Au-delà des collines

ECRANS | Revenu de sa Palme d’or, Cristian Mungiu déçoit quelque peu en racontant longuement et très en détails le calvaire d’une jeune femme qui, par amour, se retrouve en proie au fanatisme religieux. Un film programmatique et dogmatique, sauvé par de beaux éclats de mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 novembre 2012

On a pris pour règle de n'évoquer qu'allusivement la conclusion des films, et on s'y tiendra une fois de plus avec Au-delà des collines, ne serait-ce que pour laisser le lecteur faire l'expérience par lui-même : à partir de quand la devinera-t-il ? Et, du coup, à partir de quand subira-t-il le programme de Cristian Mungiu, sachant que celui-ci se déploie en 150 longues minutes qui, film roumain oblige, joue à fond la carte du plan séquence et du temps réel.

On se souvient de l'émotion ressentie lors de la découverte de 4 mois, 3 semaines, 2 jours : Mungiu s'y montrait à la fois exigeant dans la forme et palpitant dans l'avancée de son récit, tendu comme un thriller ; Au-delà des collines cherche à réitérer l'exploit. Tout commence par les retrouvailles entre Alina et Voichita : une étreinte sur un quai de gare puis une brève séquence d'intimité topless, en disent long sur la relation amoureuse qui les unit. Alina est venue chercher Voichita pour l'emmener avec elle tenter sa chance en Allemagne. Mais Voichita a changé, et le monastère orthodoxe isolé où elle a trouvé refuge lui offre une possibilité de "rédemption".

Obstination

S'engage alors un bras de fer larvé entre la communauté, avec à sa tête un impressionnant prêtre barbu que tout le monde appelle «Papa», et Alina, qui ne veut rien céder et dont la révolte finit par passer pour une manifestation démoniaque. Patient, Mungiu immerge le spectateur dans les rites du monastère, sans fascination ni jugement, lui faisant éprouver ce sentiment de vase clos qui est une des sources du drame. C'est d'ailleurs lorsqu'il ramène le film à la «réalité» qu'il le rend saisissant : les visites en ville des sœurs, où la misère urbaine est palpable dans le moindre recoin, trahit une Roumanie coincée entre le délabrement social et le repli religieux.

L'obstination d'Alina à sortir son amie de cette impasse, malgré les hésitations de cette dernière, conduit à un lent crescendo dont l'issue est, on l'a dit, plutôt prévisible. Accroché à son dogmatisme d'auteur (pas de musique, une attention constante portée aux gestes et aux silences), Mungiu s'entête comme son héroïne à coller à son programme narratif. Dans le dernier quart d'heure, contrechamp brutal rempli d'une ironie inattendue, il réussit toutefois une ouverture splendide, qui justifie à elle seule de dépasser les longueurs de cet Au-delà des collines.

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Christophe Chabert | Dimanche 20 mai 2012

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