Esclave en fusion

ECRANS | Cette semaine dans la sélection «À vos classiques !» à l’Institut Lumière, "The Servant" de Joseph Losey est une des réussites exemplaires du cinéaste et de son scénariste Harold Pinter lorsqu’ils œuvraient ensemble en Angleterre dans les années 60. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 8 juin 2011

The Servant (1963) repose sur ce qu'on appelle des «coups de théâtre», renversements de situations dessinant une implacable machination dont le personnage principal, l'aristocrate Tony, serait la victime. Au sens strict du terme, il y a bien quelque chose de théâtral dans ce film magistral de Joseph Losey : son scénariste, Harold Pinter, immense dramaturge anglais qui collaborait là pour la première fois avec le cinéaste en exil. Si The Servant sort rarement de la maison de Tony, si les dialogues sont écrits avec la précision du théâtre pinterien, la force du film est avant tout dans sa mise en scène. La caméra de Losey est la véritable source du sentiment d'étrangeté et d'inquiétude qui naît dès les premiers plans. La visite de Barrett (Dirk Bogarde, génial d'ambiguïtés psychologique et sexuelle) chez Tony est résumée dans un atypique champ-contrechamp : d'un côté, Barrett, debout et droit comme un I ; de l'autre, Tony, allongé sur un canapé, encore endormi. Dans les deux axes, c'est un léger travelling vers le bas ou vers le haut qui vient contredire le sens de la scène : si Barrett se met au service de Tony, c'est bien lui qui le domine depuis la première image.

Service et versa

Parce qu'il croit que son statut d'aristocrate oisif le préserve des troubles sociaux, parce qu'il pense qu'une vie normale passe par un mariage avec une femme de son rang, Tony ne voit rien venir des intentions de Barrett. Losey filme les intrusions de ce serviteur dévoué, puis envahissant et finalement dominateur en le laissant occuper les interstices des plans : il se glisse littéralement entre Tony et sa fiancée, que ce soit en se plantant au centre de l'image ou en se reflétant dans les innombrables miroirs qui viennent occuper tout ou partie du cadre. Que veut exactement Barrett ? L'argent, le pouvoir ou les faveurs sexuelles de son maître ? Losey et Pinter, tirant profit des contraintes de la censure, ne tranchent jamais, mais le dernier acte ressemble violemment à un instantané de vie de couple (le dialogue sur le «régiment» et la scène qui s'ensuit vont loin dans l'implicite). C'est donc souvent la mise en scène qui expose le propos : dans les moments-clé où les rapports de force se retournent, la chorégraphie méticuleuse des plans laisse la place à une caméra à l'épaule fébrile ou à un montage tout en raccords abrupts. C'est le sujet de The Servant : la rigidité de la haute société anglaise secouée par le désir et le désordre qui montent d'en bas, incontrôlables.

The Servant
À l'Institut Lumière, du vendredi 17 au mardi 21 juin

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Un incertain Monsieur Klein

ECRANS | Ce mois-ci, la Ciné-collection du GRAC propose un film essentiel, dans notre panthéon personnel de l’histoire du cinéma : Monsieur Klein. Loin d’être une (...)

Christophe Chabert | Mardi 3 février 2015

Un incertain Monsieur Klein

Ce mois-ci, la Ciné-collection du GRAC propose un film essentiel, dans notre panthéon personnel de l’histoire du cinéma : Monsieur Klein. Loin d’être une rareté — il triompha aux Césars l’année de sa sortie, en 1976 — il fait partie de ces œuvres mystérieuses vers lesquelles on retourne sans cesse. Alain Delon apporte le scénario à Joseph Losey qui l’avait dirigé dans L’Assassinat de Trotsky, conscient que le cinéaste américain, juif chassé par le maccarthysme, saura mieux qu’aucun autre trouver la note juste pour raconter cette histoire qui entrecroise questionnement identitaire, paranoïa sous le Paris occupé et préparation méthodique de la rafle du Vel’ d’Hiv’. Delon y est Robert Klein, marchand d’art égoïste et sans scrupule, qui n’hésite pas à profiter des persécutions juives pour racheter, à bas prix, les toiles de maître qu’ils vendent pour payer leur passage en zone libre. Un matin, il trouve sur son palier un exemplaire d’Actualité juive qui lui est adressé ; il part à la recherche de cet autre Monsieur Klein avec qui on l’a confondu, mais plus il met ses pas dans ceux de son double, plus il se retrouve pris au piège d’une machine étati

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Accident

ECRANS | Joseph Losey Studio Canal vidéo

Christophe Chabert | Jeudi 5 novembre 2009

Accident

Dans une copie magnifiquement restaurée par le British Film Institute, Accident (1967) de Joseph Losey ressort en DVD, avec toute sa splendeur perverse et sa puissance de fascination. Écrit par l’immense Harold Pinter (qui joue un petit rôle dans le film), il raconte la trouble valse amoureuse entre un professeur de philosophie quadragénaire, marié et père de trois enfants, une jeune princesse autrichienne, un bel aristocrate et un autre professeur bénéficiant d’une petite gloire médiatique. Passion, frustration, doute existentiel, jalousie : tous les sentiments se mélangent, et Losey ménage sans arrêt l’ambiguïté. Si la princesse est le centre de tous les désirs, son visage indéchiffrable et son absence apparente de sentiments décuplent les malentendus. Le film commence par sa fin, un spectaculaire accident de voiture, et retrace ensuite en flashbacks les circonstances du drame. Mais pas de causalité évidente ici. Par la grâce d’une mise en scène qui agit comme un rêve éveillé, avec ses jeux permanents sur l’espace et la durée des plans ainsi que de très modernes décrochages (la scène, géniale, avec Delphine Seyrig, où les images et les dialogues sont désynchronisés), Ac

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Assiette anglaise

MUSIQUES | Musique / Hasard du calendrier, cette semaine l'assiette lyonnaise ne se remplira quasi exclusivement que de mets anglais (ou, disons, britanniques). (...)

| Mercredi 7 mars 2007

Assiette anglaise

Musique / Hasard du calendrier, cette semaine l'assiette lyonnaise ne se remplira quasi exclusivement que de mets anglais (ou, disons, britanniques). En attendant plus roboratif avec The Rakes, Bloc Party, Kaiser Chiefs ou The Stranglers, le hors-d'œuvre est plutôt varié avec The Servant, Kasabian et, pour alléger le tout, le pâtre(-ick Bruel) irlandais, Damiiiiieeeen Rice. Si The Servant doit son nom à un film plutôt fascinant de Joseph Losey, sa musique l'est nettement moins. Elle n'est pour autant pas déplaisante : rien que du très classique, très calibré et à l'occasion très efficace qui fait de The Servant un chouchou du public pop sur la foi de quelques titres détonnant comme Orchestra et d'une attitude savamment péteuse (si Lou Reed entend un jour le geignard Hey Lou Reed, il les déculottera devant tout le monde). Il y a dix ans, en pleine ère britpop, The Servant aurait été grand mais c'est oublier qu'en Angleterre les trains n'arrivent plus jamais à l'heure. La problématique Kasabian est à peu près la même, on les annonçait énormes et tarés (ils portent le nom d'une adepte de Charles Manson, ce qui est très effrayant). C'est quand Noel Gallagher d'Oasis s'est mis à clamer

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