Coupable, forcément coupable…

Christophe Chabert | Jeudi 14 juin 2012

En 1961, Elio Petri, jusqu'ici scénariste, signe son premier film en tant que réalisateur, L'Assassin. Débuts prometteurs, même si Petri n'a pas encore abouti pleinement ce qui fera par la suite la force de son cinéma.

Un matin, la police vient arrêter Nello Poletti, antiquaire friqué, hautain et magouilleur (Marcello Mastroianni). On l'accuse du meurtre de sa maîtresse (Micheline Presle), mais lui clame son innocence. Ce pourrait être une fable kafkaïenne sur les méthodes arbitraires de la police (qui en prend pour son grade, toutefois), mais Petri et ses co-scénaristes (dont Tonino Guerra et Pasquale Festa Campanile) ont une autre idée en tête. Car si Nello est innocent du crime dont on l'accuse, chaque retour sur les lieux où il vécut cette liaison révèle une culpabilité plus profonde, plus morale : celle d'un possédant pour qui les femmes n'ont pas plus de valeur que les objets qu'il revend, et qui peuvent donc être sacrifiées si celles-ci troublent le cours de son existence.

L'idée, très forte, de faire de Nello une victime (d'une machine étatique soucieuse d'efficacité) mais aussi un salaud forcé de reconnaître ses torts, circulera ensuite dans les plus grands films de Petri, notamment La Classe ouvrière va au paradis où Gian Maria Volonte passait de petit soldat de la productivité à militant incontrôlable avec la même pulsion individualiste et égoïste. L'Assassin n'a pas encore la rage filmique qui fera la patte Petri ; sa mise en scène est sobre, précise, jouant sur le contraste d'un superbe noir et blanc et le choix de focales courtes qui intensifient la sensation de claustration. Découvert au dernier festival Lumière dans une superbe copie restaurée, le film ressort cette semaine au Comœdia.

Christophe Chabert

L'Assassin
D'Elio Petri (1961, It, 1h38) avec Marcello Mastroianni, Micheline Presle…

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Lumière est un long film fleuve tranquille

ECRANS | Plus éclatée que lors des éditions précédentes, la programmation de Lumière 2012 ménagera films monstres, raretés, classiques restaurés, muets en musique et invités de marque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 6 septembre 2012

Lumière est un long film fleuve tranquille

Elle aura tardé à arriver, mais la voici, presque définitive — manquent encore le film d’ouverture et le film choisi pour la remise du Prix Lumière à Ken Loach : la programmation du festival Lumière 2012. Autant dire tout de suite que par rapport à ce qui avait été annoncé en juin, beaucoup de choses ont changé ou se sont affinées : ainsi, la rétro Ken Loach se concentrera sur la deuxième partie de sa carrière, de Raining stones à Route Irish, avec en guise de curiosité le téléfilm Cathy Come Home. En revanche, plus de traces des raretés du cinéma américain des années 70, remplacées par l’intégrale de la saga Baby Cart, fameux sérial cinématographique hongkongais avec son samouraï promenant un bébé dans une poussette. Six films qui auront droit à une journée de projection au Cinéma opéra, ce qui marque d’ailleurs une des tendances du festival cette année : les marathons cinématographiques. Que ce soient les quinze heures de The Story of film (documentaire monstre sur l’histoire du cinéma), les 4h15 d’Il était une fois en Amérique dans sa versio

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Lumière, jour 3. Ne travaillez jamais !

ECRANS | I Giorni contati d’Elio Petri. Édouard et Caroline de Jacques Becker.

Dorotée Aznar | Vendredi 7 octobre 2011

Lumière, jour 3. Ne travaillez jamais !

Après un petit moment de flippe le premier jour, où les films vus n’étaient jamais à la hauteur de nos attentes, et suite aux retours enthousiastes sur la rétrospective Wellman que l’on avait décidée de laisser de côté, on se demandait si le choix de traverser le festival Lumière en privilégiant raretés et inédits étaient la bonne solution. On enviait les gens qui, de retour d’une projection de "Loulou" ou de "Casque d’or" qu’ils découvraient pour la première fois, étaient encore sous le choc de ce qu’ils venaient de voir. Mais ce jeudi, deux films nous ont finalement donné raison et on a vu, dans des registres fort différents, du très grand cinéma, incontestablement. I Giorni contati, deuxième film d’Elio petri selon Alberto Barbera (troisième selon IMDb), a complètement effacé le souvenir un peu mitigé de "L’Assassin". Petri trouve ici à la fois son style et son ton, et fait bien plus qu’annoncer ses réussites futures : il est déjà au sommet de son art. Le film raconte l’odyssée de Cesare, un plombier qui, en prenant le bus un matin pour aller travailler, est confronté à une mort scandaleusement ordinaire. Le contrôleur demande son billet à un passager, avant

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Fascisme, intérieur jour

ECRANS | À l’affiche de la ciné-collection en ce mois de mars, "Une journée particulière" d’Ettore Scola raconte la grande Histoire sur un mode intimiste, filmant avec précision et subtilité un formidable duo d’acteurs. CC

Christophe Chabert | Lundi 1 mars 2010

Fascisme, intérieur jour

Comment raconter l’apogée dramatique du fascisme italien ? Ettore Scola apporte deux réponses à cette question dans "Une journée particulière", mais prend soin de les séparer radicalement. D’abord, l’archive brute : la première visite d’Hitler à Rome pour rencontrer Mussolini est exposée dans un prologue de dix minutes qui se contente de reprendre les images de l’époque, commentaires inclus. Le décor historique est posé, et le film effectue ensuite un retour à zéro fictionnel. Un grand pano-travelling le long des fenêtres d’un immeuble, aussi virtuose que celui ouvrant "Le Locataire" de Polanski (tourné à la même époque), en expose la géographie et l’environnement humain. En ce jour de gloire pour un pays endoctriné, les locataires se préparent à aller acclamer le Führer et le Duce. Seuls resteront Antonietta, mère de famille nombreuse méprisée par son mari, épuisée par sa condition de femme au foyer, et Gabriele, ancien speaker radiophonique viré de l’antenne en raison de son homosexualité. Antonietta ne critique pas le régime ; elle s’y soumet comme elle se soumet au patriarcat. Gabriele est une victime de la dictature, mais sa rage semble ensevelie sous la résignation, la cla

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