Les Hallucinations, c'est maintenant !

ECRANS | La deuxième édition d’Hallucinations collectives propose pendant cinq jours au Comœdia un recueil de ce que le cinéma compte de films bizarres, originaux, provocants, rappelant au passage que ce cinéma-là est en voie d’extinction sur les écrans… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 30 mars 2012

Photo : "Vase de noces" de Thierry Zéno, présenté dans la section 'Belgique interdite"


Cette semaine, deux événements se font concurrence en matière de cinéma : sur la rive gauche du Rhône, l'arrivée au sein du «pôle de loisirs» (notez le mot «loisirs», il est important) Confluence d'un nouveau multiplexe UGC Ciné Cité ; de l'autre côté du fleuve, au Comœdia, ce sera la deuxième édition d'Hallucinations collectives, où il s'agira de montrer tout ce qui a peu de chances d'atterrir sur les écrans d'en face, la position du groupe UGC étant par exemple de ne plus sortir les films interdits aux moins de 16 ans — soyons justes, beaucoup de cinémas indépendants font implicitement la même chose…

Car Hallucinations collectives et ses organisateurs (l'association Zone Bis) aiment justement ce qui, de l'Histoire du cinéma à son actualité, bouscule le spectateur et lui rappelle qu'un film, ce n'est pas qu'une sortie, mais aussi une expérience. Que les émotions au cinéma, ça ne se fabrique pas dans les bureaux d'un studio mais ça se contrôle par le travail de la mise en scène. Et qu'en définitive, cette marge-là restera quand les pages des nouveautés hebdomadaires auront depuis longtemps été déchirées des mémoires.

Voyage au bout de l'enfer

Après la réussite de la première édition (la quatrième si on compte les trois années de L'Étrange festival, son prédécesseur), qui vit notamment le chef-d'œuvre d'Alex De La Iglesia, Balada triste, obtenir un légitime grand prix à l'unanimité du jury, le festival recrée un délicat équilibre entre avant-premières, inédits et œuvres piochées dans ce patrimoine cinématographique fait de curiosités oubliées ou invisibles et de films orphelins — ceux dont les auteurs n'ont souvent jamais rien fait par la suite, ou qui n'en ont jamais retrouvé la magie.

En 2011, Hallucinations collectives avait raté son ouverture en projetant Les Nuits rouges du bourreau de Jade, navet ennuyeux à périr qui, pour le coup, ne restera pas dans les annales. Conséquence cette année, ils mettent le paquet d'entrée en proposant aux spectateurs The Raid de Gareth Evans, un film bourré d'action démente et ultra-violente que le réalisateur viendra présenter au public. Tourné en Indonésie par ce cinéaste d'origine galloise (sic !), il montre comment une équipe de flics d'élite se retrouve piégée dans l'immeuble archi sécurisé d'un baron de la drogue à Jakarta. Drôle d'écho avec l'actualité française, que le film partage avec Red State de Kevin Smith, lui aussi en compétition — cf encadré.

Dans cette sélection, il faudra guetter ce qui s'annonce comme un véritable choc : Kill list de Ben Wheatley, polar fantastique sur un ex-soldat devenu tueur à gages et qui, avec son partenaire, s'égarent dans une mission aux événements mystérieux. Wheatley a déjà signé un autre film, dont il se murmure qu'il pourrait se retrouver quelque part au prochain festival de Cannes. Chambre d'écho des inquiétudes contemporaines, un festival qui se consacre au cinéma de genre ne pouvait qu'accueillir une fiction apocalyptique : ce sera Hell de Tim Fehlbaum, qui imagine un monde où la planète est brûlée par les rayons du soleil, et où les survivants doivent donc s'organiser contre cette menace inédite. Curiosité aussi, que le festival a classé dans la section «Midnight movies», avec le premier long-métrage d'Alexandre Courtès, The Incident. Bon, Courtès a réalisé les passages les plus pourris des Infidèles… Mais il s'inscrit ici dans le sillon belge tracé par Fabrice Du Welz avec Calvaire, un cinéma de terreur extrême loin de toute gaudriole. On demande à voir, donc.

La folie belge et l'onirisme tchèque

En dehors de cette série de films récents — on pourrait citer aussi le norvégien Babycall avec Noomi Rapace, ou le dernier Xavier Gens, The Divide, qu'on espère meilleur que Frontière(s)… Hallucinations collectives, c'est aussi un beau travail de rétrospectives. En 2012, c'est le cinéaste sud-africain Richard Stanley qui sera à l'honneur, en sa présence. Auteur de deux films cultes qu'aucun éditeur DVD français n'a encore osé sortir, Stanley est un pur metteur en scène, qu'il œuvre dans la suggestion et le petit budget (le formidable Hardware) ou qu'il s'aventure dans un récit ample aux réminiscences de western (Dust devil, film maudit et maltraité par ses producteurs que le festival propose dans la version souhaitée par le cinéaste). Stanley sera aussi à l'affiche du film collectif The Theatre bizarre, où il partage la réalisation de ce film à sketchs avec d'autres hors-la-loi du cinéma comme Douglas Buck et Buddy Giovinazzo.

Dernier grand axe de la programmation, le regard sur la «Belgique interdite», ces films qui, à l'ombre de certains auteurs reconnus (enfin, relativement, on pense à André Delvaux), bousculaient les tabous et les interdits : Vase de noces de Thierry Zéno (l'histoire d'amour entre un fermier et une cochonne, une vraie !), L'Amour est un chien de l'enfer de Dominique Deruderre (rare adaptation réussie de Bukowski à l'écran) ou Les Lèvres rouges d'Harry Kümel (qui, bien avant Julie Delpy, s'intéressait à la Comtesse Bathory), tous ont exploré les limites de ce que la censure pouvait tolérer à l'époque (ou pas, dans le cas de Vase de noces). Conclusion : des films comme C'est arrivé près de chez vous ou Calvaire (encore !) s'inscrivent bel et bien dans une tradition du cinéma belge, radical et iconoclaste, qui ne se limite pas aux films sociaux des frères Dardenne.

C'est dans un esprit similaire que le festival présentera ce qui s'annonce comme la grande rareté de cette édition : après Jean Cocteau et avant Disney (et bientôt Christophe Gans), Juraj Herz avait réalisé sa version de La Belle et la bête dans le plus pur style du cinéma tchèque, onirique et stylisé. Herz, connu pour son incroyable L'Incinérateur de cadavres, n'était donc pas que le cinéaste d'un seul film… Ce genre de découvertes, c'est certain, ce n'est pas dans un multiplexe qu'on n'aurait pu les faire !

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Les fans de Kevin Smith seront surpris en découvrant Red state… En effet, s’ils s’attendent à trouver les habituelles potacheries et l’esprit geek du réalisateur de Clerks, ils déchanteront assez vite : Smith est en colère contre l’Amérique et entend le dire avec le même sérieux qui animait le brûlot de John Carpenter Invasion Los Angeles. On sait que le film a été tourné de manière complètement indépendante, le cinéaste n’ayant pas digéré les bidouillages effectués sur son précédent Top cops, œuvre de commande il est vrai assez indéfendable. Red state se déroule dans le midwest américain, où le christianisme a engendré une flopée de sectes à l’intégrisme extrême. Trois adolescents, qui ne voulaient au départ que tirer leur crampe, se font séquestrer par une de ces bandes de mabouls, dont le prédicateur entend bien laver les péchés de l’Amérique en sacrifiant tout ce qui, à ses yeux, relève du vice et de la corruption morale. Ledit pasteur est incarné par un phénoménal Michael Parks, qui s’offre un sidérant morceau de bravoure en tenant le crachoir plus de dix minutes durant pour vociférer des incantations illuminées avant de convier

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Il est sûr que si Régis Jauffret était tombé sur une projection de Schizophrenia, il aurait immédiatement versé le film dans le dossier à charge qu’il mène contre ce pays. Pensez donc ! Un type bizarre sort de prison pour avoir tué une vieille dame et, à peine le nez dehors, il s’introduit dans une maison bourgeoise et s’emploie à massacrer froidement ses habitants, dont un adolescent attardé mental. Bien avant Michael Haneke, en 1983, Gerald Kargl s’intéressait aux pulsions homicides de ses compatriotes ; mais à la différence du moraliste barbu, lui inventait une forme cinématographique qui n’avait rien de distancié. Au contraire, Schizophrenia (titre français stupide qui remplace le Angst — "La Peur" — original) fait tout pour nous faire pénétrer dans le cerveau détraqué de son personnage principal. Pour cela, Kargl s’est associé avec un opérateur de génie, Zbigniew Rybczynski, par ailleurs coscénariste du film ; celui-ci a inventé un système de travellings extrêmement audacieux où la caméra est attachée au comédien Erwin Leder

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Christophe Chabert | Dimanche 26 février 2012

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Film à sketches dans la tradition des comédies italiennes (Les Monstres, surtout), Les Infidèles s’apprécie en dehors de ce qui en forme la colonne vertébrale : son prologue et son épilogue, qui labourent un humour beauf dont on ne sait trop si Dujardin et Lellouche se moquent ou s’ils le célèbrent. Sans parler des saynètes trash signées Alexandre Courtès, pas très drôles et surtout prétexte à inviter les copains (Canet, Payet…). C’est bel et bien quand de vrais cinéastes s’emparent de certains épisodes que le film s’avère étonnant (et franchement grinçant, dans la lignée du Houllebecq des débuts). Michel Hazanavicius dans La Conscience réussit le segment le plus étrange et dépressif, remarquablement mis en scène avec un Dujardin que le réalisateur utilise comme un stradivarius, développant un comique de l’embarras proche des OSS 117. Emmanuelle Bercot s’offre son Eyes wide shut avec le même Dujardin et sa compagne Alexandra Lamy, un peu appuyé mais là enc

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