Bullhead

ECRANS | D’une sombre histoire de trafic d’hormones en Belgique, Michaël R. Rostram tire, dans cet époustouflant premier long-métrage, une tragédie familiale et existentielle d’où émerge un héros singulier : Jacky Vanmarsenille, incarné par l’impressionnant Matthias Schoenaerts. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mardi 14 février 2012

Photo : © Nicolas Karakatsanis


Il y a quelques années, en plein déballage des affaires de dopage dans le cyclisme, on parla de «pot belge» pour désigner le cocktail de produits que s'injectaient les coureurs pour booster anatomie et performances. Moins connu par chez nous, à la même période et toujours en Belgique, un fait-divers fit sensation : le démantèlement d'un réseau organisé de trafic d'hormones bovines. C'est de ce dernier dont Michaël R. Roskam, qui fait une entrée remarquée dans le cinéma européen avec ce premier film estomaquant, s'inspire dans Bullhead ; mais impossible de ne pas penser, devant les pratiques intimes de son héros Jacky Vanmarsenille (Matthias Schoenaerts, bien plus fort que Jean-Claude Van Damme dans le registre taiseux musculeux), à l'illustration monstrueuse de ce qu'est un pot belge. Sauf que lui ne cherche pas à gagner des courses, juste à soigner un problème de virilité lié à un terrible «accident» survenu quand il était enfant.

Vache de vie !

Si Bullhead se présente comme un polar mafieux tout ce qu'il y a de plus classique, avec ses familles rivales, ses hommes de main violents, ses flics aux aguets et son mouchard infiltré, Roskam dynamite les conventions par la situation géographique de l'histoire (quelque part entre la Flandre occidentale, Liège et le Limbourg, c'est-à-dire au carrefour des tensions entre Flamands et Wallons), le boulot des protagonistes (des éleveurs de vaches, avant tout) et la souffrance existentielle de son héros. Avec une fluidité constante, le cinéaste imbrique toutes ces données dans un récit d'une ambition extrême, variant les registres (de la comédie avec les deux carrossiers wallons, à la tragédie avec la fille dont Vanmarsenille est amoureux mais qui lui est doublement interdite) et unifiant l'ensemble par une mise en scène en état de grâce, dont l'apogée reste l'explosion de violence finale digne d'un Nicolas Winding Refn. Loin de survoler les choses, il fouille jusqu'aux recoins les plus sombres pour démêler les nœuds du drame : amitié trahie, homosexualité cachée, jalousie dévorante, vengeance occultée, pression familiale, haine entre communautés… À ce titre, Bullhead a des allures de saga sur la Belgique actuelle, mais rapportée au destin d'un homme qui ne pense qu'à regagner sa dignité perdue. Comme ce héros inoubliable, Bullhead frappe très fort !

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Nevada

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Vincent Raymond | Mardi 6 novembre 2018

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Août 2000. Victime d’une avarie grave, le sous-marin nucléaire russe Kursk gît par le fond en mer de Barents avec quelques survivants en sursis. Les tentatives de sauvetage par la flotte nationale ayant échoué, la Royal Navy propose son aide. Mais Moscou, vexé, fait la sourde oreille… On avait quitté Thomas Vinterberg évoquant ses souvenirs d’enfance dans La Communauté, récit fourmillant de personnages centré sur une maison agrégeant une famille très élargie. Le réalisateur de Submarino — faut-il qu’il soit prédestiné ? — persiste d’une certaine manière dans le huis clos avec cette tragédie héroïque en usant à bon escient des “armes“ que le langage cinématographique lui octroie. Sobrement efficace (l’excès en la matière eût été obscène), cette superproduction internationale travaille avec une enviable finesse les formats d’image pour modifier le rapport hauteur/largeur et ainsi renforcer l’impression d’enfermement, comme elle dilate le tem

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Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

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Capitaine des stups, Driss a grandi dans une cité où il a conservé quelques contacts. Dont Imrane, qui le tuyaute sur un gros coup à venir. Quand celui-ci se fait descendre, et que tout accuse Manuel, Driss tente de renouer avec cet ancien pote dont la tête semble mise à prix… S’il ne l’avait déjà choisi en 2006 pour un excellent thiller, David Oelhoffen aurait pu prendre Nos retrouvailles pour ce polar nerveux et immersif, dont le mouvement général tranche avec celui communément observé dans ce genre auquel il se rattache. Bien souvent en effet, les films traitant de la criminalité et des bandes organisées dans les cités de banlieue s’inscrivent dans un schéma de réussite fanstamée et d’extraction du milieu originel : le banditisme semblant la seule voie pour s’en sortir vite et gagner de l’argent, ainsi que les territoires respectables de la ville. Dans Frères ennemis, ce n’est pas la sortie qui est prohibée, mais l’entrée : les personnages ne peuvent que rarement pénétrer normalement dans un logis (y compris

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Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2015

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Après La Chasse, où son savoir-faire virait à la manipulation contestable, Thomas Vinterberg continue sa carrière sinueuse avec cette nouvelle adaptation du roman de Thomas Hardy. Au XIXe siècle dans le Dorset anglais, une femme, Batsheba Everdene, va déchaîner les passions des hommes, d’abord celles de Gabriel Oaks, un berger taciturne, puis de William Boldwood, un propriétaire terrien psychologiquement fragile, et enfin du sergent Troy, un soldat dont elle tombera follement amoureuse. Vinterberg approche cette matière hautement romanesque avec une fidélité scrupuleuse, montrant comment d’une suite de hasards peut surgir une forme de fatalité : la perte d’un cheptel, un héritage imprévu, un mariage raté à cause d’une erreur sur le nom de l’église… Les personnages, malgré ces incessants revirements du destin, gardent tous leur rectitude et leurs principes : Batsheba cherche à préserver sa liberté et son indépendance, Oaks se pose en ange gardien dissimulant ses sentiments derrière sa droiture morale, Boldwood ronge son frein sans comprendre pourquoi elle se refuse à

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Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

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Immense acteur, aussi mythique pour avoir joué les terroristes dans Piège de cristal que les patrons romantiques dans Love Actually, Alan Rickman s’essaie ici à la mise en scène, et démontre que l’on ne s’improvise pas si facilement réalisateur. À travers la romance Louis XIV entre Le Nôtre et Madame de Barra, dont les idées audacieuses séduisent ce partisan du jardin à la Française, Rickman se contente d’aligner les clichés dans un académisme de tous les instants. Les personnages sont tellement brossés à gros traits, leurs conflits tellement insistants — le fantôme de l’enfant qui revient toutes les dix minutes à l’écran, franchement… — que l’on sait au bout d’une demi-heure où et comment tout cela va se terminer. Condamner à subir ce navet insignifiant, on a tout loisir de se poser quelques questions : pourquoi Matthias Schoenaerts et ses cheveux longs (perruque ?) s’enfonce-t-il à ce point dans l’inexpressivité ? Et surtout, pourquoi Rickman a-t-il choisi de diriger ses comédiens en leur faisant dire leurs répliques comme des escargots sous Lexomil, lenteur insupportable qui rallonge le film d’au moins vingt bonnes minutes ? Est-ce l’imag

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Dans son premier film, le stupéfiant Bullhead, Michael R. Roskam inventait un personnage de gros dur camouflant sa perte de virilité par une surdose de produits dopants le transformant en montagne musculeuse et toutefois taiseuse. Bob Saginowski, le héros de Quand vient la nuit que Tom Hardy campe avec un plaisir cabotin de la retenue, partage avec lui de nombreux points communs : taciturne, maladroit dans ses rapports humains, semblant masquer derrière son apparente absence d’états d’âme ce que l’on devine être un lourd passé. Bob traîne dans le milieu de la mafia russe à Brooklyn, s’occupant avec son cousin Marv — James Gandolfini, dans une puissante et émouvante dernière apparition à l’écran — d’un «bar-dépôt» servant avant tout à blanchir l’argent de tous les trafics nocturnes illicites ; mais il s’entête à prendre ses distances avec ce monde du crime, répétant inlassablement qu’il n’est «que le barman». Il va à l’église mais ne communie pas ; et il s’obstine à élever un pitbull qu’il a ramassé blessé dans la poubelle d’une jeune femme, Nad

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Borgman

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Christophe Chabert | Mercredi 13 novembre 2013

Borgman

Ils vivent sous terre mais communiquent entre eux avec des téléphones portables et s’habillent avec d’impeccables costumes sombres ; ils sont pourchassés par une horde hétéroclite composée d’un curé, d’un chasseur et d’un notable. Les voilà donc qui émergent de leurs terriers et vont se réfugier où ils peuvent, notamment le leader de cette communauté étrange, Camiel Borgman, qui s’en va frapper à la porte d’une belle demeure bourgeoise et demande asile au couple qui y vit, prétextant être une vieille connaissance de l’épouse. Ce que le mari prend mal, rossant férocement l’intrus… Sa femme a la faiblesse de laisser parler sa mauvaise conscience, et finit par héberger secrètement Borgman. Alex van Warmerdam, perdu de vue depuis près de dix ans — ses films ne sortaient plus en France — s’offre ici un retour fracassant à tous les sens du terme : cette introduction traduit une souveraine maîtrise de la mise en scène et de l’écriture, la précision de l’une venant contraster avec l’incongruité de l’autre. Ainsi avancera Borgman : tout y est parfaitement huilé et machiavélique, mais tout y est aussi affaire de co

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De rouille et d'os

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Christophe Chabert | Vendredi 18 mai 2012

De rouille et d'os

On se disait que le crescendo qu'a connu la carrière de Jacques Audiard ne pouvait que marquer le pas après cette bombe qu'était Un prophète. De fait, si De rouille et d'os ne reproduit pas l'effet de sidération du film précédent, c'est surtout par son abord plus modeste : pas de grande narration à épisodes, mais une structure classique, en trois actes ; pas de relecture d'un genre transmuté par la réalité des corps et des enjeux de la France contemporaine ; et pas d'apparition d'un acteur jusqu'ici inconnu, même si Matthias Schoenaerts, authentiquement génial, n'a connu qu'une gloire récente et limitée auprès du noyau dur de la cinéphilie avec Bullhead. Et pourtant, dans un cadre plus étroit, avec un sujet casse-gueule (la rencontre entre une dresseuse d'orques amputée des jambes et un agent de sécurité s'occupant tant bien que mal de son gamin de cinq ans), Audiard évite tous les écueils, prend des risques, pense tout en termes de mise en

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Dorotée Aznar | Jeudi 22 décembre 2011

La stratégie du choc

En attendant de voir le biopic signé Eastwood autour d’Egar Hoover avec Di Caprio dans le rôle du chef du FBI très réac, très parano et un peu pédé ; en attendant de jauger l’accueil réservé à la résurrection en 3D de deux blockbusters à succès (Titanic et Star Wars épisode 1, que Lucas aurait mieux fait de retourner dans son intégralité) ; et en attendant de confirmer les rumeurs flatteuses qui entourent le nouveau Spielberg Cheval de guerre, il faut d’ores et déjà louer le cinéma américain qu envoie un putain de grand film dans les dents des spectateurs dès le 18 janvier. Rien d’étonnant, direz-vous, puisqu’il est signé David Fincher… Mais on pouvait craindre qu’il ne s’embourbe dans l’adaptation du Millénium de Stieg Larsson, qui avait donné un interminable téléfilm derrickien. Grave erreur ! Non seulement Fincher réussit ici une version 2.0 palpitante de cette daube arthritique, mais le 2.0 est également son territoire de jeu. De l’opposition narrative entre le journaliste Blomqvist et la punkette Salander, le cinéaste tire un clash esthétique et théorique où les images d’hier sont bousculées par l’irruption du numérique. Deux cor

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