"Aquarius" : péril(s) en la demeure

ECRANS | Guerre d’usure entre l’ultime occupante d’un immeuble et un promoteur avide usant de manœuvres déloyales, le deuxième long-métrage du Brésilien Kleber Mendonça Filho tient tout à la fois du western, de la fable morale, du conte philosophique melvillien et de la réflexion sur le temps.

Vincent Raymond | Mardi 27 septembre 2016

Photo : Aquarius © DR


Clara vit dans son petit immeuble en bord d'océan, l'Aquarius, depuis toujours. En apparence, tout le monde respecte cette ancienne critique musicale, brillante intellectuelle, mère de famille, ayant de surcroît survécu à la maladie. Les opinions à son encontre changent lorsqu'elle refuse une offre pour l'achat de son appartement : seule à résister à l'appât du gain, aux intimidations diverses du promoteur (et à ses manœuvres déloyales), elle essuie en sus l'hostilité des copropriétaires de l'Aquarius comme de ses enfants, favorables à la conclusion de la vente. Mais l'obstinée Clara est dans son bon droit…

La Folle du logis

Reparti bredouille de la Croisette, Aquarius mérite sa chance en salle. Ce combat du pot de terre contre le pot de fer est davantage qu'une chicanerie immobilière, même s'il corrobore incidemment les relations immorales entre le pouvoir (médias, religion, politique…) et les promoteurs — le Brésil est actuellement secoué par un gigantesque scandale de corruption dans lequel se retrouvent bien placées les omnipotentes entreprises de BTP du pays.

Aquarius illustre surtout un très problématique (pour ne pas dire ambivalent) rapport au passé, voire l'incapacité contemporaine de s'y confronter. D'un côté, on feint de révérer la ruine, l'archive, le résidu d'un temps achevé et révolu — lesquels, n'étant plus susceptibles d'être revendiqués, peuvent se piller allègrement — ; de l'autre, on ignore (quand on ne cherche pas à détruire) le vestige vivant, le témoin, l'ancêtre qui semblent des anomalies dans une société aspirée par une irrépressible pulsion de progrès.

Or Clara (formidable Sonia Braga) est une matérialiste au sens noble du terme — c'est-à-dire qu'elle accorde une valeur sentimentale aux choses (elle tente ainsi de démontrer à une jeune oie la supériorité de ses 33t, réceptacles physiques de souvenirs, sur les MP3 délétères) au détriment de leur poids vénal. Elle incarne la tradition analogique face au jeune promoteur, représentant de la dématérialisation et de la volatilité absolues (y compris économique), et donne vie à l'Aquarius dont elle est l'âme. Une âme forte capable de traquer la petite bête… Et de l'écraser.

Aquarius de Kleber Mendonça Filho (Bré, 2h25) avec Sonia Braga, Maeve Jinkings, Irandhir Santos… (sortie le 28/09)


Aquarius

De Kleber Mendonça Filho (Brés-Fr, 2h20) avec Sonia Braga, Humberto Carrão... Clara, la soixantaine, ancienne critique musicale, est née dans un milieu bourgeois de Recife, au Brésil. Elle vit dans un immeuble singulier, l'Aquarius construit dans les années 40, sur la très huppée Avenida Boa Viagem qui longe l’océan. Un important promoteur a racheté tous les appartements mais elle, se refuse à vendre le sien. Elle va rentrer en guerre froide avec la société immobilière qui la harcèle. Très perturbée par cette tension, elle repense à sa vie, son passé, ceux qu’elle aime.
Lumière Terreaux 40 rue du Président Édouard Herriot Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Qui s’y frotte… : "Bacurau"

Le film de la Semaine | Après Aquarius, Kleber Mendonça Filho s’associe à Juliano Dornelles pour livrer une fable picaresque futuriste, entre Les Chasses du Comte Zaroff et Les Aventures d’Astérix version brésilienne. Corrosif, sanglant et… visionnaire ? Prix du Jury à Cannes 2019.

Vincent Raymond | Mardi 24 septembre 2019

Qui s’y frotte… :

Nordeste brésilien, dans un futur proche. De retour à Bacurau pour enterrer sa grand-mère, Teresa remarque que le village est de plus en plus enclavé, comme coupé du monde. Les choses vont s’aggraver en présence de bien curieux étrangers. Mais Bacurau n’a pas dit son dernier mot ! Il y a trois ans, Kleber Mendonça Filho nous assénait une claque cuisante qui, à bien des égards, prophétisait métaphoriquement les prémices du populisme bolsonarien : on assistait en effet dans Aquarius à la déliquescence d’une société où le bon droit valait tripette face au poids des intérêts privés (et à leur omnipotence acquise par la corruption) ; où la maison Brésil semblait dévorée de l’intérieur, ses fondations menaçant de rompre à tout moment. Comme s’il souhaitait mettre entre parenthèses le temps présent, le cinéaste — en duo ici avec Juliano Dornelles — en propose avec Bacurau

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"Rodéo" : aiguille et meule de foin

ECRANS | de Gabriel Mascaro (Bré, Uru, P-B, 1h41) avec Juliano Cazarré, Maeve Jinkings, Vinicius de Oliveira…

Vincent Raymond | Mardi 6 septembre 2016

Il est des arguments de films laissant pantois, révélant l’incommensurable faculté d’imagination de leurs auteurs. Pour son atypique galerie de personnages, Rodéo mérite le pompon (à défaut des oreilles et de la queue) : on y suit une petite communauté réunie autour d’une camionneuse se livrant à des danses grimées le soir, et de sa fille. Parmi le groupe figure un vacher, Iremar, spécialiste du talcage de queues de taureau, ayant le stylisme pour violon d’Ingres. Son charme lui vaut d’être courtisé par une vendeuse de parfums proche d’accoucher — ce qui ne l’empêche pas d’arrondir ses fins de mois en étant veilleuse de nuit dans une usine textile… Derrière ce capharnaüm baroque se dessine la situation économique calamiteuse des habitants du Nordeste (au Brésil), condamnés à empiler les boulots pour ne pas même s’en sortir ; à peine surnager jusqu’à un lendemain autant baigné d’incertitudes. C’est sans doute pour cela qu’Iremar et les autres ont des dérivatifs aussi exotiques. Lui cultive l’insolite jusque dans ses transgressions, en volant du sperme d’étalon (plutôt comique) ou en s’offrant des rendez-vous câ

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Sorties cinema de la rentrée 2016 : Comme un (faux) air de déjà-vu

Un semestre en salles | Un Harry Potter, un Star Wars, un Marvel, un Loach Palme d’Or… Non non, nous ne sommes pas victimes d’un sortilège nous faisant revivre en boucle la dernière décennie. Regardez d’un peu plus près : c’est dans les détails que se nichent les nuances…

Vincent Raymond | Mardi 30 août 2016

Sorties cinema de la rentrée 2016 : Comme un (faux) air de déjà-vu

Après un gros premier semestre dévolu aux blockbusters, la fin de l’année accueille traditionnellement le cinéma d’auteur — exception faite des incontournables marteaux-pilons de Thanksgiving et Noël, conçus pour vider une bonne fois pour toutes les goussets des familles. Les candidats 2016 sont, dans l’ordre, Les Animaux fantastiques de David Yates (16 novembre), spin off de la franchise Harry Potter et Rogue One : A Star Wars Story de Gareth Edwards (14 décembre). Qui de Warner ou Disney l’emportera ? Un peu avant (26 octobre), Benedict Cumberbatch tentera de déployer la bannière Marvel dans le film de Scott Derrickson, Doctor Strange — un second couteau parmi les superhéros. Cette impression d’avoir à faire des versions alternatives ou dégraissées de vieilles connaissances se retrouve aussi chez Tim Burton qui signe avec Miss Peregrine et les enfants particuliers (5 octobre) un nouveau conte fantastique sans Helena Bonham Carter, ni Johnny Depp, ni son compositeur fétiche Danny Elfman ! Au moins, on peut espére

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"Absence" : un film contemplatif, mais quelconque

ECRANS | Un film de Chico Teixeira (Br/Chi/Fr, 1h27) Avec Matheus Fagundes, Irandhir Santos, Gilda Nom

Vincent Raymond | Mercredi 1 juin 2016

Une contrainte oulipienne a dû être imposée ces derniers mois aux cinéastes sud-américains pour qu’ils intègrent dans leurs œuvres les paramètres suivants : a/ un homme entre deux âges, plutôt aisé, vivant seul et appréciant les adolescents ; b/ un adolescent (ça tombe bien) se débattant avec une vie de galère et nourrissant, sans forcément se l’avouer, une fascination trouble pour son protecteur. Chico Teixeira l’a relevée, ajoutant au passage une mère alcoolique pour faire bonne mesure et un père tellement démissionnaire qu’il vide les lieux dès la première séquence. Saupoudré de contemplatif, imprégné de frustrations, le résultat ne se distingue pas vraiment du tout-venant : le film est propre, mais terriblement quelconque.

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Les Bruits de Recife

ECRANS | Formidable premier film du Brésilien Kleber Mendonça Filho, cette exploration d’une psychose sécuritaire au motif incertain importe les codes du cinéma de genre dans un récit prenant, mis en scène avec un sens spectaculaire de l’espace et du son. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 11 mars 2014

Les Bruits de Recife

Un jeune couple s’embrasse goulûment dans une ruelle ; un gamin frappe son ballon contre un mur ; un chien aboie la nuit… Ce sont les bruits que les résidents de ce quartier aisé de Recife entendent dans les premières séquences du film. Bruits anodins mais que cette classe moyenne paranoïaque, persuadée d’une menace alentour, prend comme la manifestation d’un danger. À cela s’ajoute le vol chronique d’auto-radios et l’arrivée de deux individus proposant d’assurer jour et nuit la sécurité des habitants… Et voici lancée l’implacable mécanique de ce premier film signé Kleber Mendonça Filho — un nom à retenir impérativement. La multiplication des personnages laisse à penser que Les Bruits de Recife va travailler une chronique chorale sur le modèle Dodeskaden… En fait, sa structure en chapitres trace un dessin beaucoup plus complexe ; si chaque destin semble avancer de manière autonome, une même angoisse sourde les réunit. Mais quelle en est la cause ? Les pauvres qui traînent dans les rues sont tous intégrés dans cet écosystème économique — les femmes de mén

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