Berlinale 2015, jour 5. Deux visions du Chili…

ECRANS | « El Club » de Pablo Larraín. « The pearl button » de Patricio Guzman. « Mr Holmes » de Bill Condon. « As we were dreaming » d’Andreas Dresen.

Christophe Chabert | Mardi 10 février 2015

Quelle édition de la Berlinale ! Pas encore remis du choc Malick hier, on a été cueilli dès le matin par le nouveau film de Pablo Larraín, El Club. On était curieux de savoir comment le cinéaste chilien allait négocier l'après No, et ce pour deux raisons. La première, c'est qu'il avait annoncé que celui-ci bouclait sa trilogie sur les années Pinochet, et donc qu'il allait nécessairement passer à autre chose ; la seconde, c'est qu'après deux films forts mais encore un peu rigides et dogmatiques dans leur forme, Larraín avait fait un pas de géant avec No où il proposait un récit prenant servi par une mise en scène qui, malgré son caractère expérimental, ne créait aucune barrière entre le spectateur et ce qu'il y avait sur l'écran.

El Club relève ce double tournant avec un brio que l'on n'attendait pas à ce degré d'excellence, ce qui suffit à faire de Pablo Larraín un des cinéastes les plus intéressants en activité, de ceux que l'on va suivre avec impatience dans les années à venir. El Club a donc parfaitement digéré les leçons apprises avec No : le film capte dès ses premières séquences, pourtant encore énigmatiques, où quelques seniors sur une plage entraînent un lévrier pour battre des records de vitesse. On ne sait pour l'instant rien d'eux, mais Larraín sait créer un climat de mystère autour d'eux. En fait, ces papys sympathiques sont en fait des prêtres défroqués et ce que l'on prenait pour leur tranquille maison de retraite au bord de la mer est en fait une sorte de prison, l'Église les ayant envoyés ici pour leur faire expier leurs fautes mais surtout pour se protéger elle-même de scandales potentiels. Or, lorsqu'un nouvel arrivant débarque, les secrets enfouis vont ressurgir à la surface et il faudra l'intervention d'un prêtre chargé d'étouffer l'affaire pour tenter de maintenir le couvert vissé sur la marmite et imposer les règles de la «nouvelle église», celle du Pape François.

Larraín a une dextérité sidérante pour faire avancer son récit, passant d'un humour assez noir à une charge gonflée contre les pratiques des institutions catholiques, levant le voile sur les pratiques pédophiles des prêtres avec une crudité salvatrice. Formidablement écrit, El Club devient carrément impressionnant quand le cinéaste s'engage dans un climax à couper le souffle, où il multiplie les narrations parallèles avant de les faire converger vers un pic de violence dans un crescendo de suspense impeccablement réglé. C'est du grand art, mais le film n'attend pas ce morceau de bravoure pour être passionnant.

Ainsi, chaque pensionnaire acquiert, au fil du récit, une profondeur et une complexité qui apportent une nuance nécessaire au réquisitoire anticlérical que Larraín a choisi de délivrer. Les motifs qui les ont conduits à se retrouver astreints à cette résidence particulière tombent tous sous le coup de la loi, mais parfois on ne sait trop ce qui est pire : être jugé par la loi des hommes, qui émet un verdict pondéré et populaire, ou par la loi de l'Église, qui les condamne sans procès à la honte à perpétuité. Pire, cet enterrement par le Vatican des égarements de ses représentants va à l'encontre d'une marche de l'Histoire qui oblige à traduire devant des tribunaux, par devoir de mémoire, ceux qui ont participé à des atrocités — le spectre du régime Pinochet n'est jamais loin chez Larraín. Enfin, ils ont pu entre temps méditer l'ampleur de leur crime, et trouver dans cette aliénation une forme de repentance — mais Larraín montrera aussi que celle-ci ne peut se faire qu'à partir du moment où elle prend aussi en compte les victimes.

Au moment où on finit par trouver ces prêtres attachants — les acteurs, tous excellents, n'y sont pas pour rien —, et par prendre en grippe celui qui les "harcèle", Larraín fait à nouveau basculer les perspectives et révèle que le groupe («le club» selon le titre) peut réveiller ses instincts grégaires et faire ressortir un appétit de punition bien peu chrétien. À moins que, là encore, les fantômes du passé chilien ne guident leurs actes les plus répréhensibles.

Tout cela, Larraín le filme en scope, en courtes focales avec une steadycam qui balaie sans cesse l'espace et un montage millimétré, soit une maîtrise souveraine et définitivement débarrassée de tout dogmatisme. El Club est un film aussi séduisant que rugueux, aussi enthousiasmant que dérangeant, un plaisir de cinéma comme on n'en prend pas souvent mais qui ne se limite pas à la simple projection. Les questions posées par Larraín demeurent, et c'est le signe d'un sacré cinéaste — qui met un grand coup de boule dans le sacré.

Guzman et les grands fonds de la mémoire chilienne

Un autre cinéaste chilien est entré, avec moins de brio, dans la compétition berlinoise : Patricio Guzman avec El boton de nacar. Le film s'ouvre sur un bloc de quartz dans lequel se trouve emprisonnée une goutte d'eau, et par la voix-off de Guzman lui-même qui se met à raconter l'importance de l'eau pour la vie, mettant les choses en perspective avec le cosmos et la préhistoire de l'humanité. Le ton de ce commentaire a quelque chose de lénifiant, et l'alliance entre images de planètes ou de la terre vue du ciel avec ce petit cours très didactique donne le sentiment d'assister à un croisement entre Yann Arthus Bertrand et une pub pour Volvic. Pendant trente minutes, le film avance sur ce mode, et on se demande vraiment si Guzman n'est pas tombé dans un bain new age particulièrement puissant…

Heureusement, le film finit par trouver son sujet lorsqu'il aborde la question des Indiens chiliens, massacrés par les conquistadors venus de l'océan, puis celle des exactions perpétrées par Pinochet, dont les sbires n'ont pas hésité à se débarrasser des corps des opposants en les lestant avec des rails de train avant de les jeter dans les profondeurs océaniques. En allant filmer les derniers descendants des natifs chiliens — une poignée à peine, en les laissant parler leur langue et en leur offrant d'occuper le cadre dans des gros plans parfois bouleversants, Guzman adopte une démarche presque lanzmanienne. Et quand il reconstitue méticuleusement le labeur consistant à préparer les cadavres avant de les envoyer dans l'oubli des grands fonds, c'est bien sûr la mémoire des traumas chiliens qu'il fait ressurgir.

El boton de nacar est alors assez beau, même si il ne dépasse guère le niveau d'un bon documentaire télé. Une jeunesse allemande, vu au panorama, était beaucoup plus cinématographique que le travail de Guzman, mais il avait un sujet moins calibré pour rallier les suffrages du prix des droits de l'homme, une récompense qui, même si elle n'existe pas officiellement dans les festivals, paraît toujours l'horizon majeur de certains cinéastes. Au vu des étoiles dans Screen international, Guzman a de fortes chances de le remporter !

Sherlock à l'hospice

Notre billet d'hier, entièrement consacré au génial Knight of cups, nous a obligé à laisser de côté quelques films il est vrai parfaitement inutiles, à commencer par Mr Holmes de Bill Condon, présenté hors compétition — encore heureux ! et d'une affligeante nullité. Le pitch était pourtant riche de promesses : un Sherlock Holmes vieillissant, séparé de son acolyte Watson, passe ses derniers jours dans la campagne anglaise en compagnie d'une femme de chambre et de son petit garçon, qui se verrait bien prendre la relève du mythique détective. On devine le potentiel mélancolique et réflexif d'un tel argument, et le fait que Ian MacKellen ait endossé les habits de Holmes laissait penser que l'affaire pouvait être sérieuse. Et puis rien du tout.

Mr Holmes est un pur film pour seniors, dont l'intrigue, aussi palpitante qu'un épisode de Derrick, consiste à savoir qui tue les abeilles fétiches du détective. Ce qui donne des promenades à deux à l'heure dans le jardin, des leçons d'apiculture, le tout entrecoupé de flashbacks où Holmes va rencontrer un Japonais dont le père était obsédé par la figure de Sherlock Holmes au point de délaisser son rejeton, et sur sa dernière enquête, où il cherche une femme qui en fait a fui son mari pour se réfugier dans la solitude. Waouh !

Baigné dans un blabla vaguement ironique, nimbé d'une musique envahissante pourtant signée Carter Burwell, le film ne cherche qu'à accumuler les chromos. Toutes les bonnes idées — comment Holmes prend la plume pour écrire la réalité derrière la légende mais se résout finalement à faire œuvre de fiction, comment il s'adapte à un monde qui se relève à peine de la deuxième guerre mondiale et de la bombe atomique sur Hiroshima — ne sont jamais vraiment exploitées, noyées dans la léthargie générale. Un gros navet, donc, mais pouvait-il en être autrement avec derrière la caméra le réalisateur des pires épisodes de Twilight ?

Il aurait dû être une fois en Allemagne de l'Est

Pour terminer ce billet, un mot rapide d'As we were dreaming d'Andreas Dresen, présenté lui en compétition. C'est, avec Nobody wants the night, le film le plus faible que l'on ait vu concourir pour l'ours d'or cette année, et sa présence tient sans doute au besoin de chaque festival de nourrir son line up par des produits locaux qui provoquent sans doute la fierté nationale, mais aussi le ricanement goguenard de la presse internationale. Nous Français faisons la même chose à Cannes, en y envoyant des premiers films sans envergure ou des machins auteuristes imbitables…

Les Allemands ne sont donc pas en reste, et cette adaptation anémique d'un best-seller inconnu par chez nous par un cinéaste qui n'a manifestement pas les moyens artistiques de ses ambitions est d'un ridicule achevé. En racontant comment une bande de gamins ayant grandi dans le Leipzig socialiste de ce qui était encore la RDA se retrouvent, à la post-adolescence, dans un nouveau monde ouvert par la chute du mur et l'effondrement de l'URSS, il avait entre les mains un matériau romanesque façon Il était une fois en Allemagne de l'Est, avec petits gangsters, trahisons et amours contrariés. Mais le film est tellement mal écrit et si plat dans sa mise en scène — rien ne vient véritablement arrêter le regard du spectateur, tant tout est pensé comme une pure réalisation du scénario, lui-même digest du bouquin d'origine — qu'il ressemble plutôt à une saga télé compressée en deux heures et dont on aurait oublié de virer quelques passages violents — par contre, niveau sexualité, le film est incroyablement timoré, voir puritain.

Aucun souffle, ni romanesque, ni historique — les pratiques socialistes résumées à un entraînement au collège en cas de bombardement, c'est un peu court — ne traverse le film, qui souffre aussi de personnages particulièrement mal définis, au point qu'on finit par se demander si leur bêtise est une donnée volontaire du script ou simplement un dommage collatéral de sa médiocrité. De plus, As we were dreaming effectue sans arrêt des allers-retours absurdes entre passé et présent, et choisit de chapitrer chacune de ses séquences sans raison valable sinon celle de laisser carte blanche à un infographiste féru de typographie. Cet élément participe du jeunisme affiché par Dresen, c'est-à-dire cette façon de singer la jeunesse plutôt que de se mettre à son niveau ou d'assumer le fait de la regarder de son point de vue d'adulte. Distance fatale pour un film qui devrait quand même avoir du mal à traverser les frontières — malgré sa coproduction française, pas très rassurante au moment où un traité de coproduction vient d''être signé entre les deux pays…

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"La Belle et la Bête" : il était (encore) une fois…

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Vincent Raymond | Mardi 21 mars 2017

La jeune et pure Belle accepte de prendre la place de son père, capturé par la Bête — un prince charmant transformé en monstre par une sorcière. L’amour que Belle va lui porter pourrait lever le charme ; hélas, Gaston, un bellâtre bélître et jaloux va tout faire pour les séparer… C’est au tour de La Belle et la Bête (1991) de bénéficier de la vaste entreprise de transposition du répertoire animé en prises de vues réelles. Appartenant au second “âge d’or” de la firme Disney, il se trouve donc archi-cousu de chansons (bien plus encore que Cendrillon ou Le Livre de la Jungle), voire conçu comme une comédie musicale. Une romance appelant du merveilleux, du chamarré et de la fantaisie, là où la trame supporterait volontiers un supplément de mélancolie, de gothique, de fantastique. Ici, les crocs de la Bête disparaissent bien vite lorsque Belle commence à l’amadouer ; et les personnages/objets parlants secondaires, adjuvants destinés à adoucir le cadre terrifiant, prennent une telle place qu’ils envahissent l’écran — d’autant qu’ils sont tous campés en V.O. par des comédiens plus connus q

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"Jackie" : Une reine pour Larraín

ECRANS | de Pablo Larraín (E-U, 1h40) avec Natalie Portman, Peter Sarsgaard, Greta Gerwig…

Vincent Raymond | Mardi 31 janvier 2017

Novembre 1963. JFK vient d’être assassiné et sa désormais veuve Jackie Bouvier Kennedy reçoit un journaliste dans sa résidence glacée pour évoquer l’attentat de Dallas, mais aussi son avenir. Au fil de la discussion, elle se remémore pêle-mêle les jours heureux à la Maison-Blanche, les préparatifs des obsèques et la journée fatale… À l’instar de Neruda sorti il y a un mois, Jackie est un biopic transgressif où le sujet principal ayant la pleine conscience de sa future place dans l’Histoire, se permet d’en soigner les contours en abrasant la moindre irrégularité apparente : la si lisse Mrs. Kennedy affirme ainsi ne pas fumer… en écrasant une de ses innombrables cigarettes ; la si droite Jackie tient debout… gavée de calmants et d’alcool. Dans la famille Kennedy, l’apparence prime sur l’expression publique d’un quelconque affect privé ; qu’importent les circonstances, Jackie se doit de participer à l’écriture de la glorieuse geste de cette dynastie. La construction achron

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"Neruda" : Attrape-moi si tu peux !

Le Film de la Semaine | D’un authentique épisode de la vie clandestine du poète chilien Pablo Neruda, Pablo Larrain tire un dys-biopic tenant de la farce, du polar politique et du western. Une palpitante mise en abyme de la création artistique célébrant la supériorité de tout artiste sur le commun des politiques.

Vincent Raymond | Mardi 3 janvier 2017

1948. Immense figure populaire, poète encensé, Pablo Neruda est aussi un député communiste s’opposant avec vigueur au président Videla. Lequel profite des tensions entre les grands blocs internationaux pour justifier son arrestation. Mais Neruda, pareil à une anguille, échappe à la traque menée par l’inspecteur Óscar Peluchonneau. Et s’il ne parvient pas à quitter le pays, il va jusqu’à instaurer à distance un dialogue taquin avec son obstiné poursuivant… En préambule à son film, Larrain aurait pu reprendre le mot de Boris Vian, à propos de L’Écume des jours : « Cette histoire est entièrement vraie puisque je l'ai imaginée d'un bout à l’autre ». Car si Neruda ne respecte pas “l’Histoire” stricto sensu ; si rien n’est authentique dans ce film, rien n’est réellement inexact. Tansformer en acte artistique un biopic d’artiste lui donne sa saveur, sa beauté et pour tout dire son véritable sens. En effet, raconter l’alpha et l’oméga d’une carrière ne présente, à part pour les indécrottables fans, qu’un intérêt médiocre : c’est ce qui différencie, parm

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Roberto Farias touche au cœur et à l'estomac

Théâtre des Célestins | Vu à Lyon il y a un an grâce au festival Sens interdits, Acceso revient. Et c’est une immense chance de (re)découvrir l'un des spectacles absolument majeurs de cette saison, signé du cinéaste Pablo Larrain et du comédien sidérant qu'est Roberto Farias : il nous a accordé une interview aussi à vif que la pièce.

Nadja Pobel | Mercredi 2 novembre 2016

Roberto Farias touche au cœur et à l'estomac

Vous évoquez dans la pièce les conditions de "rétention" des enfants sous Pinochet. Cette histoire-là est encore si actuelle au Chili ? Roberto Farias : Il existe encore des maisons des mineurs, des internats, le SENAME (NdlR : Service national gouvernemental de Jeunesse)... et cela continuera tant que les inégalités existeront. Dans mon pays, il y a toujours des enfants abandonnés, isolés sans aucune possibilité de s'en sortir en dehors des drogues, de la rue, de la délinquance. Sans doute une conséquence de la dictature ; mais Acceso est plus profond que cela. Pourquoi avoir écrit l'histoire de ce personnage, vagabond, abandonné par son pays post-Pinochet ? Il n'y a pas de connexion directe avec la dictature. La pièce parle de ce qui se passe avec les enfants de la rue maintenant, comme de ce qui a été mis en lumière avec le retentissant cas Spiniak (NdlR, du nom de cet homme d'affaires arrêté en 2003) : une affaire de prostitution infantile, d'orgies dans laquelle é

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Le Bouton de nacre

ECRANS | Grand spécialiste de la dictature chilienne, à laquelle il a consacré l’essentiel de sa carrière cinématographique, Patricio Guzmán dresse un portrait ethno-historico-géographique de son pays, aussi fascinant qu’inattendu.

Vincent Raymond | Mardi 27 octobre 2015

Le Bouton de nacre

Des vues d’artistes du vaste cosmos, soumis à ses métamorphoses ; des images aériennes esthétisantes de la Patagonie. Et puis des glaciers, aux mille reflets bleutés ; un morceau de quartz piégeant des gouttelettes d’une eau venue des étoiles, ainsi que l’explique en off la voix douce du documentariste… Durant les premières minutes du Bouton de nacre, on s’inquiète : Patricio Guzmán aurait-il à son tour succombé à cette tendance du docu pangéographique naïf et aseptisé, dont Yann Arthus-Bertrand est le prophète ? Évidemment non, et ce serait mal connaître l’auteur du Cas Pinochet que de le croire soumis à quelque diktat que ce soit, fût-il celui de la mode. Exaltant la beauté naturelle, minérale et végétale de son pays, ce préambule n’est toutefois qu’en partie une fausse piste : Guzmán a besoin de planter son décor. Et il laissera à d’autres le ronron de la contemplation extatique, car il a plus passionnant à raconter : rien moins que l’histoire du Chili — la vraie. Vaste programme, comme dirait de Gaulle… La carte et le territoire Si l’humain occupe l’essentiel de son propos, Guzmán multiplie les entrées pour nous per

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Sens Interdits 2015 : le Chili de Pablo Larraín

SCENES | Pour sa première mise en scène de théâtre, le cinéaste Pablo Larraín livre avec "Acceso" un spectacle à l’image du festival Sens Interdits : férocement politique et fondamentalement humain. Retour sur son cheminement et sur l’histoire chilienne, que cette manifestation internationale raconte depuis trois éditions.

Nadja Pobel | Mardi 13 octobre 2015

Sens Interdits 2015 : le Chili de Pablo Larraín

Seul en scène, Sandokan trimbale sa vie en bandoulière. Dans sa sacoche, des babioles qu’il vend aux passants pour trois pesos six sous. Et puis aussi un livre, la nouvelle constitution politique du Chili, qui affirme que «chaque individu chilien a le droit d’avoir accès» (aux biens communs). Sur le mode de l’interpellation – qui sera la forme entière de la pièce – il s’adresse à son président. «Combien de fois nous avez-vous aidé ?» l’interroge-t-il. Sans vraiment dater leur propos, Larraín et son comédien Roberto Farias, qui ont travaillé de concert, questionnent ce que leur pays a à offrir à sa population dans cette époque contemporaine. Autrement dit pas grand chose. C’est de cette injustice-là que naît la colère du protagoniste qui, entre deux commerces (de peignes, d’une revue pour se muscler), déballe sa vie personnelle, de son enfance passée dans un centre de réinsertion pour mineurs où il a subi des sévices en tous genres à sa copine enceinte qui s’est pris des coups de pieds dans le ventre par son père qu’il a alors poignardé dix-huit fois. La langue est crue, vulgaire parfois, virulente toujours. Sandokan martèle cette inégalité de traitem

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La saison 2015/2016 des Célestins

ACTUS | Toujours plus internationale et comptant 8 créations et 9 co-productions, la nouvelle saison des Célestins, au cours de laquelle sa co-directrice Claudia Stavisky se mesurera au très caustique "Les Affaires sont les affaires" de Mirbeau, s'annonce prometteuse. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 2 juin 2015

La saison 2015/2016 des Célestins

Belgrade, l'un de leur meilleur spectacle de la saison en cours, n'a pas encore été joué que déjà les Célestins dévoilent déjà leur programmation 2015-2016. Bien que des mastodontes nationaux et internationaux soient à l'affiche, la jeunesse s'y fait une place avec : Piscine (pas d'eau) (du 3 au 13 février), pièce trash de Mark Ravenhill et inspirée de la biographie de la photographe Nan Goldin, récemment passée (plus que furtivement) à Nuits Sonores. La metteur en scène Cécile Auxire-Marmouget travaille par ailleurs avec Claudia Stavisky sur le projet La Chose publique, médiation avec les habitants de Vaulx-en-Velin. Pour Piscine, elle a notamment convié l'excellent David Ayala, l'amant un peu rustre de En roue libre cette année. Un beau ténébreux (du 10 au 13 mars) du très précieux mais pas si populaire Julien Gracq, mis en scène par Matthieu Cruciani, déjà aux manettes de Non réconciliés de François Bégaudeau, vu à la Célestine La fidélité qui caractériste par ailleurs le théâtre permettra cette saison de revoir des artistes particuli

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Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

ECRANS | « 13 minutes » d’Olivier Hirschbiegel. « Vergine giurata » de Laura Bispuri. « L’été de Sangaile » de Alanté Kavaïté. « Nasty baby » de Sebastian Silva.

Christophe Chabert | Vendredi 13 février 2015

Berlinale 2015, jour 8. Gay Berlin.

À la Berlinale, on remet chaque année le Teddy Bear du meilleur film LGBT, une tradition qui fête ses vingt ans et qui a depuis fait école dans d’autres festivals (cf la Queer Palm de Cannes). On ne sait trop si c’est l’œuf qui a fait la poule ou les poules qui ont pondu des œufs, mais toujours est-il que la Berlinale est devenue un lieu important pour le lancement d’une saison entière de films gays, ceux-ci se retrouvant dans toutes les sections, mais plus particulièrement en compétition (comme le Greenaway d’hier) et surtout au Panorama, où il y en a à foison. 13 minutes, et deux heures de souffrance Avant de donner quelques exemples parmi ceux qu’on a vus durant cette semaine, arrêtons-nous sur 13 minutes, le nouveau Olivier Hirschbiegel, «auteur» de La Chute et de l’impérissable Diana, dont on ricane encore deux ans après l’avoir vu — même si Grace de Monaco l’a dépassé dans le genre biopic bidon de princesse ridicule. Hirschbiegel, dans le meilleur des cas, pourrait postuler au titre de Claude Berri allemand, alignant les grosses p

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Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

ECRANS | « Life » d’Anton Corbijn. « Eisenstein in Guanajuato » de Peter Greenaway. « Gone with the bullets » de Jiang Wen. « Ned Rifle » d’Hal Hartley.

Christophe Chabert | Jeudi 12 février 2015

Berlinale 2015, jour 7. Les revenants.

Ce septième jour à la Berlinale a été marqué par le retour de quelques cinéastes qui ont connu leur heure de gloire à une époque déjà lointaine. Mais, surprise, ce ne sont pas ceux que la compétition berlinoise a consacré qui ont le plus brillé, et c’est en définitive d’un outsider surgi du Panorama qu’a eu lieu la plus belle renaissance. Life, un Corbijn dévitalisé Mais avant de parler de ces revenants, attardons-nous sur un des films qu’on attendait le plus au festival cette année : Life, quatrième long d’Anton Corbijn avec le désormais incontournable Robert Pattinson. C’est une déception, laissant penser que le cinéaste ne fera sans doute jamais mieux que son premier opus, le magnifique Control. Pourtant, il y avait dans le sujet quelque chose qui semblait taillé sur mesure pour Corbijn. En 1955, un jeune photographe ambitieux, Robert Stock, tombe par hasard dans une fête à LA sur le jeune James Dean, qui vient de tourner À l’est d’Eden et postule pour le rôle principal de La Fureur de vivre. Pattins

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Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

ECRANS | « Under electric clouds » d’Alexei Guerman Jr. « Every thing will be fine » de Wim Wenders. « Selma » d’Ava Du Vernay. « Body » de Malgorzata Szumowska. « Angelica » de Mitchell Lichtenchtein.

Christophe Chabert | Mercredi 11 février 2015

Berlinale 2015, jour 6. Le cinéma au futur antérieur.

Après une semaine de Berlinale et 25 films, on commence un peu à fatiguer. D’autant plus que les films ne font pas trop de cadeaux. À commencer par Under electric clouds d’Alexei Guerman Jr, présenté en compétition, épreuve assez rude à 9 heures du matin, sachant qu’en plus la durée annoncée (2h10) était largement sous-estimée d’une bonne dizaine de minutes supplémentaires. Là n’est pas forcément la question car eût-il été plus court ou encore plus long, le film n’en aurait pas été plus facile à avaler, tellement il nécessite qu’on s’accroche en permanence à ce qui se passe à l’écran pour espérer — mais ce n’est pas une certitude — parvenir à en percer le sens. Présenté comme une fable se déroulant en 2017 — date symbolique du centenaire de la révolution soviétique — où une poignée de personnages se croisent autour d’une tour dont la construction a été arrêtée et dont l’architecte se serait suicidé de désespoir, Under electric clouds décline ensuite en chapitres les vies de ces hommes et de ces femmes qui, d’une manière ou d’une autre, sont liés à l’édifice. Le prologue pose en voix-off ce principe narratif et explique la situation ; on

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Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

ECRANS | « Knight of cups » de Terrence Malick.

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2015

Berlinale 2015, jour 4. Malick, évidemment…

Bien sûr, on a vu d’autres films aujourd’hui à Berlin… Bien sûr, monopoliser un billet entier pour un seul film, dans un festival, ce n’est pas forcément le contrat… Mais un nouveau film de Terrence Malick est un événement qui mérite qu’on lui accorde une place particulière. Et ce d’autant plus que Knight of cups est absolument admirable, surprenant pour ceux qui ne considèrent pas le cinéma de Malick seulement comme une suite d’images accompagnée de voix-off méditatives. Depuis ce sommet indépassable qu’était Tree of life, il semble que Malick se plaise à déplier les motifs qu’il avait synthétisés dans son œuvre phare, tout en ramenant son cinéma vers des sujets profondément actuels. Déjà, dans À la merveille, il évoquait à sa manière singulière la crise des subprimes ou l’extraction du gaz de schiste. Dans Knight of cups, c’est l’écart monstrueux entre le monde du divertissement californien avec ses fêtes et ses excès, et les miséreux qui jonchent les trottoirs de Los Angeles où qui hantent les ateliers de fabrica

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Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

ECRANS | « Ixcanul » de Jayro Bustamente. « Journal d’une femme de chambre » de Benoît Jacquot. « Victoria » de Sebastian Schipper. « Une jeunesse allemande » de Jean-Gabriel Périot.

Christophe Chabert | Dimanche 8 février 2015

Berlinale 2015, jour 3. Au-dessous du volcan.

Encore une bonne surprise dans la compétition berlinoise ! Cette fois, elle vient du Guatemala, un pays à peu près inconnu sur la carte cinématographique mondiale, d’un jeune cinéaste nommé Jayro Bustamente qui a, d’emblée, conquis les festivaliers — belle salve d’applaudissements à la fin de la projection matinale. Il y avait cependant tout à craindre aujourd’hui de ce world cinema pour festivals dont on connaît désormais les ressorts : un mélange d’exotisme et de misère, d’esthétisme et de lenteur, de scénario en vignettes et de mise en scène intimiste. Ixcanul, à première vue, ne déroge pas à la règle. Nous voici dans une famille d’indiens maya Kaqchikel, des fermiers pauvres vivants aux abords d’un volcan où ils perpétuent des traditions ancestrales. Maria, jeune fille de 17 ans, est promise au propriétaire terrien, ce qui arrange à la fois les affaires des parents, dans la crainte d’être expulsés, et du mari, qui cherche une jeune fille pure pour lui servir d’épouse dévouée. Sauf que Maria est amoureuse de Pepe, Indien comme elle, qui rêve de partir pour les États-Unis et qui, en attendant, se bourre la gueule avec ses amis et travaille san

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Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

ECRANS | « Taxi » de Jafar Panahi. « 600 Miles » de Gabriel Ripstein. « Histoire de Judas » de Rabah Ameur-Zaïmeche. « Queen of the desert » de Werner Herzog.

Christophe Chabert | Samedi 7 février 2015

Berlinale 2015, jour 2. Un taxi en Iran, Kidman et Herzog dans le désert…

Les hostilités ont vraiment commencé aujourd’hui dans la compétition à la Berlinale avec la présentation de Taxi de Jafar Panahi. C’est, pour une multitude de raisons, un choc, mais un choc en douceur, à l’image de son réalisateur, dont le sourire et le visage empreint de bonté irradient l’image chaque fois qu’il en occupe le centre. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, Panahi a été interdit d’exercer son métier de cinéaste par les autorités iraniennes suite à sa participation aux manifestations contre le régime. Et pourtant, il continue à faire des films dans la clandestinité, entre les murs de sa maison ou, comme ici, avec un courage remarquable, à l’air presque libre, dans les rues de Téhéran, faux taximan et vrai filmeur qui a truffé l’habitacle de caméras qu’il manipule à vue. Dans la première séquence, on assiste à la querelle entre un partisan de la peine de mort et une femme voilée, professeur dans une école, qui lui reproche sa sévérité et le soupçonne de défendre ses propres intérêts. À cet instant, le dispositif rappelle évidemment Ten de Kiarostami, dont il serait une version «pirate». Mais, dès que ces deux premiers passag

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Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

ECRANS | "Nobody wants the night" d’Isabel Coixet.

Christophe Chabert | Vendredi 6 février 2015

Berlinale 2015, jour 1. Ouverture polaire.

Nous voilà donc de retour à Berlin, accueilli par la neige, mais toujours enchanté par l’organisation toute germanique d’un festival absolument titanesque, avec 170 films dans les diverses sections et une ouverture au public autant qu’aux professionnels. La Berlinale reste sur une édition 2014 très réussie, même si, c’est connu, sa compétition est toujours un peu de bric et de broc. Toujours est-il qu’à N+1, force est de constater que deux films de la sélection 2014 — The Grand Budapest hotel et Boyhood — se retrouvent dans la course à l’oscar du meilleur film, et que son ours d’or — Black coal — a révélé un cinéaste sur lequel il faudra compter dans les années à venir. On n’oublie pas non plus que c’est à Berlin qu’on a découvert deux films français importants de la saison, Dans la cour de Pierre Salvadori et L’Enlèvement de Michel

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ECRANS | Le référendum de 1988 au Chili, pour ou contre le dictateur Pinochet, raconté depuis la cellule de communication du «Non» et son publicitaire en chef, ou quand la radicalité formelle de Pablo Larraín se met au service d’un véritable thriller politique, haletant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 26 février 2013

No

Format carré, couleurs baveuses, image dégueu : on se demande d’abord si, à l’ère de la projection numérique, l’opérateur ne nous a pas joué un sale tour en glissant une vieille VHS dans un magnétoscope acheté sur Le bon coin. L’arrivée à l’écran de Gael García Bernal achève de semer la confusion, et pour peu que l’on ne sache rien de ce que No raconte, on est en droit de se demander où Pablo Larraín veut nous emmener. Pourtant, tout va finalement faire sens. L’auteur de Tony Manero et Post Mortem, Santiago 73, achève avec No une trilogie sur l’histoire du Chili sous Pinochet, et sa radicalité formelle trouve ici une justification nouvelle. Nous sommes en 1988 et, face à la pression populaire, le dictateur fait un geste d’ouverture en organisant un référendum pour approuver ou rejeter sa présidence. L’opposition fait appel à un jeune publicitaire, René Saavedra, pour monter la campagne du «Non» à Pinochet. Celui-ci, ni particulièrement politisé, ni franchement hostile au régime, accepte pour une raison qui lui est propre : son p

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Tony Manero

ECRANS | De Pablo Larraín (Chili/-Brésil, 1h38) avec Alfredo Castro, Amparo Noguera…

Christophe Chabert | Lundi 9 février 2009

Tony Manero

Oh le beau projet casse-gueule que voilà : démontrer l’horrible absurdité du régime de terreur instauré par Pinochet dans les heures les plus sombres de son régime, via le prisme forcément déviant d’un fan de Tony Manero (le personnage interprété par John Travolta dans La Fièvre du Samedi Soir), dont le parcours chaotique résonne symboliquement avec les exactions du gouvernement chilien. Autant vous dire que le film de Pablo Larrain exige de son spectateur une suspension d’incrédulité à toute épreuve ! Théoriquement, le film est de fait passionnant dans l’exploitation de son postulat narratif carrément improbable, sur sa volonté kamikaze de s’attacher à la froide description d’une névrose qui finira par dévorer son protagoniste déconnecté des réalités l’entourant. Formellement, Pablo Larraín abuse un peu trop d’une complaisance misérabiliste surlignant ses intentions au lieu de leur donner l’ampleur voulue, en particulier dans sa description crue du marasme sexuel de son personnage principal. Le réalisateur nous plonge la tête dans le sordide et le pathétique sans oser s’en relever, et s’enferme volontairement dans le cinéma à thèse pour festivalier en goguette. Dommage

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Septième ciel

ECRANS | D’Andreas Dresen (All, 1h36) avec Ursula Werner, Horst Rehberg…

Dorotée Aznar | Vendredi 31 octobre 2008

Septième ciel

Inge, 60 ans, sonne chez Karl, 76 ans. Lorsque leurs regards se croisent, c’est le coup de foudre, et les deux seniors s’envoient en l’air sur la moquette comme deux ados. Problème : Inge est mariée depuis 30 ans au très auguste Werner... Il faut reconnaître à Andreas Dresen sa justesse de ton, l’admirable impudeur qui lui permet de capter l’intimité de ses ébats comme la beauté de ses corps flétris et pourtant bouillonnants de désir. Malheureusement, le miracle tourne court au gré d’un récit paradoxalement trop convenu, dont l’issue s’avère rapidement prévisible. D’autant que le hasard du calendrier fait sortir ce Septième ciel quelques mois à peine après le très beau Trop jeunes pour mourir de Park Jin-Pyo, chroniques d’amours canoniques autrement plus pertinentes… FC

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