (la femme de King tombe dans le coma après un accident de ski nautique) pour que l’inconscient d’un pays rejaillisse à la surface. Vies minuscules Le problème de Matt King, c’est qu’il ne se rend même plus compte de la lâcheté dans laquelle il a plongé son existence. Cette lâcheté lui revient comme un boomerang en pleine tronche : à vouloir sans cesse trouver des arrangements avec ses proches, ceux-ci se sont détournés de lui, sapant son autorité, sa virilité et même sa cré

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Blog : Cannes, jour 7 : Indépendances américaines

ECRANS | Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois. Mon bonheur de Sergei Loznitza. Two gates of sleep d’Alistair Banks Griffin. The Myth of the Americain sleepover de David Robert Mitchell. Blue Valentine de Derek Cianfrance.

Christophe Chabert | Mardi 22 janvier 2013

Blog : Cannes, jour 7 : Indépendances américaines

Ça devient monotone de le répéter quotidiennement mais ça ne s'arrange pas en compétition. Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois, troisième film français à concourir pour la Palme, a fait l'effet d'une douche glacée au réveil. Relatant l'enlèvement puis le massacre des Moines de Tibéhirine dans les montagnes de l'Atlas, le film se calque sur le rythme de la vie monastique, multipliant les plans tableaux, les rituels et les cantiques, Beauvois étant autant fasciné par le religieux que par l’humain, abandonnant tout point de vue sur son histoire au profit d'une contestable quête du sacré et du sacrifice au Christ. Cela passe aussi par de longues scènes de dialogue où chaque moine exprime son sentiment sur la situation, ses doutes et sa foi, jusqu'au vote final pour savoir s'il faut partir ou rester. La dialectique voulue est annulée par le côté panel des personnages qui ressemble à une énorme facilité d'écriture. L'académisme du film éclate lors des intrusions des terroristes et de l'armée algérienne, puisque Beauvoi

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Les Chèvres du Pentagone

ECRANS | La première réalisation de Grant Heslov s’acquitte avec les honneurs d’un pari audacieux : créer une extrapolation fictionnelle autour des enquêtes hallucinantes de Jon Ronson, dans une farce que n’auraient pas reniée les frères Coen. François Cau

Dorotée Aznar | Jeudi 4 mars 2010

Les Chèvres du Pentagone

À l’origine, il y avait un livre et une série documentaire pour la BBC. Leur propos ? Dévoiler l’une des plus singulières expériences de l’armée américaine (la création, au début des années 80, d’une unité spéciale devant compter dans ses rangs des “super soldats“, des “moines guerriers“ dotés de pouvoirs psychiques), et ses funestes résurgences contemporaines (le dévoiement de certaines de ces méthodes, inspirées du mouvement New Age, pour torturer les prisonniers de guerre). De ce matériau de base édifiant, Grant Heslov et son scénariste Peter Straughan ont tiré une fiction prenant ouvertement le parti de la pantalonnade, comme peut en témoigner l’excellente scène d’introduction : de son bureau, un gradé (Stephen Lang, le balafré d’Avatar) fixe le mur d’en face avec une concentration forcenée, se lève, annonce son intention de se rendre dans la pièce d’à côté, se met à courir… et se mange le mur. Tout le ton du film est condensé en une séquence, son décalage entre une mise en scène très maîtrisée, flanquée d’une photo somptueuse et d’un montage imparable, et le grotesque des situations dépeintes – même si le trait n’a pas besoin d’être grossi, on sent que les acteurs

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In the air

ECRANS | De Jason Reitman (ÉU, 1h50) avec George Clooney, Vera Farmiga…

Christophe Chabert | Mercredi 20 janvier 2010

In the air

Avec un pragmatisme qui force le respect, le cinéma américain en est déjà à imaginer des fictions prenant en compte la récente crise sociale qui a frappé le pays. In the air, à ce titre, invente une sorte de Capra cynique et cool déjà expérimenté par le réalisateur Jason Reitman dans Thank you for smoking. Son héros, Ryan Bingham, interprété avec une classe invraisemblable par George Clooney, sillonne les États-Unis pour porter non pas la bonne parole mais la pire de toute : il est chargé d’annoncer à des employés leur licenciement. Ce salopard magnifique, sans état d’âme et sans attache, jouit de sa solitude en hédoniste tranquille, réglant sa vie sur des rituels dérisoires, surfant sur la société de consommation avec comme seul horizon les cartes de fidélité des hôtels de luxe et les miles des compagnies d’avion. Le film réussit à rendre par sa forme jazzy et son ton doux-amer le mélange de plénitude et de vide qui constitue son personnage, et que deux rencontres — une jeune arriviste aux dents longues mais au cœur fragile et une MILF aux mœurs libérés — vont craqueler en douceur. On craint un temps que Reitman ne donne une tournure un rien moralisatrice à so

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Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles

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Michael Clayton

ECRANS | De Tony Gilroy (ÉU, 1h59) avec George Clooney, Tilda Swinton, Sidney Pollack...

Christophe Chabert | Mercredi 24 octobre 2007

Michael Clayton

Attention ! À l'instar de Syriana, Michael Clayton est un faux bon film. Tony Gilroy, responsable de l'adroit bricolage scénaristique de La Vengeance dans la peau, cherche avec cette fiction engagée à donner sans arrêt au spectateur des gages de sérieux. Passée l'intro (en fait, la quasi-fin du film, le reste étant un long flashback), on se demande par exemple pourquoi les personnages ont l'air si graves et accablés, alors que, somme toute, il ne leur arrive rien de terrible pendant un bon moment, sinon la routine d'un cabinet d'avocats couvrant les activités peu reluisantes de quelques grandes compagnies. Toute la mise en scène cherche ainsi à faire naître une sensation de tension et de fatalité d'autant plus artificielle que plus le film avance, plus son soi-disant message paraît confus, sinon anodin. Ce nouveau cinéma de gauche hollywoodien, dont tous les représentants sont au générique du film (Clooney, Soderbergh ou le grand ancien Pollack) patine ainsi à enfoncer des portes ouvertes, ou pas de portes du tout, expl

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Control

ECRANS | D'Anton Corbijn (Ang, 1h59) avec Sam Riley, Samantha Morton...

Christophe Chabert | Mercredi 3 octobre 2007

Control

S'attaquer à la légende d'un artiste est un exercice périlleux. Surtout lorsque celui-ci est aussi vénéré et fantasmé que Ian Curtis, chanteur et parolier de Joy Division, disparu à l'âge de 23 ans. Chaque fan s'attendra à ce que le film ne s'adresse à lui et à personne d'autre, que chaque plan mettant en scène son idole soit une glorification ajoutant sa pierre à l'édifice. Anton Corbijn, photographe et clippeur ayant côtoyé Curtis, a su à ce titre couvrir ses arrières, tout en optant pour des partis pris visuels et narratifs tranchants. Il adapte le livre de Deborah Curtis (veuve du chanteur et productrice du film avec Tony Wilson, ancien responsable de Factory Records), et s'est adjoint les services des musiciens originels pour une partie de la bande-son. Mais son optique est de s'intéresser à l'homme plus qu'à ses créations (même s'il sacrifie, en une occasion malheureuse, à une explication de texte expéditive). Corbijn transpose ses obsessions esthétiques (un noir et blanc organique, des jeux déstabilisants sur la profondeur de champs, qui isolent ici le sujet jusqu'à le marginaliser totalement) à une trame diffuse, refusant toute épate. Sam Riley, interprèt

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