Hippocrate

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

Photo : © Jair Sfez


Dans une séquence élégamment distanciée, les personnages d'Hippocrate, tous médecins ou infirmiers, internes, externes ou chefs de service, se retrouvent devant un poste de télé diffusant un épisode de Dr House, dont ils commentent les incohérences. Manière pour Thomas Lilti, lui-même médecin de formation, de marquer le fossé entre son approche, volontiers réaliste et dépourvue de toute tentation iconique, et celle des séries médicales américaines, en quête de héros bigger than life et d'intrigues à tiroirs.

Pourtant, la structure d'Hippocrate est bien celle, très américaine, d'un buddy movie : entre l'interne Benjamin, en stage dans le service de son père, maladroit et peu sûr de lui, et le médecin algérien "FFI" (Faisant Fonction d'Interne) Abdel, plus expérimenté et au diapason de la souffrance des patients, c'est un long processus de domestication, de malentendus et de fraternisation qui s'installe. Cette amitié complexe se noue autour de deux cas : celui d'un SDF alcoolique, mort suite à une négligence de Benjamin camouflée par sa hiérarchie, et celui d'une vieille dame en phase terminale d'un cancer, pour laquelle Abdel va outrepasser ses prérogatives, refusant l'acharnement thérapeutique.

C'est cette alliance entre la peinture quotidienne du milieu hospitalier français, avec ses dilemmes, ses conflits et ses impasses, et une envie de fiction très codifiée et identifiable qui confère au film son efficacité et son charme — en plus de son duo d'acteurs, Vincent Lacoste et Réda Kateb, si loin et si proches, tous deux excellents. Lilti, cependant, a plus de mal à donner corps aux thèmes secondaires qu'il aborde, les notations politiques sur les manques d'effectifs et les baisses de budget ou la relation d'atavisme qui relie Benjamin à son père. Le film est presque victime de sa légèreté, ainsi que d'une certaine timidité dans la mise en scène, qui n'ose jamais s'aventurer hors du pré carré naturaliste à la française — caméra à l'épaule, lumière neutre, refus de la stylisation.

Si Hippocrate se démarque de l'Amérique et ses Urgences romanesques à épisode, il pourrait tout à fait figurer un parfait pilote pour une très bonne série hexagonale qui montrerait, enfin, l'hôpital comme il est — et non comme on le fantasme.

Christophe Chabert

Hippocrate
De Thomas Lilti (Fr, 1h43) avec Vincent Lacoste, Réda Kateb, Jacques Gamblin, Marianne Denicourt…


Hippocrate

De Thomas Lilti (Fr, 1h42) avec Vincent Lacoste, Reda Kateb… Benjamin va devenir un grand médecin, il en est certain. Mais pour son premier stage d’interne dans le service de son père, rien ne se passe comme prévu.
UGC Astoria 31 cours Vitton Lyon 6e
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Aurélien Martinez | Mardi 7 avril 2015

L’Astragale

Leïla Bekhti est une actrice fascinante qui, film après film (des comédies populaires, du cinéma d’auteur, des pubs pour du colorant à cheveux…), impose une présence magnétique. Dans L’Astragale, elle forme un duo efficace avec Reda Kateb, autre nouvelle figure remarquée du cinéma français. Le charme du deuxième long métrage de Brigitte Sy, ancienne compagne de Philippe Garrel, découle aussi bien de la rencontre entre les deux comédiens que de l’amour fou qui réunira les deux personnages. Elle vient de s’évader de prison à tout juste 19 ans (et, dans sa fuite, s’est cassé l’astragale, os du pied qui donne son titre au film) ; lui, repris de justice, la recueille mais ne peut rester à ses côtés. Leur romance sera donc en pointillé, alors qu’elle ne rêve que de le retrouver. Basé sur le roman autobiographie d’Albertine Sarrazin, L’Astragale se place délibérément du côté des sentiments avec en point d’ancrage ce personnage de femme libre que la société de la fin des années 1950 veut faire taire. Pourquoi pas. Mais malgré un joli noir et blanc, des décors d’époque et un maximum de clopes fumées en 1h30, Brigitte Sy peine à in

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Lost River

ECRANS | À Cannes, ce premier long métrage de Ryan Gosling nous était tombé des yeux. Le hiatus entre une narration bordélique et l’envie flagrante de copier ses modèles (...)

Christophe Chabert | Mardi 7 avril 2015

Lost River

À Cannes, ce premier long métrage de Ryan Gosling nous était tombé des yeux. Le hiatus entre une narration bordélique et l’envie flagrante de copier ses modèles tel un étudiant d’art passant sa journée au Louvre, donnaient à Lost River une dimension à la fois prétentieuse et vaine. À peine pouvait-on décerner à son chef opérateur, le brillant Benoît Debie, un satisfecit pour avoir créé une matière visuelle parfois fulgurante. Probablement refroidi par l’accueil glacial réservé au film, Gosling est donc retourné en salle de montage pour mettre un peu d’ordre dans ce foutoir et enlever dix-sept minutes qui ne manquent pas, loin de là, à la version définitive. On cerne donc enfin son propos qui, à défaut d’être particulièrement novateur, a maintenant le mérite de la clarté : un adolescent, Bones — référence sans doute au bouquin de Russell Banks — traîne dans les ruines industrielles de Detroit à la recherche de tuyaux en cuivre qu’il revend pour se faire un peu d’argent de poche. Sa mère — la rousse Christina Hendricks, échappée de Mad Men — se voit proposer par un patron de club lubrique de devenir danseuse dans un cabaret macabre e

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Loin des hommes

ECRANS | Il serait regrettable de faire à David Oelhoffen, dont on avait déjà apprécié le premier film, le polar Nos retrouvailles, un faux procès déjà à l’origine du rejet (...)

Christophe Chabert | Mardi 13 janvier 2015

Loin des hommes

Il serait regrettable de faire à David Oelhoffen, dont on avait déjà apprécié le premier film, le polar Nos retrouvailles, un faux procès déjà à l’origine du rejet de The Search : voilà un réalisateur qui ose transporter le cinéma français ailleurs, via le genre ou grâce à un voyage plus littéral hors de nos frontières. Quoique, à l’époque où se déroule Loin des hommes (1954), l’Algérie est encore un territoire français, et c’est justement sur les premières fissures de la guerre d’indépendance que se bâtit le récit. Mais, là aussi, tout est affaire de dépaysement : l’instituteur Daru est une forme d’apatride, enseignant le français à des enfants algériens, mais dont les origines sont à chercher du côté de la Catalogne. Grande idée de David Oelhoffen : confier le rôle à Viggo Mortensen, lui-même sorte "d’acteur du monde" comme on le dit de certains citoyens, qui l’interprète avec son charisme habituel en mélangeant le français et l’

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Jacky au royaume des filles

ECRANS | Il était une fois la République Démocratique de Bubune, où les femmes ont le pouvoir qu’elles exercent par la force, où les hommes sont réduits à porter une (...)

Christophe Chabert | Vendredi 24 janvier 2014

Jacky au royaume des filles

Il était une fois la République Démocratique de Bubune, où les femmes ont le pouvoir qu’elles exercent par la force, où les hommes sont réduits à porter une proto-Burka (la «voilerie»), où les pauvres mangent une bouillie immonde plutôt que des «plantins»… L’autarcie de cette dictature militaire et féminine est aussi un principe de mise en scène pour Riad Sattouf : pas de contrechamp sur l’extérieur (simplement appelé «l’étranger»), mais une immersion dans ce monde créé de toutes pièces, où l’on s’amusera à pister les éléments prélevés dans des pays existants. Il y a donc un peu de Corée du Nord, d’Iran façon Ahmadinejad et de Russie poutinienne, ou encore d’Inde à travers les castes et les vaches sacrées ici transformées en «chevallins». L’environnement de cette comédie hallucinante et hallucinée est tenue d’un bout à l’autre avec sa calligraphie, son Histoire, son langage, et il n’y a qu’à y propulser un héros sans qualité, Jacky (Vincent Lacoste, le Bernard Menez des années 2000), qui se masturbe en pensant à la Colonel promise à prendre le pouvoir (Charlotte Gainsbourg, aussi géniale et troublante ici que chez von Trier), et dont e

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Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

ECRANS | Dans quel âge se trouve le blockbuster français ? Économiquement, sans parler d’âge d’or, on peut dire que l’affaire roule ; même une chose laborieuse comme (...)

Christophe Chabert | Jeudi 11 octobre 2012

Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

Dans quel âge se trouve le blockbuster français ? Économiquement, sans parler d’âge d’or, on peut dire que l’affaire roule ; même une chose laborieuse comme Les Seigneurs remplit sans souci les salles. Artistiquement, en revanche, on est encore à l’âge de pierre. La franchise Astérix en est le meilleur exemple : après le navet ruineux de Thomas Langmann, c’est Laurent Tirard, fort du succès glané avec son Petit Nicolas, qui a récupéré la patate chaude. Avec un budget quasiment divisé par deux (61 millions quand même !), il n’avait guère le choix : finies les courses de char dispendieuses et les packages de stars ; retour aux fondamentaux. Tirard et son co-auteur Grégoire Vigneron prennent ainsi deux décisions payantes : remettre le couple Astérix et Obélix au centre du film (ainsi que les comédiens qui les incarnent, Baer et Depardieu, excellents), et soigner un casting pour lequel chaque personnage semble avoir ét

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À moi seule

ECRANS | S’inspirant de l’affaire Natascha Kampusch, qu’il transpose librement en France aujourd’hui, Frédéric Videau raconte comment Gaëlle, enfermée pendant huit (...)

Christophe Chabert | Jeudi 29 mars 2012

À moi seule

S’inspirant de l’affaire Natascha Kampusch, qu’il transpose librement en France aujourd’hui, Frédéric Videau raconte comment Gaëlle, enfermée pendant huit ans par Vincent, un homme dont les motivations resteront jusqu’au bout mystérieuses (besoin d’amour ou envie de paternité ?), échappe à son ravisseur et tente de retrouver ses marques dans la vie réelle. Sujet passionnant, bien entendu, que le cinéaste gâche à force d’auteurisme. Plutôt que de se concentrer sur les rapports entre Gaëlle et Vincent (et laisser toute la place à l’excellent Reda Kateb, comédien physique et nerveux qui écrase littéralement la pauvre Agathe Bonitzer, au jeu statique et psychologique), il filme d’interminables séquences entre Gaëlle et sa mère (Noémie Lvovsky), son père (Bonaffé, dont la présence dans le film reste une énigme), sa psy (Hélène Fillières). L’ennui est total, l’obstination du personnage à garder pour elle ses sentiments vis-à-vis de son geôlier s’apparentant à regarder un mur pendant une heure. Ce cinéma d’auteur, qui ne s’intéresse qu’aux creux, refuse le spectacle et préfère le dialogue à l’action, les points de suspension aux points d’exclamation, est resté bloqué des années en arri

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Timide et décomplexé

ECRANS | On a découvert Riad Sattouf sur le tard, via son personnage culte Pascal Brutal. Soit la description en bande dessinée, dans une France futuriste dirigée (...)

Dorotée Aznar | Lundi 22 juin 2009

Timide et décomplexé

On a découvert Riad Sattouf sur le tard, via son personnage culte Pascal Brutal. Soit la description en bande dessinée, dans une France futuriste dirigée par Alain Madelin, du quotidien d’un parangon de virilité doutant en permanence de sa sexualité – un travail de caricaturiste averti, qui tranche cependant avec le reste de l’œuvre de son auteur. Dans le ton, déjà, beaucoup plus loufoque que dans ses travaux précédents, et dans la méthode : Sattouf se laisse systématiquement guider par son héros, improvisant le scénario de case en case. Alors que dans ses albums “générationnels“ (Retour au collège, La Vie secrète des jeunes, Manuel du puceau…), il se fonde sur ses observations, ses ressentis personnels, son propre vécu pour retranscrire de la façon la plus juste qui soit l’état d’esprit des jeunes qu’il dépeint. Ce regard acéré, tendre et empathique jusque dans l’observation des pires crasses dont sont capables les victimes de l’âge ingrat, fait toute la valeur et l’unicité des Beaux Gosses. FC

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Les Beaux Gosses

ECRANS | Pour donner le ton de cette teen comédie à la française écrite et réalisée par l’auteur de l’immortelle BD Pascal Brutal, il est bon d’en livrer un petit extrait. (...)

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2009

Les Beaux Gosses

Pour donner le ton de cette teen comédie à la française écrite et réalisée par l’auteur de l’immortelle BD Pascal Brutal, il est bon d’en livrer un petit extrait. Hervé, ado complexé et maladroit, est avec son père en voiture (le reste du film, il vit seul dans une HLM triste à pleurer avec sa mère, une harpie obsédée par la vie sexuelle de son fils, notamment son penchant masturbatoire). Il l’interroge sur son prénom : «— C’est toi ou maman qui m’avez appelé Hervé ? — C’est moi. — Pourquoi ? C’est pourri comme prénom… — Ouais, mais c’est à cause de ta grand-mère, elle est morte juste avant ta naissance, et comme elle était fan d’Hervé Villard… Sinon, on t’aurait appelé Yannick, comme Yannick Noah…». Voilà le genre de dialogues qui parsèment Les Beaux Gosses ; il en dit long sur le talent de Sattouf pour imprégner son histoire de notations arrachées à même la viande de la culture populaire française puis transformer en humour sophistiqué et ravageur. Bienvenue dans l’âge ingrat Les Beaux Gosses s’intéresse donc à une poignée d’ados ingrats, stéréotypés et immédiatement attachants : le geek zozotant, l’arabe fan de hea

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