Near Death Experience

ECRANS | L’errance suicidaire d’un téléopérateur dépressif en maillot de cycliste, où la rencontre entre Houellebecq et le tandem Kervern / Delépine débouche sur un film radical, peu aimable, qui déterre l’os commun de leurs œuvres respectives : le désespoir face au monde moderne. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 septembre 2014

Un jour comme les autres, Paul, téléopérateur chez Orange, décide de mettre fin à ses jours. Il laisse sa famille sur le carreau, enfile son maillot de cycliste Bic et part se perdre dans la montagne. Near Death Experience enregistre son errance suicidaire comme un retour à l'état primitif, tandis qu'en voix-off ses pensées sur le monde et sur sa triste existence bientôt achevée se déversent.

Après la déception provoquée par Le Grand Soir, dans lequel leur cinéma de la vignette sarcastique virait au système, Gustave Kervern et Benoît Delépine effectuent une table rase radicale. Il n'y a à l'écran qu'une âme qui vive, celle de Michel Houellebecq, dont le tempérament d'acteur a été formidablement défloré par l'excellent L'Enlèvement de Michel Houellebecq ; les autres personnages sont des silhouettes dont on ne voit la plupart du temps même pas le visage, sinon ce marcheur avec lequel Paul entame une partie de Je te tiens, tu me tiens par la barbichette… Cette nudité est renforcée par une image sale et bruitée, fruit d'un tournage en équipe réduite à l'IPhone, au plus proche de la réalité racontée à l'écran : un homme veut mourir, point.

Sans issue

À l'exception de quelques passages plutôt drôles — Houellebecq qui improvise un pseudo-rap sur la boucle d'une alarme de voiture ou qui se jette sur une tente Quechua et ses occupants — le burn out remplace ici l'habituel slow burn. Near Death Experience rumine un désespoir absolu et total contre le monde moderne, où l'individu est transformé en fourmi travailleuse et docile écrasée par le renoncement quotidien. Le film semble lui aussi errer de scène en scène, accompagnant la dérive de son personnage et ses atermoiements, ce qui en fait une œuvre peu aimable et parfois ennuyeuse à force de refuser toute concession à la dramaturgie traditionnelle.

Pourtant, quelque chose intrigue, et même passionne, dans cet objet rugueux et minimaliste : la fusion entre les obsessions de Houellebecq et ce qui constitue le cœur secret de tous les films de Kervern et Delépine. On ne sait plus qui parle à l'écran, de l'auteur ou des cinéastes, mais tous convergent vers l'expression d'une rage froide et résignée face à un présent désormais dépourvu de futur. Dans Mammuth, la poésie et l'art brut offraient à Depardieu une issue ; ici, il n'y en a aucune, sinon celle d'une mort la plus rapide et la plus douce possible.

Near Death Experience
De Gustave Kervern et Benoît Delépine (Fr, 1h27) avec Michel Houellebecq…

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Kervern, Delépine & Gardin : « les films, ça sert à montrer le pire »

Effacer l’historique | Sortant en salle alors qu’ils assurent chacun “la demi-présidence“ du Festival d’Angoulême — « trop content parce qu’on adore la présidence et les demis » — le neuvième long-métrage du duo Kervern & Delépine accueille une nouvelle convive, Blanche Gardin. Les trois ont la parole.

Vincent Raymond | Jeudi 27 août 2020

Kervern, Delépine & Gardin : « les films, ça sert à montrer le pire »

Effacer l’historique est-il un film intemporel ? Benoît Delépine : J’espère qu’il l’est ! Il est contemporain dans le sens où l'on parle de choses qui arrivent en ce moment… et qui seront bien pire plus tard. Quelle a été l’idée première ? BD : On s’était juré il y a quinze ans d’essayer de faire dix films ensemble et de commencer en Picardie pour finir à l’île Maurice. À chaque film, on essaie de placer l’île Maurice, à chaque fois ça a merdé, c’est compliqué — et là on en a fait dix si on compte le court-métrage avec Brigitte Fontaine. Il suffit qu’on trouve une idée à la con qui nous fasse rire pour qu’on reparte sur un nouveau projet ; on aura au moins réussi ça. Elle nous hantait l’île Maurice avec l’histoire du dodo… Le jour où l'on s’est rendu compte d'à quel point on se fait pigeonner par l’ensemble des GAFAM réunis, qu’on a appris que génétiquement c’était un cousin du pigeon moderne, c’était trop beau ! Il y a dix ans, on avait failli écrire un scénario avec Gérard Depardieu tout seul à l’île Maurice qui avait revendu sa société en France et qui se f

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L’amour en queue de poisson : "Poissonsexe" de Olivier Babinet

Comédie | Un futur inquiétant, où il ne reste qu’une seule baleine. Scientifique dans un institut de recherches maritimes, Daniel s’échine à essayer de faire s’accoupler des poissons et échoue à trouver l’âme sœur. Son existence change lorsqu’il ramasse sur la plage un poisson mutant doté de pattes…

Vincent Raymond | Mercredi 2 septembre 2020

L’amour en queue de poisson :

Initialement prévu le 1er avril sur les écrans, jour ô combien adapté à une fable poissonneuse, ce film avait dû pour cause de confinement rester le bec dans l’eau attendant l’avènement de jours meilleurs. S’il est heureux de le voir émerger, on frémit en découvrant le monde pré-apocalyptique qu'il décrit en définitive aussi proche du nôtre : certains ne prophétisent-ils pas la pandémie comme faisant le lit de la 6e extinction massive ? Guère optimiste, mais comme s’en amusait Gustave Kervern, « je ne joue que dans des films tristes ; je refuse les films gais ». Au-delà de la boutade, Poissonsexe marie les menaces du conte philosophique d’anticipation et la poésie du parcours sentimental de Daniel, colosse au cœur de fleur bleue égarée dans un monde où amour et procréation sont totalement décorrélés ; où les couleurs froides font écho aux relations du même tonneau. Après la parenthèse lumineuse que constituait son documentaire Swagger, Olivier Babinet renoue donc

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Contrôle, hâte, suppression : "Effacer l’historique" de Kervern & Delépine

Comédie | Bienvenue dans un monde algorithmé où survivent à crédit des banlieusards monoparentaux et des amazones pas vraiment délivrées. Bienvenue face au miroir à peine déformé de notre société où il ne manque pas grand chose pour que ça pète. Peut-être Kervern & Delépine…

Vincent Raymond | Jeudi 27 août 2020

Contrôle, hâte, suppression :

Un lotissement, trois voisins anciens Gilets jaunes, une somme de problèmes en lien avec l’omniprésente et anonyme modernité d’Internet. Au bout du rouleau, les trois bras cassés unissent leurs forces dans l’espoir de remettre leur compteur numérique à zéro. Faut pas rêver ! L’évaporation de l’humain et sa sujétion aux machines… Ce que la science-fiction, l’horreur ou le techno-thriller avaient déjà traité, est désormais une pièce jouée dans vie quotidienne de chacun. Une histoire à la Ionesco ou à la Beckett dont Effacer l’historique pourrait constituer une manière d’adaptation. Est-ce la présence de Blanche Gardin et de Denis Podalydès qui confère un cachet de théâtralité à ce film ? Il ne se démarque pourtant guère des autres réalisations du duo grolandais, suivant une mécanique de film à saynètes ou à tableaux (plus qu’à sketches) déclinant ce thème confinant à celui l’ultra-solitude contemporaine. Et dé

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Emmanuelle Devos, et néanmoins patronne…. : "Les Parfums"

Comédie | En galère de boulot, Guillaume devient le chauffeur d’Anna Walberg, “nez“ indépendante dans l’univers de la parfumerie et femme si exigeante qu’elle a épuisé tous ses prédécesseurs. Mais Guillaume va s’accrocher en lui tenant tête. Une manière de leur rendre service à tous les deux…

Vincent Raymond | Vendredi 26 juin 2020

Emmanuelle Devos, et néanmoins patronne…. :

Devenu un visage familier grâce à la série 10% , Grégory Montel avait “éclos“ en 2012 au côté du regretté Michel Delpech dans le très beau L’Air de rien, première réalisation de Stéphane Viard et… Grégory Magne. Après l’ouïe, celui-ci s’intéresse donc à l’odorat mais conserve peu ou prou un schéma narratif similaire puisque son héros ordinaire-mais-sincère parvient à nouveau à redonner du lustre à une vieille gloire recluse prisonnière de son passé et/ou ses névroses, tout en s’affirmant lui-même ; la différence majeure réside dans le fait qu’une relation fatalement plus sentimentale que filiale se noue ici entre les protagonistes. Loin d’être une bluette à l’anglaise où les deux tourtereaux roucoulent après avoir fait chien et chat pendant l’essentiel du film, cette comédie sentimentale mise beaucoup — à raison — sur les à-côté des personnages : le métier de sentir et composer des fragrances (étrangement peu exploité jusqu’à pré

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Faible fable : "I Feel Good" de Benoît Delépine & Gustave Kervern

Bad Trip | de Benoît Delépine & Gustave Kervern (Fr, 1h43) avec Jean Dujardin, Yolande Moreau, Jean-Benoît Ugeux…

Vincent Raymond | Lundi 24 septembre 2018

Faible fable :

Partisan du libéralisme et du moindre effort depuis sa naissance, Jacques est aussi convaincu qu’il aura un jour l’idée qui le fera milliardaire. C’est pourtant en peignoir qu’il débarque chez sa sœur Monique, à la tête d’une communauté Emmaüs. Fauché comme les blés, mais avec une idée… Les Grolandais ont fait suffisamment de bien au cinéma ces dernières années pour qu’on ne leur tienne pas rigueur de cet écart, que l’on mettra sous le compte de l’émotion suscitée par la disparition prématurée de leur président Salengro le 30 mars dernier. Le fait est que la greffe Dujardin ne prend pas chez eux, même si son personnage est censé porter des valeurs totalement étrangères à leur cosmos habituel. Sans doute s’agit-il de deux formes d’humour non miscibles, faites pour trinquer hors plateau, pas forcément pour s’entendre devant la caméra. I Feel Good se trouve aussi asphyxié par son manque d’espace(s). Baroque et hétéroclite, le décor de la communauté est certes inspirant, avec ses trognes explicites et son potentiel architectural (hélas sous

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Rentrée très classe au Comœdia

Avant-Premières | C’est un carton plein. Avec neuf avant-premières — quasiment toutes escortées par les équipes — pour le seul mois de septembre, le Comœdia va non pas suivre (...)

Vincent Raymond | Lundi 3 septembre 2018

Rentrée très classe au Comœdia

C’est un carton plein. Avec neuf avant-premières — quasiment toutes escortées par les équipes — pour le seul mois de septembre, le Comœdia va non pas suivre mais précéder l’actualité de cette riche rentrée cinématographique. Dès cette semaine, le multiplexe art et essai du 7e arrondissement a ainsi prévu de recevoir Germinal Roaux, réalisateur de Fortuna (jeudi 6 septembre à 20h), puis Pierre Schoeller pour sa très attendue fresque Un peuple et son roi (lundi 10 à 20h) et enfin le Grolandais Benoît Délépine, coréalisateur de I Feel Good, accompagné par l’une de ses interprètes Yolande Moreau (mardi 11 à 20h). Trois œuvres en apparence dissemblables par la forme, le contexte qui pourtant font écho aux problématiques sociales contemporaines : l’une parle de l’accueil des réfugiés et réfugiées, l’autre des prémices de la Révolution ; la dernière de la fascination pour l’argent. La vraie vie est toujours au cinéma. Au Cinéma Comœdia

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Comment ça va avec la douleur ? : "Rester vivant - méthode"

Aïe ! | de Erik Lieshout (P-B, 1h10) avec Iggy Pop, Michel Houellebecq, Robert Combas…

Vincent Raymond | Lundi 14 mai 2018

Comment ça va avec la douleur ? :

De la douleur surmontée naît la création poétique. Tel est le postulat de l’essai signé par Michel Houellebecq en 1991, Rester vivant, méthode. Un bréviaire dont fait ici son miel Iggy Pop, jadis réputé pour ses performances scéniques limites conjuguant scarifications et auto-mutilations diverses. En vénérable pré-punk apaisé, l’Iguane s’emploie à lire devant la caméra quelques stances de l’ouvrage, à les commenter à la lumière de son parcours ; croisant sa propre vie avec celle d’autres artistes aussi marqués par la souffrance que lui. On y découvre les écrivains écorchés Claire Bourdin et Jérôme Tessier, ainsi que le vibrionnant peintre Robert Combas, témoignant tous de leur rapport intime à la maladie — schizophrénie, dépression ou autre plaie intérieure térébrante qu’ils ont convertie en carburant créatif. Et puis il y a dans un recoin du film, à son extrémité caudale même, un certain “Vincent“, artiste reclus absorbé par un grand œuvre mystérieux. Il s’agit du seul “personnage“ fictif de ce documentaire hybride, interprété par Houellebecq en personne. Visage rongé de

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Meunier, tu brailles ! : "Cornélius, le meunier hurlant"

Conte | de Yann Le Quellec (Fr, 1h47) avec Bonaventure Gacon, Anaïs Demoustier, Gustave Kervern…

Vincent Raymond | Lundi 30 avril 2018

Meunier, tu brailles ! :

Cornélius Bloom choisit d’installer son futur moulin dans un village du bout du monde, où il tape dans l’œil de Carmen, la fille du maire — belle comme un coquelicot. Mais le meunier souffre d’une étrange affection : il hurle la nuit comme un loup. La population finit par le chasser… Avec son titre à moudre debout, cette fable chamarrée donne déjà de sérieux gages d’excentricité. Elle les assume dès son introduction, escortée par une ballade infra-gutturale chewing-gumisée par Iggy Pop dans son français rocailleux si… personnel. Auteur de Je sens le beat qui monte en moi (2012), Yann Le Quellec sait s’y prendre pour créer une ambiance décalée à base d’absurdités légères. Il a de quoi la maintenir tout au long des (més)aventures de Cornélius, dans un style entre Tati et Thierrée, où il conjugue la virtuosité acrobatique de ces poètes du déséquilibre et une fantaisie de jongleur de mots. Histoire d’exclusion et de différence avec un prince charmant un peu crapaud (à barbe), un loup (ou du moins son cri), une fille du r

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"Un petit boulot", poilant polar

ECRANS | de Pascal Chaumeil (Fr, 1h37) avec Romain Duris, Michel Blanc, Gustave Kervern…

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Que fait un chômeur en galère lorsqu’un petit parrain local lui propose de tuer son épouse volage contre dédommagement ? Eh bien il accepte, et il y prend goût… Rigoureusement amorale mais traitée sur un mode semi-burlesque, cette aventure de pieds-nickelés débutant dans le crime restera ironiquement comme le meilleur film du réalisateur de L’Arnacœur Pascal Chaumeil, disparu il y a un an — et ce, malgré une petite baisse de rythme dans le dernier tiers, quand l’apprenti sicaire succombe aux charmes d’une jeune femme un peu trop lisse. Davantage de pétillant (ou de détonnant) eût été bienvenu… Outre une belle distribution réunissant des comédiens se faisant rares, Un petit boulot bénéficie en la personne de Michel Blanc des services d’un scénariste-dialoguiste tant précis que percutant, en phase avec l’humour anglo-saxon du roman-source de Iain Levinson. Lorsque l’on mesure tout ce qu’il insuffle ici en rythme, présence et humour noir, on s’étonne d’ailleurs qu’il ne reprenne pas du service comme cinéaste.

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Saint Amour

ECRANS | Le millésime 2016 des plus illustres cinéastes grolandais est arrivé, et il n’a rien d’une pochade : derrière son nez rouge de clown, Saint Amour dissimule une histoire d’amour(s) tout en sobriété.

Vincent Raymond | Mercredi 2 mars 2016

Saint Amour

Pour un réalisateur seul, jongler les yeux bandés avec un baril de pétrole ouvert et un flambeau doit certainement se révéler plus sécurisant que diriger la paire Depardieu-Poelvoorde partant en goguette sur la route des vins. Sur le papier, Kervern & Delépine n’étaient donc pas trop de deux face au fameux duo. Cela dit, les risques étaient limités pour les compères, étant donné leur proximité avec les comédiens (déjà pratiqués dans Mammuth et Le Grand Soir) ; ils partageaient en outre leur science du jus de la treille. Cette… “communion d’esprit” explique comment et pourquoi les auteurs ont pu mener leur barque sans dériver, en nochers précis. Spirituel ou spiritueux Mais Saint Amour ne se limite pas à son germe éthylique : l’essence de ce road movie, c’est le voyage de quelques centimètres que vont parcourir un père et un fils l’un vers l’autre. Un rapprochement sensible et enivrant — facilité par leur hâbleur de chauffeur — donnant l’occasion d’apprécier Depardieu, plus fragile qu’un roseau dans son corps de chêne, lorsqu’il tente avec une maladresse rustaude de parler à son Bruno de fils,

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Soumission

CONNAITRE | de Michel Houellebecq (Flammarion)

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2015

Soumission

Le bruit médiatique disait, avant l’arrivée en librairies de Soumission, que le dernier Houellebecq était un roman sur l’islam ; après sa sortie (le 7 janvier !), non seulement l’idée était incrustée dans les consciences des (non ou futurs) lecteurs, mais l’auteur était carrément devenu «islamophobe». Il aurait suffit de laisser passer l’orage et de le lire à tête reposée — si tant est que cela est possible vu le contexte — pour se rendre compte que tout cela était au mieux superficiel, au pire absolument faux. L’islam, dans Soumission, est autant un prétexte qu’un révélateur d’un état de la société française mais aussi, et surtout, du héros houellebecquien, nommé ici François, professeur de littérature à l’Université, quadragénaire désabusé et résigné à mourir seul. Lorsqu’en 2022 Mohamed Ben Abbes, fondateur d’un parti baptisé la Fraternité musulmane, parvient à la Présidence de la République avec le soutien des grands partis de gauche, du centre et de droite, François découvre que ce qui a changé — obligation de se convertir pour retrouver son poste, magasins de vêtements féminins fermés — est finalement moins fort que ce qui demeure immuabl

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Dans la peau de Michel Houellebecq

SCENES | Alors que son dernier livre, en rien le scandale islamophobe annoncé, continue de diviser les médias, Julien Gosselin, 27 ans, donne à voir avec sa version théâtrale des "Particules élémentaires" à quel point Houellebecq creuse depuis vingt ans un même sillon désenchanté. Créée à Avignon en 2013, voilà enfin livrée à domicile cette adaptation fidèle, énamourée et passionnante de ce grand roman d’anticipation.

Nadja Pobel | Mardi 27 janvier 2015

Dans la peau de Michel Houellebecq

Quand en 1998 sort Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq n’est pas encore une figure publique. Julien Gosselin, qui met en scène pour la première fois en France ce texte, a lui à peine dix ans. A l'époque, la lucidité (le cynisme diront les bénis oui-oui) qui irradie de ce roman est une anomalie parmi les écrivains hexagonaux contemporains. Il y en a certes de très grands (Carrère, Modiano, Le Clézio…), mais aucun n’embrasse la société dans son ensemble comme Houellebecq, capable d’insuffler un vrai souffle narratif à des propos sans concession sur son époque. Le mérite premier de Gosselin et son collectif Si vous pouviez lécher mon coeur est de faire éclater à nouveau la qualité et la profondeur de ces Particules hautement autobiographiques, revendiquant l'hommage au point que l'auteur est doublement présent dans la pièce : sous la forme du personnage de Michel et sous celle d’un narrateur, saisissant double physique de l’écrivain. En s’emparant du théâtre-récit, en acceptant donc sans rougir de ne pas entrer dans un genre plus classique de spectacle dialogué, la troupe enchaîne des séquences souvent monologuées, donna

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Dans la cour

ECRANS | Rencontre dans une cour d’immeuble entre un gardien dépressif et une retraitée persuadée que le bâtiment va s’effondrer : entre comédie de l’anxiété contemporaine et drame de la vie domestique, Pierre Salvadori parvient à un équilibre miraculeux et émouvant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Dans la cour

En pleine tournée et avant même le début du concert, Antoine décide de ne plus chanter dans son groupe de rock. Plus la force, plus le moral. Après un rapide passage par Pôle Emploi, il est engagé comme gardien d’immeuble par Mathilde, nouvellement retraitée. Quelques jours plus tard, Mathilde découvre une fissure dans le mur de son appartement, et cette lézarde va devenir une obsession ; la voilà persuadée que c’est tout l’immeuble qui menace de s’effondrer. Pendant ce temps, Antoine doit faire face aux doléances des autres voisins, dont un architecte à fleur de peau et un marginal trafiquant de vélos. Le dernier film de Pierre Salvadori rompt ainsi avec les tentatives lubitschiennes de Hors de prix et De vrais mensonges pour revenir à ses premières amours : la comédie douce-amère en forme de chronique du temps présent et, surtout, du temps qui passe. Antoine est à bout de souffle social et sentimental, Mathilde en fin de partie existentielle ; ces deux solitaires très entourés vont se prendre d’affection l’un pour l’autre, tentant de comble

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Berlinale 2014, jour 2. Est-ce que le festivalier est content ?

ECRANS | Is the man who is tall happy ? de Michel Gondry. We come as friends de Hubert Sauper. L’Enlèvement de Michel Houellebecq de Guillaume Nicloux. ’71 de Yann Demange.

Christophe Chabert | Dimanche 9 février 2014

Berlinale 2014, jour 2. Est-ce que le festivalier est content ?

Pour l’instant, la chance n’est pas avec nous à cette Berlinale. Enfin, elle n’est pas sur la Berlinale tout court, si on en croit l’incroyable incident qui a provoqué l’interruption de la projo presse officielle de The Monuments Men de George Clooney, présenté hors compétition. Après une demi-heure plaisante quoique très futile et old school de ce film de guerre où Clooney, plus Clooney que jamais, monte une équipe de spécialistes pour aller préserver les œuvres d’art du pillage nazi en cours, des cris sont partis du balcon, puis un brouhaha intense entrecoupé de « a doctor ! a doctor ! ». Ensuite, les spectateurs réclamèrent qu’on rallume la salle, puis qu’on arrête le film. Ça peut arriver. Et ce n’est pas drôle. Sans savoir quand le film allait reprendre, et sachant que derrière nous attendait une des rares projections du nouveau film d’Hubert Sauper — on y revient — on a préféré aller prendre le temps de rédiger ce billet-là… Quant au Clooney, si la bonne fortune des billets encore disponibles nous sourit, ce sera pour demain… Chomsky / Gondry : communication réussie Juste avant, très belle surprise avec le nouveau film de Michel Gondry,

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Avignon - Jour 3 - Ultra moderne solitude

SCENES | "Les Particules élémentaires" et "Exhibit B"

Nadja Pobel | Samedi 13 juillet 2013

Avignon - Jour 3 - Ultra moderne solitude

Le buzz du festival n'est pas dans la cour d'honneur mais à quelques encablures d'Avignon, à Vedène, avec une adaptation improbable et inespérée du deuxième roman de Michel Houellebecq, qui contient tous les autres, Les Particules élémentaires. Aux manettes, un gamin de 26 ans, Julien Gosselin, pêche parfois par excès de jeunisme, comme si un micro et une séquence de coït à poil étaient les ingrédients indispensables d'un spectacle moderne. Passées ces quelques réserves, force est de constater que ce travail ne manque pas d'énergie. C'est toutefois quand on oublie le collectif (onze au plateau) et que le jeu comme le texte se resserrent sur un ou deux personnages, dans la deuxième partie de la pièce (sur près de quatre heures au total),  que ce travail trouve son point culminant. Par exemple dans cette magistrale et déchirante scène où Michel s'aperçoit, à quarante ans, qu'il est passé à côté de l'amour de sa vie, sa triste et désenchantée amie de collège. Gosselin parvient, sur un plateau nu, sans coulisses, avec des acteurs-musiciens en permanence en scène et une utilisation enfin judicieuse de la vidéo, à rendre l'abyssal individualisme q

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Le Grand Soir

ECRANS | Comme s’ils étaient arrivés au bout de leur logique cinématographique, Gustave Kervern et Benoît Delépine font du surplace dans cette comédie punk qui imagine la révolution menée par deux frères dans un centre commercial. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 1 juin 2012

Le Grand Soir

Dans Mammuth, le cinéma de Kervern et Delépine semblait toucher son acmé : leur colère froide, leur art de la mise en scène à l’humour très noir, leur goût pour le road movie, tout cela était transcendé par la rencontre avec Gérard Depardieu, à la fois grandiose et nu, dans l’abandon à son personnage et la réinvention de sa légende. Avec Le Grand Soir, c’est l’inverse qui se produit : le sujet était taillé pour eux (deux frères, l’un punk, l’autre représentant dans un magasin de literie, vivent les ravages de la mondialisation depuis un centre commercial) et l’idée de réunir Benoît Poelvoorde et Albert Dupontel, acteurs géniaux qui n’avaient jamais tourné ensemble, ressemblait à un coup de génie. Le film débute d’ailleurs par une séquence qui aurait pu être d’anthologie : face à leur paternel incarné par un impassible Areski Belkacem, les deux se lancent dans une logorrhée croisée où aucun n’écoute l’autre. En fait, on touche

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Mammuth

ECRANS | De Gustave Kervern et Benoît Delépine (Fr, 1h33) avec Gérard Depardieu, Yolande Moreau, Isabelle Adjani, Miss Ming…

Christophe Chabert | Mercredi 14 avril 2010

Mammuth

Quelles traces laisse un homme dans un monde où le travail est devenu la vraie mesure de la vie ? Des bulletins de salaire, des attestations de cotisation retraite… Mais ces traces, la société libérale n’est-elle pas en train de les effacer à coups de concentrations industrielles, de délocalisations et de faillites ? C’est l’expérience que va vivre Serge Pilardosse ; à l’orée de ses soixante ans, il doit faire le tour de ses anciens employeurs pour espérer toucher une pension à taux plein. Il enfourche donc sa vieille moto allemande (une Munchen Mammut) et part sur les routes à la recherche des précieux documents. Sauf que… Entre patrons grabataires, entreprises envolées, rencontres malheureuses ou au contraire libératrices, Serge va perdre de vue sa quête et découvrir autre chose… Parti comme une suite logique de leur précédent Louise-Michel (une charge vacharde contre l’absurdité capitaliste), Mammuth, comme son personnage, bifurque en cours de route. Kervern et Delépine aussi : leur film est sans doute le plus libre, le plus grisant et le plus touchant qu’ils aient réalisés. Loin des plans millimétrés d’Aaltra et d’Avida, la chair filmique

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Mammuth, poids léger

ECRANS | Cinéma / Pour "Mammuth", leur quatrième film en tant que réalisateurs, les Grolandais Benoît Delépine et Gustave Kervern ont embarqué un monstre désacralisé, Gérard Depardieu, dans un road movie drôle et mélancolique. Rencontre avec Gustave Kervern, artisan d’un cinéma populaire d’avant-garde. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 14 avril 2010

Mammuth, poids léger

Ce matin-là, nous retrouvons Gustave Kervern dans un hôtel moderne du flambant neuf Cours Charlemagne, où il prend son petit-déjeuner avec quelqu’un rencontré par hasard dans la salle à manger de l’hôtel, un nommé Paul-Émile Beausoleil, venu de Martinique pour représenter une association s’occupant de pensions de retraites. La coïncidence amuse Kervern, qui lui explique le sujet de Mammuth, et s’empresse de lui demander d’en parler dans le journal de son association ! «Il faut être malin», commente-t-il. «Tout le monde l’est aujourd’hui dans le milieu du cinéma…». Plus tard pendant l’interview, il expliquera que lui et son complice Benoît Delépine se comportent «comme des pirates». «On y va au culot. Je me souviendrai toujours de Benoît essayant d’appeler Jacques Chirac pour lui dire un truc !». Dans le même registre, il raconte comment ils se sont fait jeter par David Lynch, qu’ils étaient allés voir dans son hôtel à Paris pour lui demander de jouer dans Avida. C’est le même genre de «défis» qui les a poussés à appeler Gérard Depardieu pour lui proposer un rôle. «On a vu Depardieu sur sa moto cheveux au vent, et on a eu l’idée du film. On ne le connaissait

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«On voulait un film radical»

ECRANS | Gustave Kervern, co-réalisateur avec son complice Benoît Delépine de Louise-Michel, et agitateur à particule au sein de Groland Magzine. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 18 décembre 2008

«On voulait un film radical»

Petit Bulletin : Par rapport à Aaltra et Avida, Louise-Michel est très différent esthétiquement, moins léché, plus rugueux…Gustave Kervern : On a moins privilégié la forme car il fallait être le plus drôle possible. On a quand même cherché le bon cadre pour raconter tout en plans fixes, mais le fait de passer à la couleur, y a pas à chier, c’est moins beau. Quand on a fait les essais, je trouvais ça affreux ; on a rajouté un vague filtre chocolat pour réchauffer l’image, mais on n’avait pas beaucoup de temps. Tout s’est fait dans l’urgence. Le noir et blanc ne servait à rien ici, ça se justifiait dans les deux premiers films, ça leur donnait un côté mystérieux, poétique. Là, il n’y avait aucun mystère dans le scénario, on voulait que ce soit radical. L’autre différence, c’est que ni Benoît ni vous ne jouez dedans.On voulait vraiment changer. On ne pouvait pas refaire un film en noir et blanc, encore avec nous. On s’était pris Avida dans la tronche et son cortège d’incompréhensions et de points d’interrogation… C’est-à-dire ?Les gens, en général, n’ont rien compris au film, ils ressemblaient à des rescapés d’accident d’avion quand ils sortai

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Louise-Michel

ECRANS | Après Aaltra et Avida, Gustave Kervern et Benoît Delépine reviennent avec un film furieux, hirsute, mal élevé, enragé et joyeusement anar. Salutaire, donc. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 17 décembre 2008

Louise-Michel

Ça commence par un sabordage en règle. Vous avez aimé le beau cinémascope noir et blanc, les plans contemplatifs et les gags chorégraphiés d’Aaltra et Avida ? Louise-Michel fout presque tout au feu. Couleurs ternes et cadres étroits, focales plates et décors déprimants : le film ne drague pas son spectateur. Et pour cause : il n’y a pas de quoi pavoiser avec cette histoire de patron voyou qui délocalise son usine dans la nuit, laissant des dizaines d’ouvrières sur le carreau. Comme un conte cruellement d’aujourd’hui, le film va orchestrer la revanche des petits sur les gros : les anciennes employées réunissent leurs indemnités pour engager un tueur afin d’aller descendre le boss ripou. Là où un scénariste trop roué aurait tiré l’argument vers la mécanique polardeuse, Kervern et Delépine choisissent une toute autre option. Il faut dire que là où la plupart des films carburent à l’eau plate et au Guronzan, Louise-Michel tourne avec de la rage et de l’alcool à 90° ingurgité cul-sec. C’est ce côté furieux qui va progressivement emporter le spectateur le long de ce road-movie cabossé où un couple impossible (Yolande «Louise» Moreau et Bouli «Michel» Lanners) remonte rien moins que la py

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«LE chien des années 2000»

ARTS | Michel Houellebecq, termine le montage du film qu’il a réalisé à partir de son roman La Possibilité d’une île, et participe à la Biennale d’Art Contemporain où il expose les œuvres du «prophète» du film. Propos recueillis par Christophe Chabert et Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mercredi 26 septembre 2007

«LE chien des années 2000»

Petit Bulletin : Vous êtes invité par la Biennale d’Art Contemporain pour être un «joueur» cherchant à définir la décennie en cours… Comment s’est passé cette rencontre avec les commissaires de la Biennale ?Michel Houellebecq : (Long silence) C’est un ami commun. (Long silence) Au départ, je voulais quelqu’un pour faire des sculptures pour le film, La Possibilité d’une île. (Le téléphone sonne) Excusez-moi. Au départ, je voulais juste des sculptures, mais finalement, je me suis souvenu d’un musée que j’avais vu, le musée de la préhistoire, et je me suis dit que ce ne serait pas mal pour une scène d’avoir une salle avec des vitrines exposant les œuvres du prophète. Le prophète est censé être un artiste dont les œuvres reflètent sa vision du monde donc… (Long silence) donc c’est vrai que les mettre dans une exposition était assez naturel., car c’est déjà dans le film une espèce de lieu d’exposition. Les interprétations des œuvres du prophète sont différentes dans le film et dans le livre ?Ah oui, ça a complètement changé, car le personnage a changé. Il est plus sérieux, plus tourmenté, moins charlatan. La Possibilité d’une île devient une forme de work in p

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