Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où  j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Cher Petit Bulletin,

M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera".

De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'ampleur stratosphérique : la nomination de Gérard Collomb comme ministre de l'intérieur. Donc c'est à lui, et rien qu'à lui, que je pense chaque fois que je passe sous un de ces portiques, le saluant intérieurement d'un "Merci Gérard !" qui, évidemment, m'évoque aussi la mémoire de mon paternel, qui fut affublé du même sobriquet, un brin dâté, je l'admets. Gageons cependant que les nouvelles fonctions dudit Gérard — Collomb, pas mon paternel — ne manqueront pas de le remettre à la mode chez les jeunes générations en âge de procréer.

Je ferme cette parenthèse inaugurale et politique en te livrant une anecdote : tout à l'heure, lors d'un cocktail organisé par le Luxembourg — car j'ai désormais, à défaut d'un compte en banque là-bas, quelques connexions luxembourgeoises dont je me flatte sans honte — le premier ministre du cru faisait remarquer qu'il cumulait aussi les fonctions de ministre des médias et de la culture. Diantre ! En voilà des économies, dans un pays pourtant réputé à l'abri de la misère… On devrait s'en inspirer, pensais-je à voix haute, ce qui eût pour effet immédiat de me faire passer pour un lunatique, ou simplement pour un de ces pique-assiettes qui, déjà, aurait abusé du vignoble de son altesse sérénissime — car, tu ne le sais pas et je te l'apprends, SAS du Luxembourg fait aussi du vin, comme Francis Ford Coppola, qui devrait venir faire coucou mardi soir pour la soirée spéciale anniversaire du festival, avec plein d'autres gens ayant deux qualités : avoir déjà reçu la Palme d'or ; être encore en vie. Nul ne sait, en revanche, si Francis apportera quelques bonnes bouteilles pour fêter ça…

Je suppose, et j'ai sans doute raison de supposer, que tu t'attends à ce que je te dise ce que j'ai pensé des films que j'ai vus ? Je dirais qu'à part le Desplechin, dont tu as déjà bien causé, pas la peine de revenir là-dessus, j'ai vu des choses franchement enthousiasmantes. Il est rare, d'ailleurs, de commencer une compétition cannoise avec de si beaux films, comme par exemple celui d'Andrei Zviaguintsev, Faute d'amour. Beau film n'est sans doute pas l'adectif idoine pour en parler, car comme je vais te le dire tout de suite, ce n'est pas une œuvre aimable, mais un truc qui sent la colère, l'envie d'en découdre avec son pays et ceux qui le peuplent. Comme tu as de la mémoire, tu te souviens que déjà, dans Elena et Leviathan, les deux précédents films de Zviaguintsev, la Russie en prenait pour son grade, notamment ses classes moyennes égoïstes et ses élites corrompues. Là, Zviaguintsev vide tout ce qui restait dans son sac : agrippés à leur portable, checkant leur Facebook, matant de la télé-réalité et faisant des selfies avec n'importe quoi, ses personnages évoluent dans le monde de merde qui est devenu notre réalité quotidienne. Ces trentenaires bourgeois cons comme des balais et incapables de donner de l'amour sinon lors de spectaculaires étreintes physiques que le cinéaste magnifie avec un sens inattendu de l'érotisme, se mettent sur la gueule sans en mesurer les conséquences pour leur progéniture. Résultat : un enfant de 12 ans a disparu, et ses parents, en instance de divorce et déjà bien avancés dans leur nouvelle vie avec leurs nouveaux amants, ont mis une journée pour s'en rendre compte.

Si tu as déjà vu un film de Zviaguintsev, je ne vais pas te faire l'article, juste une piqûre de rappel : l'enquête qui s'ensuit est filmée avec ce sens hallucinant du cadre, du rythme et de la tension que ce grand maniaque du contrôle est capable de déployer. Je te donne un exemple : à un moment, la mère et son nouveau copain vont coller des avis de recherche pour retrouver le gosse. Ils en placardent sur tous les poteaux au bord de la route, puis sortent du cadre et continuent leur besogne hors-champ. Zviaguintsev reste un temps sur le dernier poteau avec l'affichette : plan fixe et vide. Puis arrive un quidam qui passe devant le panneau sans le regarder, et continue son chemin dans un petit sous-bois légèrement enneigé. Le cinéaste l'accompagne par un panoramique très voyant… Que sera le plan suivant ? Va-t-on le suivre jusqu'à ce que celui-ci fasse une découverte ? Le cadavre du gosse, peut-être ? En faisant durer cette fin de plan, Zviaguintsev nous maintient puissamment sur nos gardes de spectateur. On peut le dire sans le blesser : il fait partie, avec Polanski et les frères Coen, de ces cinéastes qui parviennent à contrôler chaque émotion de celui qui regarde leurs films. C'est pourquoi Faute d'amour est, et c'est sa plus grande qualité, un film captivant. J'insiste sur le mot : captivant.

Pas que, cependant, car s'il ne lâche rien sur la rigeur de son suspens, Zviaguintsev propose pour le même prix un tour particulièrement dépressif de la Russie d'aujourd'hui, sorte de no man's land politique où, par exemple, des entreprises sont tenues pas des fanatiques orthodoxes qui refusent que leurs employés n'aient pas une vie de famille irréprochables ; où les vestiges de l'Union soviétique sont devenus des squatts en ruine dans lesquels les enfants vont jouer, pleurer ou simplement mourir ; où la police, résignée et démissionnaire, préfère déléguer son boulot à des assosiations para-étatiques dont les membres sont tellement roués à leur tâche qu'ils paraissent indifférents à la misère qu'ils sont supposées combattre ; et où même le cinéaste en vient à choper au détour d'un plan le numéro d'une pute de luxe comme s'il s'incluait dans le portrait apocalyptique d'un pays en pleine déconfiture morale.

Un grand film de bile noire et amère : Faute d'amour. Et, le lendemain, un grand film d'amour triste, le genre d'amour qui traverse le temps et dessine un destin romanesque : Wonderstruck de Todd Haynes. Je pense que tu te souviens que Todd Haynes, il y a deux ans, avait déjà ému la croisette avec le très beau Carol. Quand le film était sorti, les spectateurs, pas tous, mais certains, avaient dit que c'était bien, mais un peu froid. J'ai l'impression que Todd Haynes a entendu leur critique — c'est dire si les nôtres lui importent — et que pour ce film-là, il a tenté d'être le moins post-moderne possible. Mais très premier degré, par contre. Sauf qu'on ne se refait pas, enfin, jamais complètement…

1927. L'Amérique avant le cinéma parlant et la grande dépression. Une petite fille sourde nourrit une passion totale pour une actrice dont on apprendra qu'elle est en fait sa maman, partie connaître la gloire sur les plateaux de cinéma et les planches de Broadway. 1977. Un gamin qui vient de perdre sa mère dans un accident est frappé par la foudre, perd l'ouïe et décide d'aller à New York pour retrouver le père qu'il n'a jamais connu. Qu'est-ce qui unit ses deux récits ? Je ne vais pas te le dire, et Todd Haynes ne te le dira pas tout de suite non plus. Au contraire, il choisit de créer un gradn fossé esthétique entre les deux parties : la première aura la forme d'un film muet façon The Artist ; la seconde celle d'un soul film très nouvel hollywood matiné de quelques touches Amblin. Mon tout est un superbe récit d'apprentissage aux accents mélodramatiques déchirants, dans lequel Haynes laisse libre cours à ses deux penchants : son goût pour les expérimentations et son envie de retrouver la pureté émotionnelle du cinéma classique hollywoodien.

J'avoue que le bougre m'a bien fait chouiner dans les dix dernières minutes, où il retourne aux sources-même de son cinéma : après avoir réussi le pastiche du film muet, après avoir réussi à réénchanter le New York mal famé des années 70, avec ses delaers, ses voleurs à la sauvette et les rats qui sortent des bouches d'égoûts — des amis me disent que sur ce dernier point, la gentrification n'a pas changé grand chose — il réussit un flashback bouleversant avec des techniques rudimentaires venues du cinéma d'animation. C'est aussi l'occasion pour lui de retrouver sa muse Julianne Moore, qui accepte de creuser avec une humilité qui l'honore ce rôle de mater dolorosa digne et droite dans lequel Haynes la projette. Wonderstruck, c'est donc très beau, avec quelques longueurs par-ci ou par-là, mais c'est pas grave, on s'en fout, car Haynes choisit in fine le camp de la naïveté, de l'amour et de l'amitié. Dis comme ça, je sais, tu penses que c'est aussi neuneu qu'une mauvaise chanson de variété ou qu'un discours de Miss France. Je te jure pourtant que ça ne l'est pas. Et que, en moins de 24 heures, on peut aimer un film qui vomit le monde et un autre qui choisit de le réenchanter. Que te dire pour justifier d'une telle aberration, cher PB, avant de te souhaiter une bonne soirée ? Que je suis multiple ? Ça fait un peu con, mais après tout, au point où j'en suis…

À très vite.

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Histoires de révoltes et de combats. Celles des militants d’Act Up Paris à l’orée des années 1990, sensibilisant à coup d’actions spectaculaires l’opinion publique sur les dangers du sida et l’immobilisme de l’État. Et puis la romance entre Nathan et Sean, brisée par la maladie… Grand Prix à Cannes, ce mixte d’une chronique politique et d’une histoire sentimentale est aussi une autobiographie divergée de Robin Campillo. Ancien membre d’Act Up, il a toute légitimité pour évoquer le sujet de l’intérieur, en assumant sa subjectivité, et tenant compte du temps écoulé. Le portrait collectif qu’il signe n’est ainsi ni un mausolée aux victimes, ni un panégyrique aux survivants, ni un documentaire de propagande : il s’inscrit dans un contexte historique, à l’instar d’un conflit armée. Campillo emprunte d’ailleurs sa construction aux films de guerre, chaque génération ayant les siennes — les AG étant les réunions d’état-major avant les actions et manifs ; le champ de bataille les lieux d’intervention. Sauf qu’il y a ici deux guerres à mener : l’une, visible, contre les insti

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Christophe Chabert | Vendredi 26 mai 2017

Lettre de Cannes #5

Cher PB, laisse-moi te raconter une scène vue sur la Croisette, qui illustre à mon sens la folie qui gagne le festival, et peut-être plus que ça, le pays tout entier – à moins que ce ne soit le micro-climat du sud, mais je ne mange pas de ce pain-là. En plein carrefour, un type se fait renverser en scooter par une voiture. Rien de bien grave a priori, car le propriétaire du deux roues, assez vénér’, est déjà en train de tambouriner contre la vitre de l’automobiliste en le traitant de… Bon, pas besoin de te faire un dessin ou d’aligner des grossièretés. Un des mille policiers aux abords du Palais vient alors se mêler à l’affaire pour calmer le différend. Et là, sidération totale, l’homme au scooter s’adresse au représentant des forces de l’ordre – note l’expression – et lui demande s’il a le droit de « frapper » le mec dans la voiture. Sérieusement. Même pas pour rire. Gloups ! De folie, il fût question ces derniers jours dans les films de Cannes, alors que la compétition touchait à sa fin avec les films de François Ozon – rires – de Fatih Akin – argh – et de Lynne Ramsay – tout à l’heure. D’abord avec ce qui restera comme le choc ultime du festival : les deu

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Lettre de Cannes #4

ECRANS | Cher PB, hier soir, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne (...)

Christophe Chabert | Jeudi 25 mai 2017

Lettre de Cannes #4

Cher PB, hier soir, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne sais pas quoi, avec des palmés passés – dont David Lynch, prêt à présenter les premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks que tu as déjà dû voir, petit coquinou, en streaming sur je ne sais quelle plateforme de mauvaise vie –, des palmés futurs – Sorrentino et Park Chan-wook, cette année préposés à la remise de palme au sein du jury – et des presque palmés – Pedro Almodovar, dans le rôle du cinéaste cocu mais bon joueur au milieu des ex-vainqueurs. On notait quelques absences de poids : Terrence Malick, qui pourtant n’a plus peur de montrer sa trogne en public ; les frères Dardenne, pourtant grands potes de Therry Frémaux ; Steven Soderbergh, sans doute un peu vexé que son dernier Logan Lucky est atterri piteusement au Marché du film cette année ; les frères Coen, Nuri Bilge Ceylan ou encore Lars Von Trier, dont on ne sait trop s’il est encore persona non grata au festival, ou simplement retenu par le montage de son dernier film, ou si son camping car est au garage pour réparation – va lire le d

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Lettre de Cannes #3

ECRANS | Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, (...)

Christophe Chabert | Mardi 23 mai 2017

Lettre de Cannes #3

Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, j’aimerais te raconter un petit jeu que je pratique avec quelques amis depuis que je me rends au festival. Ce jeu, qui est plutôt une forme de compétition honorifique, s’appelle le Prix de la courtoisie. Rien à voir avec la radio d’extrême droite éponyme — cela me rappelle qu’autrefois, quand moi-même je faisais de la radio, un des animateurs ne cessait de présenter les titres musicaux en parlant d’albums « éponymes », sans trop savoir ce qu’il racontait puisqu’il allait jusqu’à dire de certains qu’ils étaient « parfaitement éponymes », laissant penser que d’autres étaient « un peu éponymes » et d’autres encore « moyennement éponymes »… Le Prix de la courtoisie consiste à saluer chaleureusement TOUS les agents d’accueil que l’on croise avant d’accéder aux projections, de les remercier chaque fois qu’ils font quelque chose pour nous — biper nos badges, nous indiquer nos places… — et, plus globalement, de leur sourire et de ne pas les traiter comme des paillassons. La base, quoi… Sauf au festival de Cannes où les

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Alexandre Mallet-Guy : n’oublie pas que tu vas produire

ECRANS | Sur un plateau de tournage, il pourrait passer pour la doublure lumière de Pierre Deladonchamps ou de quelque jeune premier blond. Silhouette élancée et (...)

Vincent Raymond | Mardi 23 mai 2017

Alexandre Mallet-Guy : n’oublie pas que tu vas produire

Sur un plateau de tournage, il pourrait passer pour la doublure lumière de Pierre Deladonchamps ou de quelque jeune premier blond. Silhouette élancée et regard bleu franc, ce tout juste quadragénaire ne colle pas à ces portraits de producteurs dessinés par Hollywood : volumineux, grincheux, tonitruants ; bref, à l’image des frères Weinstein. Alexandre Mallet-Guy parle d’une voix mesurée. Et si son débit parfois se précipite avant de s’étouffer dans un sourire timide, n’en tirez pas de conclusions hâtives : il a le caractère aussi solide que son goût est affirmé. Depuis 2003 aux manettes de Memento Films, la structure de production, distribution et ventes internationales qu’il a créée ex nihilo, l’homme revendique une ligne éditoriale parmi les plus exigeantes de la profession. Ce qui ne le prive pas d’aligner un palmarès enviable. Le produit de la chance et d’un indubitable flair : « Chez Memento, il n’y a pas de comité de visionnement. Les personnes travaillant sur les acquisitions viennent avec moi sur les festivals, je les écoute… ma

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Jonathan Caouette invité d'honneur d'Écrans Mixtes

ECRANS | Les coupes budgétaires de la Région n’auront pas eu la peau d'Écrans Mixtes : le festival a réussi à renforcer ses partenariats privés et publics pour cette (...)

Julien Homère | Mardi 7 mars 2017

Jonathan Caouette invité d'honneur d'Écrans Mixtes

Les coupes budgétaires de la Région n’auront pas eu la peau d'Écrans Mixtes : le festival a réussi à renforcer ses partenariats privés et publics pour cette 7e édition, sans atténuer son discours militant, ni réduire la voilure. Il offrira même une carte blanche à son homologue stéphanois Face à Face : solidaire dans l’adversité ! Invité d’honneur de la manifestation, Jonathan Caouette présentera son culte Tarnation, mais aussi Walk Away Renee et huit de ses court-métrages. Dans sa carte blanche, le réalisateur a choisi le premier film de Todd Haynes, Poison, hommage en trois actes à

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Cannes 2015, jour 5. Oh ! Carol…

ECRANS | Il fait beau et chaud sur Cannes, et tandis que les plagistes ont les pieds dans l’eau, les festivaliers continuent de macérer dans une mare de sueur, (...)

Christophe Chabert | Lundi 18 mai 2015

Cannes 2015, jour 5. Oh ! Carol…

Il fait beau et chaud sur Cannes, et tandis que les plagistes ont les pieds dans l’eau, les festivaliers continuent de macérer dans une mare de sueur, brûlant au soleil de files d’attente désespérées, rabrouant les resquilleurs, espérant secrètement découvrir de beaux films. À la mi-temps du festival, on est encore dans l’expectative. Il faut dire que des films, on n’en voit moins que les années précédentes, et surtout que l’on se concentre sur les films événements. A perdre chaque jour entre trois et cinq heures à attendre, on doit forcément sacrifier la part de découverte pourtant essentielle à la manifestation. D’où l’impression d’assister à une grande preview des films importants de l’automne, plus qu’à une compétition en bonne et due forme. Carol : Tood Haynes sublime le mélodrame Si toutefois on devait jouer le jeu des pronostics, on dirait que Carol de Todd Haynes ferait une très belle Palme d’or. Ce n’est pas ce qu’on a vu de mieux dans ladite compétition — Le Fils de Saul a notre préférence — mais il marque une étape décisive dans la carrière d’un cinéaste plutôt rare, dont chaque œuvre était jusqu’ici pétrie de contradic

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Leviathan

ECRANS | Quelque part, dans un bout de Russie oublié de tout, se joue un drame minuscule aux échos majuscules. Kolia vit avec sa seconde femme et son fils au bord (...)

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2014

Leviathan

Quelque part, dans un bout de Russie oublié de tout, se joue un drame minuscule aux échos majuscules. Kolia vit avec sa seconde femme et son fils au bord de la mer de Barents, dans une vieille maison que convoite le maire de la ville. Condamné à être expulsé, il fait appel à un avocat moscovite pour tenter d’infléchir la décision de la justice. Comme dans un western, cet étranger débarque en territoire inconnu et sa présence va bouleverser une micro-société déjà divisée, précipitant la tragédie tout en révélant les mœurs du pouvoir local. Sujet ô combien politique qu’Andreï Zviaguintsev va aborder par d’imprévisibles ruptures de ton. Lui, le cinéaste austère et grave du Retour et d’Elena, choisit de traiter toute la première partie comme une farce noire où les personnages, régulièrement imbibés de vodka, sont comme les reflets tordus et hilarants de la Russie éternelle, celle de Tchekhov ou de Mikhalkov, dont Leviathan serait l’antidote parfait. La caricature des édi

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L’âme russe amère de Zviaguintsev

ECRANS | Son entrée en cinéma fut fracassante : Le Retour, premier film, Lion d’or à Venise, révélation d’un immense metteur en scène doté d’une puissance visuelle (...)

Christophe Chabert | Mardi 2 septembre 2014

L’âme russe amère de Zviaguintsev

Son entrée en cinéma fut fracassante : Le Retour, premier film, Lion d’or à Venise, révélation d’un immense metteur en scène doté d’une puissance visuelle perceptible dans le moindre de ses cadres, capable d’apporter une dimension mythologique à un récit simple — deux enfants voient leur père revenir au foyer et s’embarquent avec ce géniteur inconnu et ténébreux en direction d’une île symbolique. Il était aisé à l’époque de comparer le travail d’Andreï Zviaguintsev à celui de Tarkovski, figure tutélaire d’un cinéma soviétique dont il fut le martyr exilé. Comparaison piégée puisque cette captation d’héritage pouvait passer pour une tentative de maniérisme pure et simple, que seule la force émotionnelle du Retour venait contredire. Zviaguintsev commence sa carrière de cinéaste en 2001, dans le premier âge de la Russie poutinienne, en quête d’un passé mythique tout en laissant la corruption gangrener ses élites. Les datchas aux cheminées fumantes, les paysages hors du temps et les figures bibliques de son premier film semblaient synchrones avec ce désir de célébrer l’âme russe éternelle. Soupçon confirmé avec son deuxième long,

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Elena

ECRANS | «Comme un oiseau sur la branche, j’ai essayé, à ma manière, d’être libre» chantait Leonard Cohen. Andreï Zviaguintsev commence effectivement par filmer (...)

Christophe Chabert | Jeudi 1 mars 2012

Elena

«Comme un oiseau sur la branche, j’ai essayé, à ma manière, d’être libre» chantait Leonard Cohen. Andreï Zviaguintsev commence effectivement par filmer longuement un oiseau sur une branche. Très longuement. Remonte le souvenir (douloureux) de son précédent Bannissement, sa Russie rupestre et mythologique, ses plans répétitifs… Souvenir qui se prolonge dans les premières scènes, où le cinéaste déploie sa précision photographique au service d’une lenteur trop calculée. On y découvre Elena aux petits soins avec Vladimir, vieillard glacial et autoritaire. Est-ce sa bonne ? Son épouse ? Les deux, en fait : Elena était femme de ménage mais a fini par se marier avec son employeur. Là encore, leur demeure bourgeoise figure une Russie hors du temps, figée, loin des temps présents. Et soudain, boum ! Elena sort, prend le métro et se retrouve de plain-pied avec le Moscou d’aujourd’hui. C’est un choc, que la mise en scène intensifie par des plans plus courts et la musique sérielle de

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Cannes jour 11 : À sec

ECRANS | Le mystère des sélections cannoises n’étant pas si impénétrable que ça, il faut dire ici que des fuites avaient eu lieu concernant la présence en compétition du (...)

Dorotée Aznar | Dimanche 22 mai 2011

Cannes jour 11 : À sec

Le mystère des sélections cannoises n’étant pas si impénétrable que ça, il faut dire ici que des fuites avaient eu lieu concernant la présence en compétition du dernier Nuri Bilge Ceylan, Il était une fois en Anatolie. Le metteur en scène turc, autrefois chéri du festival (double prix pour Uzak, sélection officielle pour Les Climats, Prix de la mise en scène pour Les Trois singes), allait en 2011 prendre la place du cinéaste qui vient à Cannes pour «se suicider», après Mikhalkov en 2010, Tsai Ming Liang en 2009 et Wenders en 2008. La projection officielle de ce film fleuve (2h37) le samedi à 22h30 en disait assez long sur l’envie de le planquer sous le tapis, sachant qu’à cet instant du festival, la plupart des accrédités ont déjà fait leurs valises pour rentrer à la maison. Plans tableaux sans fin, dialogues en boucle, personnages opaques : au bout d’une heure, non seulement il ne s’était toujours rien passé à l’écran, mais on n’avait aucune idée de là où Bilge Ceylan voulait en venir. Du coup, on est tout bonnement rentré se coucher pour être frais le lendemain. Mais si j’avais su qu’une autre épreuve m’attend

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I'm not there

ECRANS | I'm not there : le titre d'une chanson de Dylan, mais aussi le premier rébus d'un film à clé particulièrement bien verrouillé... I'm not her, I'm not he, I'm (...)

| Mercredi 5 décembre 2007

I'm not there

I'm not there : le titre d'une chanson de Dylan, mais aussi le premier rébus d'un film à clé particulièrement bien verrouillé... I'm not her, I'm not he, I'm other : ici, Dylan n'est ni un homme, ni une femme, les deux peut-être, un autre sûrement, jamais appelé par son nom, démultiplié en une myriade de personnages et d'acteurs différents incarnant ses «nombreuses vies». Todd Haynes prend soin de maquiller ces vies-là, en bousculant les formats et les genres : noir et blanc chic ou crado, couleurs chatoyantes ou volontairement ternes, western hors du temps, road movie, drame intimiste... Le tout mélangé selon un sens du montage musical et jamais chronologique. Dans son précédent film, Loin du paradis, Todd Haynes se nourrissait aussi au sein d'une référence esthétique, en l'occurrence les mélodrames de Douglas Sirk. Mais il n'en oubliait pas pour autant de raconter une histoire forte avec des personnages qui vivaient leur vie au-delà de ce mimétisme cinématographique. Dans I'm not there, il ne reste plus que le corpus référentiel, la collection d'images sonores copiées puis extrapolées ; un matériau tellement complexe et fétichiste qu

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Le Bannissement

ECRANS | Le choc ressenti à la découverte du Retour, premier film du Russe Andrei Zviaguintsev, laissait penser qu'on tenait un des auteurs majeurs du cinéma (...)

Christophe Chabert | Mercredi 13 février 2008

Le Bannissement

Le choc ressenti à la découverte du Retour, premier film du Russe Andrei Zviaguintsev, laissait penser qu'on tenait un des auteurs majeurs du cinéma mondial. Le Bannissement est donc une énorme déception, tant la grâce de son œuvre précédente s'y transforme en plomb, la majesté esthétique devient une litanie de tableaux fiers de leur beauté. Zviaguintsev se regarde filmer avec une complaisance rarement vue. Prenez le début du film : une voiture roule à toute vitesse, traversant un plan composé au micromètre. Les six plans suivants n'apporteront aucune information supplémentaire, la voiture roule, les images sont magnifiques, et cinq minutes de film se sont écoulées sans que rien ne se passe à l'écran. Tout le film est du même tonneau, et ce qu'il raconte (comment un mari absent retrouve sa famille, puis «punit» sa femme infidèle en la poussant à avorter d'un enfant illégitime) ne justifie pas la durée éprouvante du métrage (150 très longues minutes), ni sa narration alambiquée. Enfin, quand, dans une séquence en montage alternée, Zviaguintsev raccorde l'avortement raté avec des enfants construisant un puzzle dont la figure centrale est... un ange, on se demande

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