Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

ECRANS | « Knight of cups » de Terrence Malick.

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2015

Bien sûr, on a vu d'autres films aujourd'hui à Berlin… Bien sûr, monopoliser un billet entier pour un seul film, dans un festival, ce n'est pas forcément le contrat… Mais un nouveau film de Terrence Malick est un événement qui mérite qu'on lui accorde une place particulière. Et ce d'autant plus que Knight of cups est absolument admirable, surprenant pour ceux qui ne considèrent pas le cinéma de Malick seulement comme une suite d'images accompagnée de voix-off méditatives.

Depuis ce sommet indépassable qu'était Tree of life, il semble que Malick se plaise à déplier les motifs qu'il avait synthétisés dans son œuvre phare, tout en ramenant son cinéma vers des sujets profondément actuels. Déjà, dans À la merveille, il évoquait à sa manière singulière la crise des subprimes ou l'extraction du gaz de schiste. Dans Knight of cups, c'est l'écart monstrueux entre le monde du divertissement californien avec ses fêtes et ses excès, et les miséreux qui jonchent les trottoirs de Los Angeles où qui hantent les ateliers de fabrication clandestine. Un monde divisé, où les fossés se creusent comme des brèches causées par un séisme. C'est d'ailleurs un tremblement de terre qui fait sortir pour la première fois Rick, le protagoniste de Knight of cups, de son apathie. La scène est saisissante, la caméra enregistrant les murs qui tremblent et les passants qui se couchent par terre, alors qu'elle semble ne pas accuser les secousses, conservant cette apesanteur qui constitue un des aspects les plus saillants du style Malick — une fois encore, le travail d'Emmanuel Lubezki à l'image est prodigieux.

Divisé, Rick l'est aussi. Le film s'ouvre sur une parabole — dite par la voix grave de Charles Laughton, étonnante résurrection de l'acteur en narrateur fantôme — expliquant comment un prince part à la recherche d'un trésor, trouve une perle, puis boit une eau qui lui fait oublier son statut royal. Rick est ce prince, ce «chevalier des coupes» qui s'est perdu en chemin, un fils prodigue soumis à une amnésie le conduisant à chercher sans relâche son destin. Il est acteur, organise des soirées décadentes et sans fin dans sa villa hollywoodienne, et la voix-off le présente comme un «womanizer», un séducteur invétéré. Mais tout cela semble l'ennuyer, le couper un peu plus de l'essentiel et le plonger dans la culpabilité. Christian Bale rejoint ainsi la galerie des héros malickiens — Jim Caviezel dans La Ligne rouge, Sean Penn dans Tree of life, Ben Affleck dans À la merveille — tous égarés, errants, mais aussi doués de cette capacité d'émerveillement qui est, pour le cinéaste, le seul moyen de retrouver son être au monde.

Rick se perd dans le désert, comme s'il devait faire le point sur sa vie, et défilent alors les épisodes de son existence, tous résumés par une figure du jeu de tarot en guise de chapitre — une nouveauté dans la grammaire malickienne. Il y a d'abord ce père qui ne s'est jamais remis de la mort d'un de ses enfants et qui sombre dans une folie shakespearienne — une image bouleversante le montre sur une scène de théâtre devant un public clairsemé, Roi Lear contemporain déchu et désespéré. Il y a ensuite ce frère qui est comme l'antithèse de Rick : violent, imprévisible, explosif, associable. Malick offre ici un prolongement de ce qui était déjà au cœur de Tree of life : la fratrie amputée d'un de ses membres, provoquant un schisme impossible à combler. C'est aussi une bonne entrée dans ce qui deviendra le cœur de Knight of cups : le portrait de cette surface blanche qu'est Rick se dessine au contact de ceux qui le côtoient, d'abord sa famille, puis les femmes qu'il a aimées, convoitées, désirées, possédées.

Si chacune "représente" une voie possible dans la destinée sentimentale de Rick, Malick a l'intelligence de leur donner une vie propre à l'écran. Plus que la rockeuse sexy, l'étrangère inatteignable, l'épouse délaissée, la go-go danseuse affranchie ou l'amante adultère, ce sont avant tout de magnifiques portraits de femmes libres qu'il choisit de mettre en scène. C'était déjà sensible dans À la merveille, ça l'est puissance dix dans Knight of cups : Malick est un poète de la féminité, magnifiant ses actrices en leur offrant la possibilité d'une expressivité totale, jamais bridée ou canalisée. Même quand il filme une naïade anonyme dans une piscine ou sur un balcon, il le fait comme un peintre réaliserait un nu. Le nu a d'ailleurs remplacé chez Malick la nature (morte), beaucoup moins présente que d'habitude, même si on voit dans le film deux passages sublimes où des chiens plongent au ralenti pour attraper, la gueule ouverte, des balles en mousse et un pélican égaré qui déambule en pleine rue de Los Angeles…

En fin de compte, Knight of cups interroge avant tout la question de la «liberté», point de fuite du récit qui vient l'éclairer et le rendre d'un seul coup limpide. Malick délaisse ici Heidegger pour s'approcher des philosophes existentialistes, mais c'est à Bergson que l'on pense. En effet, Rick parvient à la liberté une fois synthétisées ses diverses expériences vitales, celles qui ont constitué son moi d'être libre qui s'exprimera ensuite dans tous ses choix futurs. Plus encore, cette idée de la liberté bergsonienne conçue comme un continuum, un flux d'événements qui s'interpénètrent dans la durée, est peut-être la meilleure définition du style Malick tel qu'il le pratique aujourd'hui : dans Knight of cups, comme dans À la merveille, tout semble couler comme dans un torrent de souvenirs ou un rêve arraché directement au subconscient de son auteur — cette idée du «rêve» est d'ailleurs très tôt évoquée dans le film, notamment à travers quelques images cosmiques encore plus belles que celles de Tree of life.

La générosité avec laquelle Malick prodigue ses visions est, même pour le plus grand connaisseur de son œuvre, une source infinie de surprises et d'enchantement. Regarder le monde à travers les yeux du cinéaste, c'est littéralement le redécouvrir. Lorsqu'on était sorti d'Adieu au langage à Cannes, on n'avait pas hésité à comparer ce Godard-là à Malick ; et il est vrai qu'on ne voit aucun autre cinéaste aujourd'hui possédant un désir aussi impérieux de montrer la puissance picturale du cinéma, mais aussi sa portée politique et métaphysique. On en revient à cette idée de liberté : là où tant de réalisateurs n'ont même plus besoin d'un producteur pour formater leurs films et revoir à la baisse leurs ambitions, Malick croit encore que le cinéma peut tout montrer, tout exprimer, tout faire ressentir, à partir du moment où il est un geste libre, une proposition unique que chaque spectateur — à condition qu'il ne soit pas lui-même formaté par les images interchangeables qu'il avale en permanence — pourra s'approprier, méditer et rêver, encore et encore.

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Celui qui croyait au Ciel et à la terre : "Une vie cachée"

Biopic à la Malick | L’inéluctable destin d’un paysan autrichien objecteur de conscience pendant la Seconde Guerre mondiale, résistant passif au nazisme. Ode à la terre, à l’amour, à l’élévation spirituelle, ce biopic conjugue l’idéalisme éthéré avec la sensualité de la nature. Un absolu de Malick, en compétition à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 10 décembre 2019

Celui qui croyait au Ciel et à la terre :

Sankt Radegund, Autriche, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Fermier de son état, Franz Jägerstätter refuse par conviction d’aller au combat pour tuer des gens et surtout de prêter serment à Hitler. Soutenu par son épouse, honni par son village, il sera arrêté et torturé… Il convient d’emblée de dissiper tout malentendu. Cette “vie cachée“ à laquelle le titre se réfère n’évoque pas une hypothétique clandestinité du protagoniste, fuyant la conscription en se dissimulant dans ses montagnes de Haute-Autriche pour demeurer en paix avec sa conscience. Elle renvoie en fait à la citation de la romancière George Eliot que Terrence Malick a placée en conclusion de son film : « car le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et le fait que les choses n’aillent pas aussi mal pour vous et moi qu’il eût été possible est à moitié dû à ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée et reposent dans des tombes que l'on ne visite plus. » Un esprit saint Créé bienheureux par l’Église en 2007, Jägerstätter

Continuer à lire

On connaît la chanson : "Song To Song" de Terrence Malick

Love story | Retour à une forme plus narrative pour le désormais prolifique Terrence Malick, qui revisite ici le chassé-croisé amoureux dans une forme forcément personnelle et inédite.

Vincent Raymond | Mercredi 5 juillet 2017

On connaît la chanson :

Deux hommes, deux femmes : leurs histoires d’amour et professionnelles, croisées ou réciproques dans l’univers musical rock d’Austin… Après le sphérique et autoréférenciel Voyage of Time — amplification des séquences tellurico-shamaniques de Tree of Life façon poème mystique à liturgie restreinte — Terrence Malick renoue avec un fil narratif plus conventionnel. Avec ce que cela suppose d’écart à la moyenne venant du réalisateur de À la Merveille. Song To Song prouve, si besoin en était encore, que ce n’est pas un argument qui confère à un film son intérêt ou son originalité, mais bien la manière dont un cinéaste s’en empare. Le même script aurait ainsi pu échoir à Woody Allen ou Claude Lelouch (amours-désamours chez les heureux du monde et dans de beaux intérieurs, avec les mêmes caméos de Val Kilmer, Iggy Pop, Patti Smith), on eût récolté trois films autant dissemblables entre eux que ressemblants et identifiables à leur auteur. Persistance de la mémoire

Continuer à lire

"Voyage of Time : au fil de la vie" de Terrence Malick en projection unique

ECRANS | Jusqu’à présent, seuls les amateurs de space opera vénéraient le 4 mai, et ne manquaient pas une occasion de se souhaiter mutuellement un retentissant « May (...)

Vincent Raymond | Mardi 2 mai 2017

Jusqu’à présent, seuls les amateurs de space opera vénéraient le 4 mai, et ne manquaient pas une occasion de se souhaiter mutuellement un retentissant « May the 4th be you » — en référence au fameux mantra de Star Wars. Ils devront cette année partager leur date fétiche avec d’autres férus d’explorations cosmiques tirant sur le mystique : le fidèle public des œuvres de Terrence Malick. Habitué aux propositions singulières, le non moins atypique cinéaste ne faillit pas à sa farouche réputation en proposant ce jeudi 4 mai au soir la projection exclusive d’un nouveau film, Voyage of Time : Au fil de la vie. Qu’un film s’affranchisse des règles en sortant du calendrier traditionnel (le mercredi) n’a rien d’exceptionnel en mai — moult dérogations sont consenties du fait des ponts et du festival de Cannes ; qu’il soit en revanche projeté en séance unique l’est davantage. Reformulons pour être bien clair : en manquant ce rendez-vous, vous n’aurez aucune autre possibilité de découvrir cet opus

Continuer à lire

Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

ECRANS | « 13 minutes » d’Olivier Hirschbiegel. « Vergine giurata » de Laura Bispuri. « L’été de Sangaile » de Alanté Kavaïté. « Nasty baby » de Sebastian Silva.

Christophe Chabert | Vendredi 13 février 2015

Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

À la Berlinale, on remet chaque année le Teddy Bear du meilleur film LGBT, une tradition qui fête ses vingt ans et qui a depuis fait école dans d’autres festivals (cf la Queer Palm de Cannes). On ne sait trop si c’est l’œuf qui a fait la poule ou les poules qui ont pondu des œufs, mais toujours est-il que la Berlinale est devenue un lieu important pour le lancement d’une saison entière de films gays, ceux-ci se retrouvant dans toutes les sections, mais plus particulièrement en compétition (comme le Greenaway d’hier) et surtout au Panorama, où il y en a à foison. 13 minutes, et deux heures de souffrance Avant de donner quelques exemples parmi ceux qu’on a vus durant cette semaine, arrêtons-nous sur 13 minutes, le nouveau Olivier Hirschbiegel, «auteur» de La Chute et de l’impérissable Diana, dont on ricane encore deux ans après l’avoir vu — même si Grace de Monaco l’a dépassé dans le genre biopic bidon de princesse ridicule. Hirschbiegel, dans le meilleur des cas, pourrait postuler au titre de Claude Berri allemand, alignant les grosses p

Continuer à lire

Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

ECRANS | « Life » d’Anton Corbijn. « Eisenstein in Guanajuato » de Peter Greenaway. « Gone with the bullets » de Jiang Wen. « Ned Rifle » d’Hal Hartley.

Christophe Chabert | Jeudi 12 février 2015

Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

Ce septième jour à la Berlinale a été marqué par le retour de quelques cinéastes qui ont connu leur heure de gloire à une époque déjà lointaine. Mais, surprise, ce ne sont pas ceux que la compétition berlinoise a consacré qui ont le plus brillé, et c’est en définitive d’un outsider surgi du Panorama qu’a eu lieu la plus belle renaissance. Life, un Corbijn dévitalisé Mais avant de parler de ces revenants, attardons-nous sur un des films qu’on attendait le plus au festival cette année : Life, quatrième long d’Anton Corbijn avec le désormais incontournable Robert Pattinson. C’est une déception, laissant penser que le cinéaste ne fera sans doute jamais mieux que son premier opus, le magnifique Control. Pourtant, il y avait dans le sujet quelque chose qui semblait taillé sur mesure pour Corbijn. En 1955, un jeune photographe ambitieux, Robert Stock, tombe par hasard dans une fête à LA sur le jeune James Dean, qui vient de tourner À l’est d’Eden et postule pour le rôle principal de La Fureur de vivre. Pattins

Continuer à lire

Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

ECRANS | « Under electric clouds » d’Alexei Guerman Jr. « Every thing will be fine » de Wim Wenders. « Selma » d’Ava Du Vernay. « Body » de Malgorzata Szumowska. « Angelica » de Mitchell Lichtenchtein.

Christophe Chabert | Mercredi 11 février 2015

Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

Après une semaine de Berlinale et 25 films, on commence un peu à fatiguer. D’autant plus que les films ne font pas trop de cadeaux. À commencer par Under electric clouds d’Alexei Guerman Jr, présenté en compétition, épreuve assez rude à 9 heures du matin, sachant qu’en plus la durée annoncée (2h10) était largement sous-estimée d’une bonne dizaine de minutes supplémentaires. Là n’est pas forcément la question car eût-il été plus court ou encore plus long, le film n’en aurait pas été plus facile à avaler, tellement il nécessite qu’on s’accroche en permanence à ce qui se passe à l’écran pour espérer — mais ce n’est pas une certitude — parvenir à en percer le sens. Présenté comme une fable se déroulant en 2017 — date symbolique du centenaire de la révolution soviétique — où une poignée de personnages se croisent autour d’une tour dont la construction a été arrêtée et dont l’architecte se serait suicidé de désespoir, Under electric clouds décline ensuite en chapitres les vies de ces hommes et de ces femmes qui, d’une manière ou d’une autre, sont liés à l’édifice. Le prologue pose en voix-off ce principe narratif et explique la situation ; on

Continuer à lire

Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

ECRANS | « El Club » de Pablo Larraín. « The pearl button » de Patricio Guzman. « Mr Holmes » de Bill Condon. « As we were dreaming » d’Andreas Dresen.

Christophe Chabert | Mardi 10 février 2015

Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

Quelle édition de la Berlinale ! Pas encore remis du choc Malick hier, on a été cueilli dès le matin par le nouveau film de Pablo Larraín, El Club. On était curieux de savoir comment le cinéaste chilien allait négocier l’après No, et ce pour deux raisons. La première, c’est qu’il avait annoncé que celui-ci bouclait sa trilogie sur les années Pinochet, et donc qu’il allait nécessairement passer à autre chose ; la seconde, c’est qu’après deux films forts mais encore un peu rigides et dogmatiques dans leur forme, Larraín avait fait un pas de géant avec No où il proposait un récit prenant servi par une mise en scène qui, malgré son caractère expérimental, ne créait aucune barrière entre le spectateur et ce qu’il y avait sur l’écran. El Club relève ce double tournant avec un brio que l’on n’attendait pas à ce degré d’excellence, ce qui suffit à faire de Pablo Larraín un des cinéastes les plus intéressants en activité, de ceux que l’on va suivre avec impatience dans les années à venir. El Club a donc parfaitement digéré les leçons appri

Continuer à lire

Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

ECRANS | « Ixcanul » de Jayro Bustamente. « Journal d’une femme de chambre » de Benoît Jacquot. « Victoria » de Sebastian Schipper. « Une jeunesse allemande » de Jean-Gabriel Périot.

Christophe Chabert | Dimanche 8 février 2015

Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

Encore une bonne surprise dans la compétition berlinoise ! Cette fois, elle vient du Guatemala, un pays à peu près inconnu sur la carte cinématographique mondiale, d’un jeune cinéaste nommé Jayro Bustamente qui a, d’emblée, conquis les festivaliers — belle salve d’applaudissements à la fin de la projection matinale. Il y avait cependant tout à craindre aujourd’hui de ce world cinema pour festivals dont on connaît désormais les ressorts : un mélange d’exotisme et de misère, d’esthétisme et de lenteur, de scénario en vignettes et de mise en scène intimiste. Ixcanul, à première vue, ne déroge pas à la règle. Nous voici dans une famille d’indiens maya Kaqchikel, des fermiers pauvres vivants aux abords d’un volcan où ils perpétuent des traditions ancestrales. Maria, jeune fille de 17 ans, est promise au propriétaire terrien, ce qui arrange à la fois les affaires des parents, dans la crainte d’être expulsés, et du mari, qui cherche une jeune fille pure pour lui servir d’épouse dévouée. Sauf que Maria est amoureuse de Pepe, Indien comme elle, qui rêve de partir pour les États-Unis et qui, en attendant, se bourre la gueule avec ses amis et travaille san

Continuer à lire

Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

ECRANS | « Taxi » de Jafar Panahi. « 600 Miles » de Gabriel Ripstein. « Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. « Queen of the desert » de Werner Herzog.

Christophe Chabert | Samedi 7 février 2015

Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

Les hostilités ont vraiment commencé aujourd’hui dans la compétition à la Berlinale avec la présentation de Taxi de Jafar Panahi. C’est, pour une multitude de raisons, un choc, mais un choc en douceur, à l’image de son réalisateur, dont le sourire et le visage empreint de bonté irradient l’image chaque fois qu’il en occupe le centre. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, Panahi a été interdit d’exercer son métier de cinéaste par les autorités iraniennes suite à sa participation aux manifestations contre le régime. Et pourtant, il continue à faire des films dans la clandestinité, entre les murs de sa maison ou, comme ici, avec un courage remarquable, à l’air presque libre, dans les rues de Téhéran, faux taximan et vrai filmeur qui a truffé l’habitacle de caméras qu’il manipule à vue. Dans la première séquence, on assiste à la querelle entre un partisan de la peine de mort et une femme voilée, professeur dans une école, qui lui reproche sa sévérité et le soupçonne de défendre ses propres intérêts. À cet instant, le dispositif rappelle évidemment Ten de Kiarostami, dont il serait une version «pirate». Mais, dès que ces deux premiers passag

Continuer à lire

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

ECRANS | "Nobody wants the night" d’Isabel Coixet.

Christophe Chabert | Vendredi 6 février 2015

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

Nous voilà donc de retour à Berlin, accueilli par la neige, mais toujours enchanté par l’organisation toute germanique d’un festival absolument titanesque, avec 170 films dans les diverses sections et une ouverture au public autant qu’aux professionnels. La Berlinale reste sur une édition 2014 très réussie, même si, c’est connu, sa compétition est toujours un peu de bric et de broc. Toujours est-il qu’à N+1, force est de constater que deux films de la sélection 2014 — The Grand Budapest hotel et Boyhood — se retrouvent dans la course à l’oscar du meilleur film, et que son ours d’or — Black coal — a révélé un cinéaste sur lequel il faudra compter dans les années à venir. On n’oublie pas non plus que c’est à Berlin qu’on a découvert deux films français importants de la saison, Dans la cour de Pierre Salvadori et L’Enlèvement de Michel

Continuer à lire

À la merveille

ECRANS | L’amour naissant et finissant, la perte et le retour de la foi, la raison d’être au monde face à la beauté de la nature et la montée en puissance de la technique… Terrence Malick, avec son art génial du fragment et de l’évocation poétiques, redescend sur terre et nous bouleverse à nouveau. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 février 2013

À la merveille

Les dernières images de Tree of life montraient l’incarnation de la grâce danser sur une plage, outre monde possible pour un fils cherchant à se réconcilier avec lui-même et ses souvenirs. C’était sublime, l’expression d’un artiste génial qui avait longuement mûri un film total, alliant l’intime et la métaphysique dans un même élan vital. Autant dire que Terrence Malick était parti loin, très loin. Comment allait-il revenir au monde, après l’avoir à ce point transcendé ? La première scène d’À la merveille répond de manière fulgurante et inattendue : nous voilà dans un TGV, au plus près d’un couple qui se filme avec un téléphone portable. Malick le magicien devient Malick le malicieux : l’Americana rêvée de Tree of life laisse la place à la France d’aujourd’hui et les plans somptueux d’Emmanuel Lubezki sont remplacés par les pixels rugueux d’une caméra domestique saisissant l’intimité d’un homme et d’une femme en voyage, direction «la merveille» : le Mont Saint-Michel. La voix-off est toujours là, mais dans la langue de Molière — le film parle un mélange de français, d’espagnol, d’italien et d’anglais — et son incipit est là aussi une

Continuer à lire

Cannes, jours 5 et 6 : La pesanteur et la grâce

ECRANS | The Artist de Michel Hazanavicius. The Tree of life de Terrence Malick. L’Apollonide, souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello.

Dorotée Aznar | Mardi 17 mai 2011

Cannes, jours 5 et 6 : La pesanteur et la grâce

La compétition cannoise a passé une vitesse entre dimanche et lundi, grâce notamment au magnifique nouveau film des frères Dardenne Le Gamin au vélo, dont on vous parle ici dès sa sortie mercredi, faisant oublier quelques ratés au démarrage (Sleeping beauty ou Polisse, même si ce dernier a été bien accueilli par la très chauvine presse française). Certes, cette montée en puissance ne fut pas sans déception. La plus notable, c’est celle de The Artist de Michel Hazanavicius. Film muet à la manière des pionniers américains qui met en abyme son principe dans son intrigue (Georges Valentin, comédien star du muet, est balayé par l’apparition du parlant), The Artist commence fort. Le pastiche de muet devient un film dans le film, mais quand l’écran s’élargit et révèle la salle de cinéma dans laquelle les spectateurs découvrent la dernière comédie de Valentin, il n’y a toujours pas de sons ou de dialogues, juste de la musique et des cartons en anglais. Hazanavicius réussit par l’humour et la distanciation à justifier ce qui est avant tout un exercice de style et un caprice de cinéphile fétichiste. Plus tard, une

Continuer à lire

En attendant Terrence...

ECRANS | Le 17 mai, "Tree of life" sera sur les écrans après trois ans d’attente, au lendemain de sa première projection publique à Cannes. Pour patienter, la Ciné-Collection du GRAC propose dans ses salles "Les Moissons du ciel" du même Terrence Malick. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 5 mai 2011

En attendant Terrence...

Depuis Avatar de James Cameron, aucun film n’avait été aussi attendu que Tree of life, cinquième film en trente-sept ans pour Terrence Malick, cinéaste précieux et pas seulement parce qu’il est rare. Les raisons sont liées à la personnalité de Malick, à la légende qui l’entoure et qu’il ne cherche surtout pas à dissiper (il ne donne aucune interview et n’apparaît jamais en public), mais aussi à la nature de son cinéma, à ses ambitions philosophiques et métaphysiques, ce que Tree of life, vaste récit allant du big bang au dépassement de l’humain, risque de pousser vers de nouvelles hauteurs. Il y a des choses vraies sur Malick : il n’utilise le scénario que comme une base pour un tournage partiellement improvisé, ses films ne trouvent leur forme définitive qu’au montage, au risque de laisser de côté des personnages entiers (Mickey Rourke et Bill Pullman en ont fait l’expérience sur La Ligne rouge) ; il utilise systématiquement des voix-off, mais celles-ci ne sont écrites qu’une fois le montage finalisé ; et il adore prendre le temps de filmer la nature, sa flore et surtout sa faune. Mais chacune de ses affirmations a son envers, sa nuance…

Continuer à lire

Un film tombé du ciel

ECRANS | Reprise en copie restaurée des "Moissons du ciel", deuxième film de Terrence Malick, une œuvre impressionniste sur la puissance des éléments et l’incertitude des sentiments, entre poème cinématographique et tentation romanesque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 9 juin 2010

Un film tombé du ciel

C’est un film en état de grâce permanent, surgi de nulle part, qui ne ressemble à aucun autre. Les Moissons du ciel (1978) est un des plus beaux films du monde, et c’est sans doute son caractère miraculeux qui a longtemps empêché Terrence Malick d’y donner une suite — il faudra attendre dix-sept ans et La Ligne rouge pour qu’il retourne derrière une caméra. Ce qui rend l’œuvre si unique, c’est sa capacité à être à la fois absolument classique et résolument moderne, sinon avant-gardiste. Le classicisme, c’est celui d’un récit qui s’apparente dans sa simplicité (biblique) aux œuvres de Steinbeck : en 1916, deux amants, Bill et Abby, qui se font passer pour frère et sœur, sont engagés pour les moissons chez un propriétaire terrien richissime mais malade, qui tombe amoureux de la jeune fille, l’épouse et l’héberge avec son frère putatif. Cette histoire solide est racontée en voix-off par la jeune sœur de Bill ; mais ces bribes de pensée ne forment jamais un commentaire illustrant les images ou alimentant la narration. Ce sont des fulgurances rêveuses, arrachées sans heurt à une méditation intérieure qui fait écho à celle du cinéaste, ouvertement mythologique. La na

Continuer à lire