Cannes - Jours 5 et 6 : Mauvais genres

ECRANS | "Shield of straw" de Takashi Miike. "The Last days on mars" de Ruairí Robinson. "Blue Ruin" de Jeremy Saulnier. "Borgman" d’Alex Van Warmerdam.

Christophe Chabert | Mardi 21 mai 2013

C'est une question qui revient chroniquement sur le tapis concernant les sélections cannoises. Doivent-elles s'ouvrir au cinéma de genre, et éviter ainsi de vivre repliées sur un cheptel d'auteurs qui ont vite fait de s'enfermer dans la formule du film pour festivals ? Il faut reconnaître à Thierry Frémaux d'avoir réussi quelques beaux coups en la matière dans le passé : on se souvient de l'accueil triomphal réservé au Labyrinthe de Pan ou à Drive.

Le polar de Takashi Miike devait servir de caution genre au sein de la compétition cette année, mais l'affaire a tourné à l'eau de boudin pure et simple. Shield of straw a même quelque chose d'une grosse erreur de casting, comme un film du marché qui se serait égaré sur le tapis rouge du Grand Théâtre Lumière… Miike est un cinéaste inégal et éclectique, mais au cours de sa longue carrière, on ne l'avait jamais vu raté à ce point un de ses films — qui, il est vrai, n'ont pas tous eu droit à une distribution française. Dès le début, les personnages exposent avec un manque élémentaire de subtilité scénaristique les enjeux : un jeune criminel, enfermé pour l'agression d'une fillette, a été relâché, et s'est empressé de récidiver. Problème, sa nouvelle victime est la petite fille d'un vieillard richissime qui met sa tête à prix contre un million de yens. La police délègue donc une équipe pour le protéger lors de son transfert vers une prison à Tokyo, mais la paranoïa est partout, chaque citoyen devenant un chasseur de prime potentiel prêt à tout pour buter le gamin.

En plus du bavardage didactique incessant qui sert de dialogue, Shield of straw est joué avec les pieds, et atrocement filmé. L'image est moche, l'action découpée n'importe comment, l'intégration des nouveaux médias (internet, portables) se fait sans aucune réflexion esthétique… Quant aux moments spectaculaires, ils tiennent de la série B bâclée. Miike n'a jamais été un virtuose, mais de là à signer une mise en scène digne d'un direct to video, il y a un pas qu'on ne l'imaginait pas franchir.

Et on ne parle même pas du discours politique sous-jacent à ce navet. En gros, la peine de mort, c'est bien, à condition que cela soit fait proprement par l'état et la justice. Aucune dialectique là-derrière, juste une ode façon Olivier Marchal à la bravoure de ces flics qui vont permettre de retirer définitivement de la circulation ces putains de délinquants pervers. L'accueil catastrophique réservé à Shield of straw en fait en tout cas le premier film mort-né du festival. On ne va pas forcément pleurer là-dessus.

Du côté de la Quinzaine — oui, on a enfin un peu le temps d'aller traîner du côté de la Quinzaine, dont la sélection était prometteuse sur le papier — son délégué général Edouard Waintrop a commis le même genre de faux-pas en présentant le ridicule The Last days on mars de Ruairí Robinson, un premier film qui lui aussi semble promis au mieux à la VF en multiplexe, au pire aux bacs à soldes DVD.

Ça ne part pas trop mal visuellement, avec une très belle tempête de sable martienne et une certaine nonchalance pour décrire cette communauté d'astronautes vivant leurs dernières heures sur la planète rouge. Ça se gâte assez vite lorsque l'un d'entre eux décide, le con, d'aller explorer une fosse où il pense avoir découvert une forme de vie. Évidemment, il va en ressortir infecté par une «bactérie virulente» qui le transforme en zombie aux dents longues et au visage noirci — qu'on nous rende les fantômes martiens de Carpenter, bien plus fascinants.

Ensuite, c'est Mission to Mars meets 28 jours plus tard, soit un produit opportuniste, aux rebondissements prévisibles, aux dialogues indigents et au casting truffé de comédiens en quête désespérée de cachets. Liev Schreiber, Elias Koteas ou la belle Romola Garai vont consciencieusement plomber leur carrière dans ce machin sans âme ni originalité, qui passe une grande partie de son temps à filmer en caméra secouée des gens qui se sautent dessus avec des lampes qui font pimpon. À Gérardmer, on ne dit pas ; à Cannes, ça fait tâche.

En fait, c'est quand des cinéastes s'empare des codes du genre et les détourne vers des projets très personnels et en définitive, inclassables, qu'il réussissent à trouver leur place dans les diverses sélections. C'était le cas de l'excellent A touch of sin — toujours dans notre top 3 des films de la compétition ; ça l'est aussi pour Jeremy Saulnier et son formidable Blue ruin, grosse révélation du côté de la Quinzaine.

Dwight est un clochard barbu et hirsute, qui dort dans sa voiture et récupère sur les plages ou dans les fêtes foraines de quoi se nourrir. Un matin, une femme flic lui demande de la suivre car elle a une nouvelle à lui annoncer. En l'occurrence, que l'assassin de ses parents va être remis en liberté après dix ans de prison. Il décide donc d'aller accomplir sa vengeance et de liquider l'assassin.

Loi du talion, encore ? Pas si simple. Dwight n'a rien d'un tueur professionnel, froid et impitoyable. C'est un être doux, sensible, constamment submergé par la violence qu'il déclenche et sidéré par l'absurdité de son projet. C'est aussi la force de l'acteur qui l'incarne, le génial Macon Blair : d'abord sosie mutique de Zach Gallifianiakis, il devient, une fois rasé et peigné, un double américain de Ricky Gervais période Extras. La comparaison avec deux acteurs comiques n'est pas innocente : malgré la sauvagerie de certaines séquences, Blue ruin possède un humour très particulier, qui n'est pas sans rappeler les premiers films des Coen — le sujet, lui, qui évoque la rivalité sanglante et tragique entre deux familles qui ne pensent qu'à s'anéantir, fait penser à Shotgun stories de Jeff Nichols.

Jeremy Saulnier s'affirme ainsi comme un metteur en scène précis et méticuleux, qui déploie des trésors de détails pour faire exister ses situations, même quand celles-ci consistent en de longues attentes de la violence à venir ou dans la résolution dérisoire de problèmes très concrets. C'est aussi un impressionnant architecte visuel, dont chaque image imprime durablement la rétine. C'est enfin cette façon de décrire l'Amérique comme un repère de tarés armés jusqu'aux dents, qui peuvent alternativement être de bons gars prêts à aider leur semblable ou des dangers publics capables de dégommer tout ce qui bouge. Dwight ère perdu entre ces deux extrêmes, comme absent à lui-même, vidé de ses émotions.

Ce personnage rappelle d'ailleurs celui qui donne son titre au nouveau film d'Alex Van Warmerdam, Borgman. Lui aussi est d'abord un clochard caché six pieds sous terre, ayant construit un terrier géant dans une forêt flamande. Un clochard, mais qui possède un téléphone portable avec lequel il avertit ses «acolytes» : ils ont été démasqués et un prêtre, un garde chasse et un forgeron sont décidés à leur faire la peau. Borgman trouve refuge dans la maison d'un couple de bourgeois. Il se fait d'abord cogner par le mari, parce qu'il prétend avoir connu il y a longtemps sa femme. Celle-ci, rongée par le remords, finit par lui offrir un lit dans la remise, en échange de sa discrétion.

Présenté en compétition comme une sorte d'invité surprise, Borgman a parfaitement rempli son rôle : difficile de s'attendre à un tel accomplissement de la part d'un cinéaste qui n'avait rien tourné depuis longtemps. Surtout, difficile de savoir ce qui nous attend d'une scène à l'autre, tant Van Warmerdam se met au diapason du plan diabolique imaginé par Borgman et son équipe. Le mot machination colle à merveille à la démarche du cinéaste : à la fois manipulation brillante et mécanique huilée à la perfection, où tout finit par s'emboîter et faire sens sans que jamais l'on puisse anticiper les événements.

Reste à savoir quel est le dessein derrière tout ça. Notamment pourquoi les membres du groupuscule n'expriment jamais aucune émotion et comment ils choisissent leurs victimes. S'agit-il d'une sorte de passage à l'acte anarchisant des damnés de la terre contre la bourgeoisie néerlandaise, raciste, frileuse et obsédée par la réussite sociale ? Ou d'une mauvaise conscience qui rode et menace à tout instant de s'incarner pour semer le chaos et la désolation ? Toujours est-il que Van Warmerdam semble appuyer exactement là où ça fait mal dans le monde d'aujourd'hui. Qu'il le fasse avec autant de style, d'humour et de maîtrise visuelle transformait Borgman en pur film de plaisir, même si celui-ci prend la forme d'un terrible jeu de massacre.

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Blue Ruin

ECRANS | Grande révélation de l’année, ce polar très noir signé Jeremy Saulnier raconte la vengeance implacable d’un tueur improbable, fouillant au passage les artères corrompues de l’Amérique profonde. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 8 juillet 2014

Blue Ruin

Si les grandes figures tragiques grecques ou shakespeariennes se réincarnaient quelque part aux Etats-Unis du côté de la Virginie d’aujourd’hui, elles auraient l’air d’une bande de ploucs consanguins ou d’un clodo qui dort dans sa voiture et se fait ramasser au petit matin par la police — même pas pour l’arrêter, juste pour lui signifier que l’assassin de sa famille va être remis en liberté. Ce garçon sans âge, nommé Dwight, totalement hirsute et barbu comme c’est pas permis, a dans son regard perdu la douceur des enfants qui n’ont pas su grandir. Géniale idée de casting : l’incroyable Macon Blair, qui ressemble de prime abord à un Zach Gallifianakis tombé de Mars, confère au personnage une innocence qui prendra tout son sens lorsque, rasé de près et vêtu d’habits propres, il décidera d’accomplir une vengeance qu’il semble avoir programmée depuis belle lurette — pas besoin, du coup, de fournir d’explications à son geste, cela coule de source comme, la boucle est bouclée, cela coulait de source dans les tragédies antiques. Car Dwight sera à la fois le spectateur éberlué et l’acteur impitoyable du déferlement de violence qu’il engendre. Vengeur amateur Po

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Vengeance !

ECRANS | En filigrane d’une septième édition riche en invités, films rares et avant-premières célébrant le cinéma différent et dérangeant, le festival Hallucinations collectives fait une place aux vengeurs de tout poil et de tous calibres, défendant des causes diverses, réjouissantes ou… indéfendables ! Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 15 avril 2014

Vengeance !

Vous rentrez chez vous crevé par une longue journée de boulot mal payée, prêt à retrouver femme et enfants ; pas de bol, vous avez le malheur d’habiter dans un quartier pourri et une bande de délinquants pas forcément juvéniles et pas forcément colorés ont eu la mauvaise idée de violer et massacrer toute votre famille. Votre sang ne fait qu’un tour et vous voilà devenu aussi, sinon plus, sauvage que vos agresseurs, armé jusqu’aux dents, décidé à faire payer le prix fort à ces saligauds. Bref, vous voici transformé en vengeur urbain, sautant à pieds joints par-dessus les lois et prônant une justice expéditive bien plus efficace que la justice officielle, évidemment corrompue. Ce scénario, quasi-immuable, a fait la fortune d’un sous-genre du cinéma policier baptisé selon la terminologie consacrée par les cinéphages — frange mordante et mal lunée de la cinéphilie — vigilante movie. Charles Bronson en Justicier dans la ville est l’emblème de ce "mouvement" qui relève de l’exploitation pure et dure et dont les valeurs penchent très très à droite. Le progressisme n’est pas de mise dans le vigilante movie, mais les cinéastes les plus malins ont su détourner ce

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Borgman

ECRANS | Pour son retour sur les écrans (français), le Hollandais Alex van Warmerdam propose une fable corrosive où une société secrète aux motivations opaques sème le chaos au sein d’une famille bourgeoise avec une méchanceté burlesque et salutaire. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 novembre 2013

Borgman

Ils vivent sous terre mais communiquent entre eux avec des téléphones portables et s’habillent avec d’impeccables costumes sombres ; ils sont pourchassés par une horde hétéroclite composée d’un curé, d’un chasseur et d’un notable. Les voilà donc qui émergent de leurs terriers et vont se réfugier où ils peuvent, notamment le leader de cette communauté étrange, Camiel Borgman, qui s’en va frapper à la porte d’une belle demeure bourgeoise et demande asile au couple qui y vit, prétextant être une vieille connaissance de l’épouse. Ce que le mari prend mal, rossant férocement l’intrus… Sa femme a la faiblesse de laisser parler sa mauvaise conscience, et finit par héberger secrètement Borgman. Alex van Warmerdam, perdu de vue depuis près de dix ans — ses films ne sortaient plus en France — s’offre ici un retour fracassant à tous les sens du terme : cette introduction traduit une souveraine maîtrise de la mise en scène et de l’écriture, la précision de l’une venant contraster avec l’incongruité de l’autre. Ainsi avancera Borgman : tout y est parfaitement huilé et machiavélique, mais tout y est aussi affaire de co

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Cannes, à la Vie, à l’amour…

ECRANS | En couronnant ce qui est incontestablement le meilleur film de la compétition, "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche, Steven Spielberg et son jury ont posé un beau point final à un 66e festival de Cannes passionnant en son centre, sinon dans ses périphéries. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 27 mai 2013

Cannes, à la Vie, à l’amour…

Y croyait-on vraiment ? Imaginait-on Steven Spielberg se lever de sa chaise durant la cérémonie du palmarès cannois pour annoncer, du haut de sa stature de cinéaste mondialement reconnu et présentement président du jury, la Palme à La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, chef-d’œuvre du naturalisme à la française relatant la passion entre Adèle et Emma à coups de grands blocs de réalité réinventée, des premiers regards à la dernière étreinte en passant par de longs moments d’intimité physique ? C’est pourtant ce qui s’est passé, et on en est encore ému. Car si La Vie d’Adèle n’était pas notre film préféré de la compétition — on dira lequel plus tard — c’était d’évidence le meilleur, le plus incontestablement ample et abouti, le plus furieusement contemporain, que ce soit dans sa matière romanesque, ses personnages ou son dispositif. Kechiche est aujourd’hui l’héritier direct de Pialat, même s’il développe aussi sa propre singularité et même si, avec ce film-là, il dévoile sa part la moins sombre, la plus solaire, comme une antithèse absolue de son précédent et terrible

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Cannes – Jour 10 : Bouquet final

ECRANS | "The Immigrant" de James Gray. "Only lovers left alive" de Jim Jarmusch. "La Vénus à la fourrure" de Roman Polanski.

Christophe Chabert | Samedi 25 mai 2013

Cannes – Jour 10 : Bouquet final

Au moment où n’importe quel festivalier voit apparaître sur son visage des rides de fatigue qui le font ressembler à Bruce Dern dans Nebraska, il fallait pourtant se ressaisir d’urgence, car Thierry Frémaux, dans un hallucinant tir groupé final, avait placé en fin de compétition de très gros morceaux signés par de très grands cinéastes. C’est d’ailleurs à l’aune de cette attente, pour le coup gigantesque, que The Immigrant de James Gray a déçu. Attention, tout de même… Gray, dont les quatre derniers films ont tous été présentés en compétition, y a systématiquement récolté les mêmes commentaires perplexes ou frustrés, avant que lesdits films, à leur sortie, ne reçoivent un accueil enthousiaste d’une presse ayant revu son jugement à la hausse, et de spectateurs qui ont l’avantage considérable de ne pas s’être empiffré 35 films en dix jours. Mais la déception est soigneusement entretenue par Gray lui-même. En effet, The Immigrant part sur une piste qu’on identifie immédiatement comme coppolienne façon Parrain 2. Plan sur la stat

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Cannes – Jour 9 : Une certaine idée de la langueur

ECRANS | "Nebraska" d’Alexander Payne. "Michael Kohlhaas" d’Arnaud Des Pallières. "Magic Magic" de Sebastian Silva.

Christophe Chabert | Vendredi 24 mai 2013

Cannes – Jour 9 : Une certaine idée de la langueur

Jeudi matin, tout le monde était encore sous le choc de La Vie d’Adèle. Comme pour Holy motors l’an dernier, un film se plaçait soudain au centre de toutes les attentions. Plus encore qu’Holy motors l’an dernier, La Vie d’Adèle rassemblait peu à peu tous les festivaliers, presse, exploitants et finalement public lors d’une ultime projection qui se terminait vers une heure du matin par quinze minutes de standing ovation — record cannois en 2013. Dur dur de passer derrière, et c’est Alexander Payne qui en a fait les frais. Ça aurait pu être pire, car Nebraska est une toute petite chose, un feel good movie qui n’a pas l’ambition de Sideways et de The Descendants — d’ailleurs, Payne, scénariste prodigieux, n’en a pas écrit le sc

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Cannes – Jour 8 : Amour (encore)

ECRANS | "All is lost" de J.C. Chandor. "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche

Christophe Chabert | Vendredi 24 mai 2013

Cannes – Jour 8 : Amour (encore)

Sommes-nous fatigués ? Même pas ! Alors que l’on en est à déjà trente films vus lors de ce festival de Cannes, la journée du mercredi nous a remis de l’essence dans le moteur. Bien sûr, il a fallu passer au réveil par l’inutile Only god forgives d’un Nicolas Winding Refn qui a pris un gros melon et se regarde filmer en roue libre. La douche froide festivalière réservée à son film devrait le faire vite revenir sur terre. Ce fut d’autant plus dingue d’enchaîner avec l’inattendu All is lost de J.C. Chandor, qui possède l’ambition énorme d’être constamment modeste. Chandor, révélé par Margin call, huis clos plutôt bavard et théâtral, en prend ici le contre-pied parfait : entièrement en extérieurs, avec un seul acteur et pour tout dialogue trois mots : «God», «Fuck» et «Help». Avec tout cela, il arrive à faire un grand spectacle qui, exploit, n’utilise aucune des cordes du blockbuster contemporain. C’est pourtant un film catastrophe dans la pl

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Cannes - Jour 7. Le Queer lui va si bien...

ECRANS | "Behind the candelabra" de Steven Soderbergh. "As I lay dying" de James Franco. "Grigris" de Mahamat-Saleh Haroun. "Les Salauds" de Claire Denis.

Christophe Chabert | Jeudi 23 mai 2013

Cannes - Jour 7. Le Queer lui va si bien...

Judicieusement placé en plein milieu de la compétition, le dernier film (le dernier ?) de Steven Soderbergh, Behind the candelabra, nous a redonné de l’énergie pour terminer le festival. C’est un film champagne mais c’est aussi, comme Gatsby et La Grande Bellezza, un film qui inclut dans son programme sa propre gueule de bois. Pourquoi Soderbergh tenait-il tant à ce biopic du pianiste excentrique et homo Liberace, sorte de Clayderman de Las Vegas, certes talentueux mais surtout très doué pour faire la retape de sa propre image, showman avéré mais dont la vie privée a été soigneusement falsifiée pour ne pas effrayer son fan club de mamies pudibondes. C’est par cet angle (mort)-là que Soderbergh choisit de raconter Liberace : son jeune amant Scott, tombé sous le charme de ce sexagénaire qui refuse de vieillir et qui va le transformer en portrait de Dorian Gray vivant ; pendant qu’il

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Cannes – Jour 4 : psy-folk

ECRANS | "Grand central" de Rebecca Zlotowski. "Jimmy P." d’Arnaud Desplechin. "Inside Llewin Davis" de Joel et Ethan Coen.

Christophe Chabert | Dimanche 19 mai 2013

Cannes – Jour 4 : psy-folk

Le déluge s’est donc abattu sur Cannes. Ce fut un joyeux bordel qui a plongé une partie des festivaliers dans la morosité, ce que l’émeute à l’entrée de la projection presse d’Inside Llewin Davis n’a fait qu’intensifier. Pourtant, ce fut sans doute la plus belle journée en matière de cinéma depuis le début de ce Cannes 2013 ; enfin, a-t-on envie de dire, car jusqu’ici, la compétition n’avait pas tout à fait tenu ses promesses. Avant d’en venir aux deux très gros morceaux de ce samedi, un mot sur Grand central de Rebecca Zlotowski. Histoire d’amour adultère et portrait d’une équipe s’occupant de l’entretien d’une centrale nucléaire, le film reproduit, avec plus d’ambition et de maîtrise, les qualités et les défauts de son précédent Belle épine. Zlotowski aime peindre des environnements forts et y implanter des enjeux intimes, mais les deux ne s’interpénètrent jamais vraiment. Les séquences dans la centrale sont assez impressionnantes, reprenant des codes importés du thriller ou du film d’horreur, et la cinéaste y décrit avec précision

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Le Passé

ECRANS | Pour son premier film tourné hors d’Iran, Asghar Farhadi prouve à nouveau qu’il est un des cinéastes importants apparus durant la dernière décennie. Mais ce drame du non-dit et du malentendu souffre de la virtuosité de son auteur, un peu trop sûr de son talent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Le Passé

Il n’aura pas fallu longtemps à Asghar Farhadi pour devenir la star du cinéma d’auteur mondial. Découvert par les cinéphiles avec le très fort A propos d’Elly, puis couvert de récompenses — ours d’or, césar, oscar — et adoubé par le grand public pour Une séparation, le voilà qui quitte son Iran natal pour tenter l’aventure en français dans le texte avec Le Passé. Il faut rappeler ce qui a fait la force du cinéma de Farhadi : une vision inédite des classes moyennes iraniennes, dont les cas de conscience exposés dans des récits puissants et brillamment construits avaient quelque chose d’universel, et que le cinéaste parvenait à faire vivre grâce à des mises en scènes tendues comme des thrillers. Le Passé peut d’abord  se regarder comme un grand jeu des sept erreurs : qu’est-ce qui reste du Farhadi iranien dans sa version française, et qu’est-ce qui s’en écarte ? La classe moyenne est toujours au centre du récit, mais comme une donnée presque routinière, et le choc des cultures entre un mari iranien et sa femme française, qui plus est vivant avec un nouvel amant d’origine algérienn

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Cannes - Jour 3 : enfance et partage

ECRANS | "Stop the pounding heart" de Roberto Minervini. "Tel père, tel fils" d’Hirokazu Kore-Eda. "L’Inconnu du lac" d’Alain Guiraudie.

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Cannes - Jour 3 : enfance et partage

En attendant un samedi qui s’annonce salement excitant (avec Desplechin et les frères Coen, rien que ça !), ce vendredi a été frappé par une certaine nonchalance. On a gentiment tenu jusqu’au bout de Stop the pounding heart, qui bénéficie d’une généreuse séance spéciale hors compétition. Ce documentaire autour d’une tribu de Texans qui passent leur temps à faire du rodéo, prier Dieu, tirer avec des armes à feu et traire des chèvres, rejetant tout ce qui pourrait écorner leur système de valeurs archaïques — école, médecine, technologie — est déjà beaucoup trop joli pour être honnête. On a vraiment du mal à croire que le cinéaste (Roberto Minervini) a réussi à tirer autant de poses graciles de la part de ses «interprètes» dont le vocabulaire et l’intelligence avoisinent le zéro pointé, par la seule force de sa patience et de son obstination. Plus encore, la stylisation permanente de l’image et la neutralité du dispositif (ni voix-off, ni interviews) posent sérieusement la question du point de vue de Minervini sur ces mabouls : pense-t-il faire œuvre d’ethnologue en regardant comme une loint

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Cannes ou le petit air des (h)auteurs

ECRANS | Le festival de Cannes a à peine commencé, et il est déjà temps de pointer les déceptions et les bonnes surprises de sa sélection qui, une fois n’est pas coutume, ne sont pas là où on les attendait. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 17 mai 2013

Cannes ou le petit air des (h)auteurs

Bizarre, bizarre. Alors qu’on attaquait plutôt confiant ce 66e festival de Cannes, sa compétition nous a assez vite brinquebalé d’un sentiment à l’autre, au point de ne plus savoir dès le troisième jour à quel saint se vouer. Ainsi, que pouvait-on attendre du Gatsby le magnifique signé Baz Luhrmann en ouverture ? Pas grand-chose, sinon un film tapis rouge calibré pour monopoliser l’attention et garantir le minimum festif pour lancer la grand-messe cannoise. Surprise, Gatsby vaut infiniment plus que cela, et Luhrmann a réussi à s’emparer de manière fort pertinente du roman de Fitzgerald, cherchant à travers les ruptures de sa mise en scène à en capter les humeurs. De l’euphorie 3D pleine d’anachronismes pop de la première partie à la progressive nudité d’une seconde heure qui plonge dans le mélodrame, mais surtout dans le spleen et les regrets, Gatsby le magnifique enchante et déchante en deux temps et, bien sûr, beaucoup de mouvements — à commencer par ceux, parfaitement dosés, d’un impressionnant Leonardo Di Caprio. À l’inverse, on pouvait légitimement espérer de Fra

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Cannes - Jour 2 : du vieux avec des jeunes

ECRANS | "Jeune et Jolie" de François Ozon. "The Bling ring" de Sofia Coppola. "A touch of sin" de Jia Zhang-ke.

Christophe Chabert | Jeudi 16 mai 2013

Cannes - Jour 2 : du vieux avec des jeunes

Ce deuxième jour — moins pluvieux que ce qui avait été annoncé — a marqué l’irruption de la jeunesse dans les différentes sélections. Pas la jeunesse des cinéastes, mais la jeunesse comme sujet d’étude. Ce qui, en soi, dit déjà la limite de Jeune et jolie de François Ozon (en compétition) et The Bling ring de Sofia Coppola (en ouverture d’Un certain regard) : deux films qui prétendent faire un point sur la jeunesse contemporaine, mais qui n’en gardent en définitive qu’une matière à dissertation, sentimentalo-cul chez Ozon, sociologique chez Coppola. Jeune et jolie est en cela particulièrement contestable. Il attrape son héroïne, Isabelle (Marine Vacth, très bien, même si le film aurait pu lui ouvrir une palette d’émotions encore plus grande), dix-sept piges, dans la lunette d’une paire de jumelles, sur une plage déserte, en plein bronzage topless. Ozon s’offre un effet de signature très visible par rapport à son œuvre, mais c’est une fausse piste ; pas de voyeurisme là-dedans, mais le portrait en «quatre saisons et quatre ch

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Cannes - Jour 1 : attention ! film méchant…

ECRANS | "Heli" d’Amat Escalante

Christophe Chabert | Mercredi 15 mai 2013

Cannes - Jour 1 : attention ! film méchant…

Il y a du monde cette année à Cannes. L’explication facile serait de dire que la présence de Steven Spielberg comme président du jury et l’annonce d’une pléthore de stars dans les divers films de la compétition ont attiré le chaland. Il n’a pas été déçu par la disponibilité dudit Spielberg, qui signait des autographes à la sortie de la conférence de presse, puis par la classe internationale d’un Leonardo Di Caprio dont l’étoffe d’acteur mythique, à la hauteur d’un Pacino ou d’un De Niro, se peaufine film après film — et sa prestation grandiose dans Gatsby le magnifique le prouve encore. Il se trouve que, par ailleurs, il pleut cette année à Cannes. Et pas qu’un peu. Le souvenir du déluge tombé lors du premier dimanche de l’édition 2012 est dans toutes les têtes et les prévisions météo n’annoncent rien de bon pour les jours à venir. Le festivalier était donc déjà trempé jusqu’à l’os, et nous avons dû subir notre première longue queue au milieu d’une foule de parapluies serrés pour pouvoir accéder au  film en compétitio

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Cannes, l’exception française…

ECRANS | De quoi le 66e festival de Cannes (du 15 au 26 mai) sera-t-il fait ? Les films français et américains trustent majoritairement les sélections, les grands cinéastes sont au rendez-vous de la compétition et les sections parallèles promettent leur lot de découvertes… Pendant ce temps, en coulisses, le cinéma hexagonal s’agite et s’inquiète. Christophe Chabert

François Cau | Mardi 14 mai 2013

Cannes, l’exception française…

Alors que débute le 66e festival de Cannes – avec en ouverture la version Baz Luhrmann, attendue comme kitsch et mélodramatique, de Gatsby le magnifique – le cinéma français est en émoi. Après l’adoption de la nouvelle convention collective fixant la rémunération des techniciens, les syndicats de producteurs indépendants et une poignée de cinéastes sont montés au créneau pour protester contre ce texte qu’ils jugent mortel pour une partie des films produits dans l’hexagone. Comme si cela ne suffisait pas, la Commission européenne s’apprête à négocier de nouveaux accords de libéralisation commerciale avec les États-Unis, pour lesquels la question de l’exception culturelle serait dans la balance. Autant dire que ce qui s’annonçait comme une belle fête pourrait s’avérer plus houleuse que prévue… Sans parler de la crise, cette foutue crise dont les effets devraient aussi se faire sentir du côté du marché du film, sinon dans le nombre de festivaliers accrédités. Promesses pour une grand-messe

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