4h44, dernier jour sur terre

Christophe Chabert | Mardi 11 décembre 2012

Si l'on devait mesurer la qualité d'un film à la sincérité de son auteur, il n'y aurait aucun doute : 4h44 est un chef-d'œuvre, Abel Ferrara ayant définitivement renoncé à toute volonté de séduction pour une expression spontanée et éminemment personnelle de son art.

En regardant la fin du monde depuis un loft new-yorkais et le couple qui l'occupe — Skye, une jeune peintre, et Cisco, un ancien junkie — Ferrara met en scène ce qui reste de l'humanité quand celle-ci s'apprête à partir en fumée : l'amour physique, les regrets, la colère, la résignation… 

L'extérieur, il ne le filme que via des écrans (de télé, de smartphone, d'ordinateur) ou aux fenêtres des voisins dont le comportement, désespéré ou absurdement quotidien, reflète en petites touches impressionnistes cette sensation d'inéluctable.

Le risque de cette démarche anti-spectaculaire, c'est de flirter avec le vide intégral ; c'est flagrant quand Ferrara tente de relancer sa machine par de maigres soubresauts scénaristiques : ainsi de la dispute entre le couple, qui conduit à la seule scène cassant le huis clos (les retrouvailles entre Cisco et son frère amènent ici le film à un quasi-degré zéro de mise en scène), qui se résout aussi vite qu'elle a eu lieu.

On se souvient que, ne pouvant terminer le tournage de New Rose Hotel, Ferrara avait bricolé à la va-vite un dernier acte recyclant sous forme de flashs des images déjà vues au cours du film ; c'est le même sentiment de remplissage que laisse 4h44. Pas par inachèvement cette fois, mais par tarissement d'inspiration.

Christophe Chabert

4h44, dernier jour sur terre
D'Abel Ferrara (ÉU-Fr-Suisse, 1h22) avec Willem Dafoe, Shanyn Leigh…

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Deuxième film d'Abel Ferrara, pas encore sorti des bas-fonds new-yorkais qui irriguent l'oppressante première partie de son œuvre, L'Ange de la vengeance possède le cachet cheap et sale d'un cinéma tourné à l'arraché, à l'énergie mais avec une sincérité sans faille. Le titre original Ms. 45 (rien à voir, rassurez-vous, avec l'horrible MR 73 !) dit mieux que son emphatique traduction française de quoi le film retourne : une demoiselle sourde et muette nommée Thana (comme Thanatos : attention, symbole !), se fait violer deux fois dans la même journée, mais bute son dernier agresseur puis récupère le magnum 45 avec lequel il la menaçait. Elle se transforme alors en justicière nocturne, flinguant sauvagement tout ce qui porte couilles et se montre un peu entreprenant avec la gente féminine. De la névrosée fragile à la névropathe déterminée, de la vierge effrayée à l'archange exterminant toute trace de sexualité (c'est déguisée en nonne qu'elle orchestre le carnage final), la transformation de Thana est aussi la métamorphose de son actrice, Zoé Tamerlis, qui retravaillera avec Ferrara pour le scénario de Bad Lieutenant, avant de connaître une overdose fatale. Faisant apparaître progress

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