Les Chemins de la liberté

ECRANS | On attendait beaucoup du retour de Peter Weir. Hélas, l’Australien s’est un peu égaré sur ces Chemins de la liberté. Jérôme Dittmar

Dorotée Aznar | Vendredi 21 janvier 2011

Avec "Master and Commander", Peter Weir renouait avec la splendeur oubliée du cinéma d'aventure. Majestueux, épique, iodé, intelligent, précis, ce grand film de flibustier au style vigoureux et réaliste noyait, un peu, les aléas de la carrière américaine du cinéaste. Sept ans plus tard, l'auteur de "Gallipoli" revient aux tourments de la guerre avec "Les Chemins de la liberté". Le film, inspiré d'un roman, a toutes les clés en main pour synthétiser sous une forme épurée le cinéma de Weir. Une période historique charnière : la Seconde Guerre mondiale. Un territoire vaste et riche d'enjeux politiques : l'Union Soviétique, depuis ses goulags staliniens jusqu'aux confins de ses pays satellites. Et des hommes dont la bravoure vaut comme une leçon de liberté : un groupe de prisonniers parcourent des milliers de kilomètres, de la Sibérie jusqu'à l'Inde, afin d'échapper aux communistes. Sauf que la promesse d'un grand survival en terrain hostile qui referait, à pied et avec pragmatisme, l'épreuve géographique du totalitarisme, a du mal à tenir sa feuille de route.

Koh-Lanta

Le cinéma de Weir s'est bâti sur la cohabitation entre un esprit sauvage australien, et le raffinement moral hérité de ses racines britanniques. Son œuvre est à la fois voyageuse, passionnée par l'idée d'un monde vivant illimité, et rectiligne dans sa conduite antiautoritaire dont il faut transmettre les lumières. "Les Chemins de la liberté" tente de reprendre ses bases sous la forme d'un road movie pédestre, à travers un double nœud : la nature, son climat, ses dangers, et le groupe, comme ensemble de rapports solidaires ou conflictuels luttant contre sa déshumanisation. Seulement Weir s'épuise en chemin. À force de placer ses personnages dans un panel de situations de survie (froid, chaleur, soif, faim etc.), disséminées selon des logiques de durées aléatoires pas toujours justifiées, le film piétine. Il se répète, renchérissant sur des actions et idées similaires, jusque dans les tensions vécues par le groupe. On pourrait y voir un principe d'inflexions, mais Weir n'est pas assez radical dans son traitement pour sublimer les épreuves de ses héros luttant contre les éléments. Plus ennuyeux, il échoue à donner un sens solide à ce périple. Trop focalisés sur l'instant, les enjeux (liberté, espace, communication, asservissement d'un système politique) se diluent pour finir, in extremis, par se recentrer dans un final grossièrement didactique et elliptique. Le bel humaniste cultivé épris d'un monde inachevé devient alors un peu lourd. Dommage.

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Pépins d’avocat : "L'Affaire Roman J."

ECRANS | de Dan Gilroy (E-U, 2h03) avec Denzel Washington, Colin Farrell, Carmen Ejogo…

Vincent Raymond | Mardi 13 mars 2018

Pépins d’avocat :

Issu du militantisme afro-américain, vêtu comme l’as de pique et passant ses journées dans ses dossiers, l’avocat Roman J. Israel est un excellent procédurier, mais un maladroit plaideur. À la mort de son patron, un cabinet de prestige le recrute pour ses talents. Il va alors “changer”… Ce film-marathon semble hésiter à cerner son sujet, comme à croquer son personnage principal dont le caractère girouette plus vite qu’un Dupont-Aignan en période électorale. Présentant de nombreuses caractéristiques de certains syndromes d’Asperger (mémoire hallucinante, sociabilité “particulière”, attachement à des rites…), la probité et le désintéressement d’un saint, Roman J. Israel oublie brusquement tous les préceptes ayant gouverné son existence pour commettre une action contraire à l’éthique. En plus d’être improbable, ce retournement psychologique s’accompagne d’une métamorphose physique aussi absurde que le costume hors d’âge / vintage dont ce pauvre avocat est affublé. L’idée initiale de confronter l’idéalisme d’un juriste de bureau versé dans les droits civiques aux requins de prétoire

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Brame et Châtiment : "Mise à mort du cerf sacré"

ECRANS | de Yórgos Lánthimos (Gr-G-B, 2h01, int.-12 ans avec avert.) avec Nicole Kidman, Colin Farrell, Barry Keoghan…

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Brame et Châtiment :

Steven forme avec Anne un couple huppé de médecins, parents de deux enfants éclatants de bonheur et de santé. Jusqu’à ce que Martin, un ado orphelin de père dont Steven s’est bizarrement entiché, ne vienne jeter l’anathème sur leur vie en imposant un odieux chantage… Cannes 2017, ou l’édition des épigones : pendant que Östlund lorgnait du côté de Haneke avec The Square, Lánthimos jetait d’obliques regards en direction de Lars von Trier avec cette tragédie talionnesque et grandiloquente, où un pécheur — en l’occurrence un médecin coupable d’avoir tué un patient par négligence — se voit condamné à subir une punition à la mesure de sa faute. Mais quand Lars von Trier cherche à soumettre ses personnages à une épreuve, son confrère semble davantage enclin à éprouver son public en usant de basse provocation. Lánthimos aime en effet donner dans le sacrificiel symbolique, ne rechignant pas au passage à un peu d’obscénité putassière : Martin se livre donc ici à une imprécation liminaire, annonçant l’agonie des enfants, afin qu’on “savoure” le plus longtemps poss

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Ego tripes : "Mother !" de Darren Aronofsky

Thriller | Thriller fantastique aux échos polanskiens, cette réflexion sur les affres effroyables de la création est aussi une puissante création réflexive. Et le récit du voyage aux enfers promis à celles et ceux qui gravitent trop près autour d’un·e artiste. Métaphorique et hypnotique.

Vincent Raymond | Mardi 12 septembre 2017

Ego tripes :

Un poète en panne d’écriture vit à l’écart du monde dans la vaste demeure que sa jeune et aimante épouse achève de rafistoler. L’arrivée d’un couple d’inconnus perturbe leur intimité. Mais si la maîtresse de maison est troublée par ces sans-gênes, le poète se montre des plus exaltés… À croire qu’une internationale de cinéastes s’est donné pour mot d’interroger les tourments de l’inspiration littéraire : après Jim Jarmusch (Paterson), Pablo Larraín (Neruda), Mariano Cohn & Gastón Duprat (Citoyen d’honneur), voici que Darren Aronofsky propose sa vision du processus d’écriture. Vision divergée, puisqu’épousant les yeux de la muse plutôt que celle de l’auteur. Mais pas moins douloureuse : afin d’accomplir l’œuvre lui permettant d’être sans cesse adulé par ses lecteurs, le poète va vampiriser son entourage jusqu’aux derniers sangs, avec l’ingratitude égoïste d’un saprophyte. Gore allégorique Si dans Black Swan, l’acte créat

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The Best offer

ECRANS | Giuseppe Ternatore, le réalisateur de "Cinema Paradiso", s’engouffre dans une production à visée culturelle internationale qui séduit par son storytelling efficace et déçoit par son absence d’émotion et la sagesse compassée de sa mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 avril 2014

The Best offer

Production de prestige tournée en anglais par un cinéaste italien "patrimonial" au possible — Giuseppe "Cinema Paradiso" Tornatore — The Best offer possède un atout indéniable : son sens du storytelling extrêmement fluide et efficace. Un commissaire-priseur (Geoffrey Rush, symbole de ce cinéma international, culturel et chic depuis le triomphe du Discours d’un roi) aussi célèbre que misanthrope, est l’agent avec son complice de toujours (papy Donald Sutherland, en ballade européenne) d’une grande escroquerie visant à récupérer d’inestimables œuvres d’art pour les contempler seul dans une pièce secrète de sa maison. À la faveur d’une liquidation au sein d’une grande famille, il tombe amoureux d’une femme énigmatique, recluse et invisible, dépressive et phobique, qui va le pousser à sortir de ses habitudes et à se mettre en danger. Ce récit-là tient en haleine d’un bout à l’autre, notamment grâce à une série de twists brillamment orchestrés qui relancent sans cesse l’intérêt du spectateur. The Best offer s’inscrit

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Dead man down

ECRANS | De Niels Arden Oplev (EU, 1h57) avec Colin Farrell, Noomi Rapace, Isabelle Huppert...

Jerôme Dittmar | Vendredi 29 mars 2013

Dead man down

Où vas-tu Colin Farrell ? Sur le déclin après avoir touché la grâce dans Miami vice, l'acteur au regard d'enfant égaré s'est perdu. A nouveau en galère dans Dead man down, on se demande si ce n'est pas cuit pour lui à force d'enchainer nanars et remakes balourds. Polar foireux débutant comme un thriller crypté avant de vite bifurquer vers un double récit de vengeance bien mal mené, Dead man down ne tient en effet aucune de ses promesses. Et ce n'est pas Niels Arden Oplev, auteur du déjà pas fameux Millénium suédois, qui sauve les meubles. Le réalisateur a beau tenter de donner un peu d'âme et d'espace à ses personnages (un immigré hongrois et une femme victime d'un accident), là où devraient naître zones d'ombres et ambiguïtés se multiplient les rebondissements patauds. Prisonnier d'un scénario sans latitudes et réduisant ses enjeux à la nullité de sa petite mécanique, Dead man down débouche là où risque de finir la carrière de Farrell : dans l'indifférence totale. Jérôme Dittmar

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Cloud Atlas

ECRANS | Projet épique, pharaonique et hors des formats, Cloud Atlas marque la rencontre entre l’univers des Wachowski et celui du cinéaste allemand Tom Tykwer, pour une célébration joyeuse des puissances du récit et des métamorphoses de l’acteur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 mars 2013

Cloud Atlas

Qu’est-ce que cette «cartographie des nuages» qui donne son titre au nouveau film des Wachowski ? Stricto sensu, c’est une symphonie qu’un jeune ambitieux (et accessoirement, homosexuel) va accoucher de l’esprit d’un vieux musicien reclus qui fait de lui son assistant. Métaphoriquement, mais toujours dans le film, c’est cette comète, marque de naissance qui relie les personnages principaux par-delà les lieux et les époques, dessinant peu à peu le plan du dédale narratif qui se déroule sous nos yeux (ébahis). Plus symboliquement encore, on sent ici que Lana et Andy Wachowski ont trouvé dans le best seller qu’ils adaptent une matière à la hauteur de leurs ambitions, un film qui se voudrait total, englobant le ciel et la terre, le passé, le présent et le futur. Mégalomanes mais conscients de l’ampleur du projet, ils ont su délégué une part de la tâche à l’excellent cinéaste allemand Tom Tykwer, donnant une singularité supplémentaire à Cloud Atlas, qui n’en manquait déjà pas : celle d’une œuvre absolument personnelle signée par des personnalités extrêmement différentes.

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7 psychopathes

ECRANS | De Martin McDonagh (Ang, 1h50) avec Colin Farrell, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Christopher Walken…

Christophe Chabert | Mardi 22 janvier 2013

7 psychopathes

Dans 7 psychopathes, Colin Farrell incarne un scénariste alcoolique, coincé sur un script intitulé 7 psychopathes. Du coup, il ne faut pas avoir fait de hautes études pour oser l’identification entre le personnage et l’auteur du film, Martin McDonagh — même si on ne sait rien de ses penchants pour la bibine. En revanche, quand on voit Farrell et son pote taré (Sam Rockwell, au-delà du cabot) devant un Kitano au cinoche, alors que le précédent film de McDonagh, Bons baisers de Bruges, se référait avec malice au Sonatine du maître Takeshi, il n’y a plus de doute sur le degré de mise en abyme. Le problème, comme souvent dans ce genre de projets où l’écriture de la fiction et sa mise en scène à l’écran se fondent l’une dans l’autre, c’est de conserver une rigueur narrative là où le grand n’importe quoi est évidemment autorisé. Alors que McDonagh n’a même pas encore tiré le portrait des sept psychopathes du titre, le voilà déjà en train d’en fusionner deux en un, puis d’en faire le co-auteur de l’histoire des autres psychopathes… Vous n’y comprenez rien ? Normal, le film cherche la confusion et broie dans son délire tous ses atouts,

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Fright night

ECRANS | De Craig Gillepsie (EU, 1h46) avec Colin Farrell, Anton Yelchin…

Dorotée Aznar | Lundi 12 septembre 2011

Fright night

Dans le genre perdu d’avance, Fright night se pose quand même bien là. Un remake d’un (tout petit) classique de la série B des années 80 (Vampire, vous avez dit vampire ?), gonflé en 3D, écrit par la scénariste du catastrophique Numéro quatre et mis en boite par un réalisateur anodin MAIS estampillé Sundance. Du coup, pour qui n’en attend strictement rien, le film se révèle être une (toute petite) surprise. Passée une installation pantouflarde, où l’on appréciera quand même le traitement adorablement caricatural de la figure du geek, Craig Gillepsie passe la vitesse supérieure pour livrer un divertissement honnête, qui se suit sans trop de douleur. Le spectateur se voit même gratifié de climax correctement filmés, avec en bonus un plan-séquence qui fait son petit effet. Dans leur rôle respectif, Colin Farrell et David Tennant en font des caisses, le premier en playboy redneck exagérément viril, trahissant des rictus à la Garth de Wayne’s World dès qu’il montre les crocs, le second en rock star ringarde de la magie en voie de rédemption, mais leur performance colle parfaitement à l’esprit du film. Soit une relecture contemporaine de l’original, qui ne se prend pas au sérieux, san

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Ondine

ECRANS | De Neil Jordan (Irl-ÉU, 1h51) avec Colin Farrell, Alicja Bachleda…

Dorotée Aznar | Vendredi 9 juillet 2010

Ondine

Après les remous de son controversé "A vif", personne n’en voudra à Neil Jordan de se payer un retour aux sources de son Irlande natale, avec ce film humble et rafraîchissant pour qui goûte plus que de raison les “boy meets girl“ sur fond de passion bourrue, de kiff de la pêche et de climat tout pourri. Syracuse (Colin Farrell, toute crinière et accent dublinois dehors) voit son quotidien chamboulé par une mystérieuse jeune fille trouvée dans ses filets de pêche. Quelques faits troublants plus tard, la question se pose plus que jamais : sirène ou pas sirène ? La modestie du projet, l’amour avec lequel Jordan filme son actrice débutante, la peinture lucide de contrées irlandaises encore mâtinées de folklore, autant de raisons d’être magnanime avec "Ondine". Mais une fois la projection terminée et quelques jours passés, avouons qu’il n’en subsiste pas grand-chose… FC

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Eyes of war

ECRANS | De Danis Tanovic (Fr-Belg-Esp-Irl, 1h36) avec Colin Farrell, Paz Vega…

Christophe Chabert | Vendredi 11 juin 2010

Eyes of war

Mark, photographe de guerre anglais, part avec son collègue et ami David au Kurdistan en 1988 pour y couvrir la guerre menée par Saddam Hussein. Il revient seul, blessé et traumatisé ; mais qu’est-il donc arrivé à son pote ? Curieusement, là où le spectateur a déjà et la question et sa réponse, les personnages de "Eyes of war", y compris la copine enceinte de David, ne semblent pas plus perturbés que cela par cette absence. C’est la première aberration scénaristique de ce film sans queue ni tête, bourré de clichés, incroyablement lourdaud et d’une complaisance cradingue sous couvert de témoignage indigné. Tanovic, en roue libre depuis "No man’s land", est le seul à ramer pendant le naufrage : les acteurs semblent conscients du désastre, tentant d’y mettre de l’ironie avant d’être à leur tour submergés par le torrent psychodramatique que le cinéaste leur déverse dessus. À fuir absolument ! CC

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Appaloosa

ECRANS | de et avec Ed Harris (ÉU, 1h55) avec Viggo Mortensen, Renée Zellweger...

Dorotée Aznar | Jeudi 9 octobre 2008

Appaloosa

Sous le climat rugueux d'un Far West flattant doucettement ses images d'Épinal, Virgil Cole et son adjoint Everett Hitch jouent les redresseurs de torts itinérants et a priori sans attaches. Appelés à la rescousse par les notables de la ville d'Appaloosa, les justiciers vont se confronter à Randall Bragg, salopard surfant sans vergogne sur l'avidité d'un pays en pleine préfiguration économique. En sus, ils vont devoir composer avec l'arrivée d'une sémillante veuve un peu trop esseulée... Difficile (impossible ?) de passer après le décrassage esthétique, viscéral, politique et moral opéré sur la charogne du western par toute l'équipe de la série Deadwood. Ed Harris s'acquitte très honorablement de la gageure en marchant peu ou prou dans les pas du James Mangold de 3h10 pour Yuma, à travers une mise en scène sèche, refusant tout spectaculaire, dans une ambiance crépusculaire où les hommes économisent autant leurs paroles que leurs balles. Ce qui intéresse le réalisateur/scénariste dans son adaptation du livre de Robert B. Parker, c'est plutôt l'auscultation de la pureté idéalisée de la relation entre Virgil et Everett, les confrontations de leur système de valeur, où la justice va da

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