La Chinoise / Bande à part

ECRANS | Jean-Luc Godard Gaumont vidéo

Christophe Chabert | Lundi 15 octobre 2012

Les restaurations continuent à un bon train dans le catalogue Gaumont, et témoignent d'un joyeux éclectisme, puisqu'on y passe des fleurons du cinéma populaire (Lautner, Deray, De Broca) à des piliers du cinéma moderne, comme ces deux Godard dont l'un d'entre eux (La Chinoise) était carrément inédit en DVD ! Alors dans sa période la plus spectaculairement créative, enchaînant les chefs-d'œuvre tout en renouvelant, à chaque film, de fond en comble la grammaire cinématographique, Godard y opère de l'un à l'autre un basculement encore plus décisif : celui qui va le faire passer d'anarchiste de droite à maoïste convaincu.

Bande à part est ainsi marqué par son goût pour le cinéma pur et l'art pour l'art, avec son intrigue simili-policière surtout prétexte à filmer de beaux jeunes gens (Sami Frey, Claude Brasseur et Anna Karina) qui s'aiment, s'engueulent et se trahissent à Paris la nuit, dans sa banlieue un peu triste le jour. C'est le film où Godard ne joue que sur les rythmes disloqués, tels cette visite de musée au pas de course ou ce long moment où le trio se fige dans le silence dans un café. Bande à part a irrigué l'imaginaire des cinéastes à un point troublant : Christophe Honoré en copie les meilleurs passages dans Dans Paris et Tarantino, godardien fervent, a détourné son titre pour en faire le nom de sa société de production (Band apart).

Changement de ton avec La Chinoise : les couleurs pétantes façon Pierrot le fou remplacent le noir et blanc, et il n'y a ici même plus l'effort de brosser une intrigue. Seul compte le devenir des personnages, en roue libre à l'instar d'une jeunesse qui s'apprête à tout foutre par terre quelques mois plus tard en mai 68. C'est un trio emmené par un Jean-Pierre Léaud halluciné qui prend donc le maquis et invente une cellule pro-chinoise le temps d'un été dans un appartement bourgeois. Autour de lui, Juliet Berto et Anne Wiazemsky, nouvelle épouse et muse éphémère de Godard, rajoutent du sentiment et de la fantaisie pure à l'austérité du propos dialectique, rappelant que même lorsqu'il se veut politique, Godard reste avant tout un romantique. Le très beau dialogue dans le train avec le philosophe à la fin est aussi troublant pour ce qui est dit que pour la manière dont Godard filme Wiazemsly, avec une fascination érotique palpable. Chez lui, la révolution est avant tout sexuelle ; le reste, c'est du cinéma.

Christophe Chabert

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Aime le mot dit : "M"

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Les gens lisses sont sans histoire. Pas les discrets. En dépit de quelques exubérantes spontanéités télévisuelles lors de remises de trophées ou d’une altercation avec un partenaire ayant conduit à son éviction d’un tournage, Sara Forestier appartient sans équivoque à cette seconde catégorie d’individus — rien de commun donc avec ces it-girls précieuses usant de tous les canaux médiatiques pour étaler leur ridicule suffisance. La preuve ? Elle n’a pas converti sa consécration dans le Nom des gens (2010) en un passeport pour les premiers plans (et le tout venant), ralentissant même la cadence pour choisir des rôles parfois plus succincts mais avec du jeu et de l’enjeu (La Tête haute). Mais aussi, on le comprend enfin, pour peaufiner l’écriture et la réalisation de son premier long succédant à trois courts ; démontrant au passage que devenir cinéaste pour elle n’a rien d’une toquade. Un film initial Le changement d’état, de statut, par l’accomplissement artistique est précisément l’un des sujets de

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Votre première réalisation Vivre ensemble vient d’être restaurée (et resortira au printemps 2018 dans les salles). Comment avez-vous vécu cette renaissance ? Anna Karina : Mon vieux film, c’est magnifique ! La pellicule avait déjà été restaurée une première fois par la Cinémathèque il y a 20-25 ans. Là, je l’ai revu. Les garçons ont bien travaillé : le son est parfait, l’image identique. J’étais un peu émue… Je n’ai pas pleuré quand même (rires) ou alors de joie, peut-être. Ce film est empreint d’une terrible insouciance, mais aussi d’une terrible gravité… Oui, j’ai voulu faire un portrait de cette époque, qui était comme cela, insouciante. Mon personnage y effectue un transfert avec celui de son amant. Au départ, elle vit sa vie au jour le jour, un peu je-m’en-foutiste… Et puis une fois qu’elle est enceinte, elle devient responsable, alors que lui, qui était professeur et petit-bourgeois, devient comme elle. C’était une sacrée intuition de choisir le journaliste Michel Lancelot pour vous donner la réplique…

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Vincent Raymond | Mardi 12 septembre 2017

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1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger… Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle de AI (2001), cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant — certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive. Hommage et dessert En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky

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L’anecdote a beau être connue, elle vaut qu’on la raconte tant elle en dit long sur le cinéma, les hommes qui le produis(ai)ent et le caractère taquin du rusé Godard époque 62-63. L’histoire commence lorsque le cinéaste convainc le mogul Sam Levine de cofinancer son adaptation du roman de Moravia, en lui promettant Bardot au générique. Au premier montage du film, l’Américain tombe des nues, car la comédienne ne l’est justement jamais à l’écran. Or Levine a cher payé pour voir BB en tenue d’Ève — très cher, même, puisque le cachet de la star représente la moitié du budget du film s’élevant à 5 millions de francs de l’époque. Alors il se fâche et met en demeure JLG d’ajouter une séquence, mais en lui retranchant des vêtements. Levine désire la nudité de Bardot ? Soit. Godard va lui offrir sur son plateau, dès l’ouverture du film dans une scène dialoguée raboutée dont on ne sait dans quelle mesure elle est improvisée. Couchée sur le ventre dans le plus simple appareil, la blonde callipyge passe en revue son anatomie, demandant à son partenaire

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1715. Usé, fatigué, vieilli, Louis XIV n’est plus que l’ombre du Soleil ; un blafard souverain emperruqué rejouant pour sa Cour les rites et les jours, qu’une douleur à la jambe vient subitement clouer au lit. Impuissants à le soulager, ses médecins (ou médicastres) assistent à la progression de la gangrène, à son agonie puis son trépas… Mâchoire qui clappe, voix de gorge nasillarde aux limites du compréhensible, œil éteint et teint cireux… C’est une idole sur le déclin, attaquée par les années ; un vestige vivant qui claudique à l’écran avant d’être contraint à l’immobilité quasi totale — ne demeure mobile que la main, exécutant ses caractéristiques moulinets — et se désagrège sous nos yeux. Des fins de vies ou de règnes, on en a déjà vues, mais Serra a eu l’idée tant prodigieuse que terrible de convaincre Jean-Pierre Léaud, l’ultime incarnation du cinéma de la Nouvelle Vague, d’endosser la défroque déliquescente du roi à l’article de la mort. Ajoutant à son évocation historique crépusculaire fascinante malgré (ou à cause de) sa langueur une résonance contemporaine d’une étrange symbolique. Car cette figure de la modernité d

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D’où parle Jean-Luc Godard aujourd’hui ? D’un lieu double, comme l’est son dernier film : si l’on suit la première partie — «La Nature» — ce serait quelque part du côté du lac de Genève, où transitent deux types de fantômes, ceux des touristes arrivés des bateaux de plaisance battant alternativement pavillon suisse et pavillon français, et ceux de Lord Byron et Mary Shelley, dans un exil romantique forcé qui donne naissance au fameux Frankenstein. Mais selon la deuxième partie — «La Métaphore» — Godard nous parle d’un lieu plus mystérieux, un au-delà du langage où il retrouve son outil et se fait peintre du monde, de ses bruissements, de ses êtres mis à nu. Cette dualité n’est pas neuve chez lui : elle dure au moins depuis Nouvelle Vague, où la noyade d’un homme entraînait l’apparition de son double. Nouvelle Vague était aussi un film d’exil : le premier à montrer ce bout de Suisse dans lequel Godard s’est réfugié et le premier à mettre en scène un Alain Delon qui n’hésitait pas à y faire quelques navettes pour planquer son pognon — l’exilé romantique et l’exilé fiscal, la nature et la métaphore. Or, depuis ce film matrice du

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Anne Wiazemsky aurait pu reprendre ce titre d’André Breton,  L’Amour fou, pour Une année studieuse, mais elle et son amoureux, un certain Jean-Luc Godard, ne font référence à l’écrivain surréaliste que pour des considérations bien plus terre à terre : ils nomment leur chien «Nadja» ! Car Godard et Wiazemsky (petite-fille de François Mauriac), vivent, au milieu des années soixante, un amour à la fois simple et hors norme ; ils ne sont pas tout à fait n’importe qui. Godard vient de terminer Masculin/Féminin, Anna Karina s’est fait la malle et voilà qu’une rouquine pointe son nez par courrier. Elle veut le rencontrer. Elle a 19 ans, elle est mineure. Lui du haut de ses 35  ans et de son aura de chef de file de la Nouvelle Vague qui bouscule le langage cinématographique doit convaincre le grand-père Mauriac que la jeune bachelière n’a pas succombé à une star délurée. Elle continue sagement ses études sur les bancs de Nanterre, cette fac «dans la boue» qui vient d’ouvrir ses portes. Mai 68 prend racine sans que Wiazemsky ne s’en aperçoive même si un jeune gouailleur et dragueur, Dany Cohn-Bendit, tente de l’attirer dans ses filets. En écrivant comme si demain n’avai

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