Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

Le Réalisateur de Petit Paysan | Petit Paysan deviendra-t-il grand cinéaste ? C’est bien parti pour Hubert Charuel, qui signe un premier long-métrage troublant. Entretien cartes sur étable.

Vincent Raymond | Mardi 29 août 2017

Photo : © DR


De quelle(s) épidémie(s) vous êtes-vous inspiré ?
Hubert Charuel
: La maladie du film est fictive : elle présente plusieurs symptômes de maladies réelles, mais qui se soignent. J'ai grandi pendant la période de vaches folles et de fièvre aphteuse. On était dans cet esprit de paranoïa : l'angoisse de mes parents, de ma familles, des amis aux alentours était totale, personne ne comprenait ce qui se passait. Les vétérinaires ne savaient pas ce qu'était Creutzfeld-Jacob, n'avaient pas les résultats…

Ça a vraiment choqué beaucoup de monde. Les abattages, c'est horrible : les gens arrivaient, on tuait tous les animaux, on creusait une fosse au milieu de la ferme, on brûlait les animaux sur place. Un traumatisme pour les éleveurs et les vétérinaires. Certains ne s'en sont pas remis, de faire des abattages totaux à la chaîne. D'autres ne s'en sont pas remis financièrement. Quand on dit à l'éleveur qu'il va toucher des indemnités, c'est plus complexe que ça. Elles viennent parfois un an, deux ans après. Ou jamais. En attendant, il y a un crédit à rembourser, des emprunts pour la mise aux normes de la ferme, et ça finit par coûter la ferme…

Comment avez-vous choisi Swann Arlaud ?
HC
: À la base, sur mes courts-métrages, j'ai beaucoup travaillé avec des non professionnels. Pour le rôle de Pierre, qui réclame vérité du métier et du geste, je me suis posé la question. Comme c'est une partition très compliquée, la directrice de casting Judith Chalier m'a parlé de Swann Arlaud. On s'est rencontré, on a passé des essais et c'était parfait. Il m'a dit directement : « pour être paysan, il faut que j'aille traire des vaches, que je sois prêt physiquement. »

Quelle préparation a-t-il suivie ?
HC
: Swann s'est complètement impliqué dans chacun des métiers à l'écran. Il a vécu et dormi dans la maison de mes parents, il a effectué plusieurs semaines de traites de vache comme quelqu'un du milieu chez des cousins de mes parents. Quand le stage s'est terminé, ils m'ont rappelé pour me dire que c'était le meilleur stagiaire qu'ils avaient eus ! (rires) Être derrière les vaches peut-être dangereux. Swann a un feeling avec les animaux, une aisance que d'autres n'auraient pas. Je l'ai compris au fur et à mesure.

Comment le reste de la distribution s'est-il constitué ?
HC
: Sara Giraudeau a passé des essais — il fallait que dans le cadre, ça soit réel entre eux comme frère et sœur, l'aspect humain et familial. Avec Swan et Sara, je sentais qu'il y avait des gens qui avaient envie de plonger dans l'aventure, de rencontrer des gens — c'est ce qui s'est passé. Je voulais faire jouer mon père (le père), ma mère (la contrôleuse laitière), mon grand-père (le voisin), mon cousin, des copains… C'est un film sur la famille, ma famille, c'était important que tout se mélange, les pro et les non pro.

Dans cette famille, le père est cool, et la mère plus “oppressante”…
HC :
Ça, je dois avouer, sans parler de chiante, parfois, ma mère peut être… exigeante. (rires) Elle était sur le tournage, puisqu'on a tourné chez elle. Du coup, elle se mettait devant l'écran. Elle ne disait rien, et au bout de trois prises elle disait « j'aurais pas fait ça comme ça. »

C'est aussi un film sur l'aliénation et la solitude du monde paysan : un métier qui peut les conduire à une forme de paranoïa, aggravée par la consultation de sites complotistes…
HC :
Tout part de la peur pour ses animaux, qui est très présente chez les éleveurs. Ma mère a eu peur toute sa vie pour ses vaches : on ne partait pas en week-end ni en vacances, au cas où il y aurait un problème avec les vaches. L'élevage est un sacerdoce, un métier de dévotion mais plus moderne que le cliché que l'on peut avoir : les paysans sont aujourd'hui beaucoup sur les forums. Pour la fiction, on a traité ça sous forme de paranoïa. Le fait est que, sans faire de généralité, un certain type de paysannerie a parfois tendance à se refermer sur lui-même.

Avec l'évolution du personnage, la forme du film elle-même change…
HC : On voulait qu'il y ait un glissement : partir d'un film plutôt solaire avec un traitement plutôt naturaliste et, au fur et à mesure que la paranoïa, la maladie et la fiction arrivent, glisser un peu plus dans un mode à suspense, jouer le cinéma de genre, différents codes. C'était important de sortir du cliché du vieux mutique qui sirote sa soupe dans sa cuisine en formica. Qu'il fasse des choses comme dialoguer… qu'il ait des interactions sociales, qu'il aille au bowling, au restaurant avec une boulangère…

Pierre travaille dans une forme de “modernité artisanale”, celle qui souffre le plus économiquement…
HC
: Quand j'ai écrit le scénario, j'étais très pessimiste sur la question. J'imaginais qu'il n'y aurait plus que du lait fait artisanalement coûtant très cher, et des usines à lait de mauvaise qualité mais accessible pour la majorité de la population. Aujourd'hui, je ne sais pas, j'en reviens un peu. J'ai l'impression que les gens sont en train de changer de mentalité sur ce qu'ils consomment ; de prendre conscience et ça me donne un peu d'espoir. Car ce n'est pas au niveau des producteurs que cela va d'abord changer, mais bien des consommateurs.

Quand j'étais à la Fémis, la moitié de ma promotion est venue traire des vaches chez moi. Pourtant, au début, je n'osais pas dire mes origines paysannes. C'est un truc que je retrouve chez beaucoup d'enfants de ce milieu, une sorte de “complexe paysan”, qui consiste à être très fier de ses origines, à être en permanence sur la défensive quand on critique le monde paysan ; à avoir toujours peur que les gens nous considèrent comme bêtes. Les choses changent, heureusement.

Justement, comment êtes-vous arrivé au cinéma ?
HC :
Le seul moment où l'on ne parlait pas de vache avec mes parents, c'était au cinéma — je pense que ça a beaucoup joué. Pourtant, je voulais être vétérinaire à la base. Mais quand j'étais au lycée, j'avais de très mauvaises notes dans les matières scientifiques. Mes parents m'ont dit de réfléchir à faire autre chose ; je leur ai dit : du cinéma. Ils ont accusé le coup et comme ils sont très ouverts, ils m'ont poussé à passer le concours de la Fémis. Je l'ai eu en section production — et voilà.

En ayant grandi dans une petite ferme à 30 km du premier cinéma, j'étais loin de m'imaginer que j'aurai l'honneur de présenter un long-métrage dans des festivals et à la Semaine de la Critique à Cannes, à La Rochelle, à Angoulême…

Vos parents vous en ont-ils voulu à un moment de ne pas reprendre l'activité ?
HC
: Oui… Pas violemment. C'est plus une culpabilité qui venait d'eux et de moi. Et comme je suis fils unique, j'ai bien enterré la ferme (rires). Toute sa vie, ma mère m'a répété : « ne fais jamais ce métier de merde ». Et quand j'ai eu 26 ans, elle m'a dit : « quand même, le plus grand regret de ma vie, c'est que je n'aurais jamais réussi à te faire aimer ce métier ! » (rires)

Evidemment, que la culpabilité je la porte si je fais un film dessus. En voyant le film, elle a pleuré : « - Ah, quand même, tu es touchée ? - Non non, je me suis rendu compte que c'était fini, la ferme ! » (rires) Quant à mon père, il était au maximum de l'émotion puisqu'il m'a dit « je vais t'embrasser mon fils » (rires) Il n'aiment pas trop se voir à l'écran — même si je les faisais jouer dans mes courts-métrages. Encore que ma mère m'a demandé si elle pouvait être prénommée aux César — oui, elle a beaucoup d'ambition (rires).

Petit Paysan est-il une manière de vous sentir quitte d'eux et de la ferme ?
HC
: C'est un peu tôt pour le dire. Je l'ai fait aussi pour l'immortaliser, cette ferme. Elle existe un peu sur pellicule — enfin DCP maintenant. C'est une manière de lui dire au revoir.

Avez-vous présenté le film à un public paysan ?
HC
: Pas uniquement. Mais la chose dont on me parle beaucoup, c'est le message du copain, le “gros” paysan, qui appelle pour dire « si tu veux bien vendre les terres, moi je les reprends ». Les spectateurs remercient d'avoir parlé de ça, parce que c'est un tour qu'on a tous connu : dans ce métier, les gens font partie de la même famille, mais cela reste très compétitif. La solidarité existe dans le travail, quand on va à l'ensilage, que tous les paysans du coin s'associent et vont travailler les uns chez les autres. Mais cette solidarité disparaît, d'après ce que m'ont dit ceux qui ont vu le film.


Petit paysan

De Hubert Charuel (Fr, 1h30) avec Swann Arlaud, Sara Giraudeau... Pierre, la trentaine, est éleveur de vaches laitières. Sa vie s’organise autour de sa ferme, sa sœur vétérinaire et ses parents dont il a repris l’exploitation. Alors que les premiers cas d’une épidémie se déclarent en France, Pierre découvre que l’une de ses bêtes est infectée. Il ne peut se résoudre à perdre ses vaches. Il n’a rien d’autre et ira jusqu’au bout pour les sauver.
UGC Astoria 31 cours Vitton Lyon 6e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Papa poule, papa coule : "C'est ça l'amour"

Drame | de Claire Burger (Fr, 1h38) avec Bouli Lanners, Justine Lacroix, Sarah Henochsberg…

Vincent Raymond | Mardi 26 mars 2019

Papa poule, papa coule :

Sa femme l’ayant quittée, Mario est tout tourneboulé. S’accrochant à l’espoir de la voir revenir, il tente avec sa maladresse bienveillante de préserver ses filles du cataclysme qui les ronge tous. Mais rien n’est facile dans cette famille de guingois : même l’amour en a pris un coup. Ce portrait-mosaïque d’une famille bohème — très loin d’être bourgeoise — dynamitée par la défection maternelle fait penser à un jeu de billard américain, quand la blanche vient de casser le paquet et que les boules s’échappent en tout sens : Claire Burger s’attache en effet à la trajectoire de chacun des personnages de la famille atomisée, dans l’apprentissage de ses nouveaux repères, si bancals soient-ils. Car Mario n’occupe pas seul les premiers plans (à la différence du père joué par Romain Duris dans Nos batailles, confronté à une situation similaire) : le film ménage de la place aux filles, dans leur émancipation de l’âge d’enfant, leur confrontation aux chamboulements multiples secouant par ailleurs l’adolescence (premières amours, désir d’indépendance).

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Services extérieurs : "Exfiltrés"

Le Film de la Semaine | L’exfiltration d’une djihadiste repentie française et de son fils, orchestrée en marge des services de l’État. Emmanuel Hamon signe un très convaincant premier long-métrage aux confins de l’espionnage, du thriller et de la géopolitique contemporaine.

Vincent Raymond | Mardi 5 mars 2019

Services extérieurs :

Prétextant des vacances en Turquie, Faustine a fui vers la Syrie avec son fils, laissant son époux Sylvain mort d’inquiétude. Mais le fils du patron de Sylvain effectuant des missions humanitaires dans la région va entreprendre les recherches pour les localiser. Une chance dans leur malheur… On devrait rechercher une corrélation entre l’âge auquel les cinéastes réalisent leur premier long-métrage et le nombre de kilomètres (ou de pays) que leurs protagonistes avalent — Newton a bien établi que les corps s’attiraient mutuellement en proportion de leur masse et de l'inverse du carré de leur distance ! Toute plaisanterie mise à part, ce désir “d’ailleurs“ coïncide souvent avec des thématiques très éloignées des préoccupations auto-centrées mobilisant le cortex des néo-auteurs, davantage enclins à considérer leur nid que le monde les entourant. Comme l’expérimenté scénariste Thomas Bidegain avant lui pour Les Cowboys, Emmanuel Hamon a trouvé dans le maelström géopolitique contemporain — et tou

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La voix est libre : "Grâce à Dieu"

Le Film de la Semaine | D’une affaire sordide saignant encore l’actualité de ses blessures, Ozon tire l’un de ses films les plus sobres et justes, explorant la douleur comme le mal sous des jours inattendus. Réalisation au cordeau, interprétation à l’avenant. En compétition à la Berlinale 2019.

Vincent Raymond | Lundi 11 février 2019

La voix est libre :

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Melvil Poupaud : « j’ai toujours visé le long terme plutôt que le succès immédiat »

Grâce à Dieu | Dans le film d’Ozon, il incarne celui grâce auquel le scandale éclate enfin. Riche d’une carrière de plus de trente ans dans le cinéma (mais pas seulement), Melvil Poupaud enchaîne les partitions exigeantes et variées sans jamais se diluer. Conversation avec un comédien si précieux qu’il en devient indispensable…

Vincent Raymond | Lundi 11 février 2019

Melvil Poupaud : « j’ai toujours visé le long terme plutôt que le succès immédiat »

Dans Grâce à Dieu, François Ozon a fait appel à vous pour la troisième fois. À chaque fois, c’est dans ses drames les plus réalistes. Est-ce le fait du hasard, ou bien discutez-vous ensemble de la manière dont il vous emploie ? Melvil Poupaud : Je ne sais pas, je serais effectivement curieux de savoir pourquoi il pense à moi pour des rôles toujours assez dramatiques. Dans ma carrière, je n’ai pas fait énormément de franches comédies — plutôt des comédies romantiques. Peut-être qu’il sent en moi un potentiel de tragédien. Mais je ne peux pas me plaindre : ce sont des rôles qui ont toujours marqué. Le Refuge était plus petit, mais Le Temps qui reste ou celui-ci marquent ma filmographie et mon expérience d’acteur. Je ne vais pas lui demander de changer de registre (sourire), ça me réussit plutôt pas mal. À tous les deux, d’ailleurs. Votre liberté dans le cinéma français est très singulière : vous épousez des rôles forts (prêtre suborneur chez Ramos, victime combative chez Ozon, personne intergenre en quête d’identité chez Nola

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Les Incontournables

ECRANS | Comme chaque année, les cinémas UGC prennent de l’avance sur les désignations des candidats aux César en programmant durant une semaine sa propre sélection (...)

Vincent Raymond | Mercredi 17 janvier 2018

Les Incontournables

Comme chaque année, les cinémas UGC prennent de l’avance sur les désignations des candidats aux César en programmant durant une semaine sa propre sélection de 23 films jugés “Incontournables“ par le réseau. C’est surtout l’occasion de rattraper, mais aussi de revoir (une dernière fois sur grand écran) quelques grands moments de 2017 parmi lesquels Le Caire confidentiel, Dunkerque, Le Redoutable, Blade Runner 2049, Au revoir là-haut, Petit Paysan, Numéro Une, Faute d’amour. Attention, les films peuvent n’être à l’affiche que durant un seul jour et dans un seul des deux sites participant à l’opération. Le prix, lui, reste constant : 3, 50€ la place. À l’UGC Confluence à l’UGC Cité Internationale du 17 au 23 janvier

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De mal en pis : "Petit Paysan" de Hubert Charuel

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Vincent Raymond | Mardi 29 août 2017

De mal en pis :

Difficile d’être plus en phase avec l’actualité qu’Hubert Charuel. Au moment où l’on s’interroge sur la pérennité des aides à l’agriculture biologique, et où l’on peine à mesurer les première conséquences du énième scandale agro-industriel, son film nous met le nez dans la bouse d’une réalité alternative : celle des petits paysans. Ceux qui n’ont pas encore succombé, rongés par l’ingratitude de leur métier et les marges arrières de la grande distribution, ni été aspirés par leurs voisins, gros propriétaires fonciers ou de fermes automatisées — on en voit ici. Sans foin ni loi Pierre est un petit paysan à la tête d’un domaine raisonnable — c’est-à-dire qu’il la gère tout seul, mais en lui consacrant tout son temps. Lorsqu'il détecte dans son troupeau des animaux malades d’une mystérieuse fièvre hémorragique, il redoute le pire : l’abattage de la totalité de ses bêtes. La dissimulation lui offre une illusion de répit, mais les conséquences ne font qu’aggraver le problème. Hubert Charuel signe un portrait “empathique” de ce pro

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Baden Baden : chronique d'un été

ECRANS | de Rachel Lang (Fr/Bel, 1h34) avec Salomé Richard, Claude Gensac, Swann Arlaud

Vincent Raymond | Mardi 3 mai 2016

Baden Baden : chronique d'un été

Concentré d’époque, Baden Baden appartient à cette catégorie de films ayant l’art de fixer une ambiance. Il tire sa substance originale non pas d’un dialogue brillant ou d’une construction scénaristique habile, mais de l’atmosphère qu’il parvient à restituer. À partir d’un argument ténu — le retour sur un coup de tête d’une jeune femme lisse de prime abord chez sa grand-mère à Strasbourg —, la chronique d’un été particulier va se dérouler, au gré de séquences en apparence décousues, mais suffisamment allusives pour que l’on puisse recomposer dans les grandes lignes le passé compliqué de la protagoniste (ses amours éteintes, ses distorsions familiales…), comme son présent (une existence vaguement à la dérive). Cette plongée dans la vie de l’inconnue qui nous est donnée pour héroïne se fait avec un minimum d’éléments ; une série de mises en situations jouant sur l’humour à froid et la longueur des plans. Il y a autant d’art chez l’auteure à échafauder ce puzzle, que de plaisir pour le spectateur à l’assembler. Quant au bout-à-bout de ces fragments, s’il ne délivre pas de réponse (puisqu’il n’y a pas de mystère à proprement parler), il nous d

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Les Premiers, les Derniers

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Vincent Raymond | Mardi 26 janvier 2016

Les Premiers, les Derniers

Si la relecture du western est tendance, pour Bouli Lanners, ce n’est pas non plus une nouveauté : il lorgnait déjà sur les grands espaces et le road movie dans ses œuvres précédentes — voir Les Géants (2011). Situé dans un no man’s land contemporain — un Loiret aussi sinistre que la banlieue de Charleroi un novembre de chômage technique — Les Premiers, les Derniers fait se croiser et se toiser dans un format ultra large des chasseurs de prime usés, de vieux Indiens frayant avec la terre, une squaw en détresse ainsi que l’inévitable horde de bandits aux mines patibulaires. Cousin belge de Kervern et Delépine qui aurait fréquenté le petit séminaire, Lanners diffuse en sus dans cette re-composition décalée un étonnant souffle de spiritualité continu, faisant de ses personnages des messagers et de leur trajectoire une sorte de parabole, interprétation du fameux verset de l’Évangile selon Matthieu : « Heureux les pauvres en esprit… ». Ajoutons que Jésus se balade de-ci de-là, que les comédiens Michael Lonsdale et Max von Sydow chantent des cantiques : le propos mystiqu

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Lulu femme nue

ECRANS | De Solveig Anspach (Fr, 1h27) avec Karin Viard, Bouli Lanners, Claude Gensac…

Christophe Chabert | Mercredi 15 janvier 2014

Lulu femme nue

Signe des temps : après Elle s’en va, voici un nouveau portrait de femme qui choisit la rupture sociale, l’errance et l’aventure au confort étouffant de sa vie bourgeoise. Là où Bercot se fourvoyait dans une vague et embarrassante pulsion ethnologique, Solveig Anspach choisit au contraire la fantaisie comique pour montrer comment Lulu se "dénude" socialement, réapprend l’amour physique puis la compassion envers autrui. La première moitié, où elle batifole avec un ancien repris de justice à qui ses deux frères un peu tarés collent en permanence aux basques, fait preuve d’un sens du croquis burlesque sans doute hérité de la BD originale. Le tandem Karin Viard / Bouli Lanners fonctionne à la perfection, et la mise en scène, qui utilise avec intelligence l’écran large pour donner de l’air aux situations, prend à revers le bâclage en vigueur dans la comédie française. La deuxième partie, autour de la vieille dame interprétée par Claude Gensac, est moins convaincante, plus attendue et moins farfelue, mais le film a pour lui sa concision et

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Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

ECRANS | Passant après le calamiteux épisode Langmann, Laurent Tirard redonne un peu de lustre à une franchise inégale en misant sur un scénario solide et un casting soigné. Mais la direction artistique (affreuse) et la mise en scène (bancale) prouvent que le blockbuster à la française se cherche encore un modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 11 octobre 2012

Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

Dans quel âge se trouve le blockbuster français ? Économiquement, sans parler d’âge d’or, on peut dire que l’affaire roule ; même une chose laborieuse comme Les Seigneurs remplit sans souci les salles. Artistiquement, en revanche, on est encore à l’âge de pierre. La franchise Astérix en est le meilleur exemple : après le navet ruineux de Thomas Langmann, c’est Laurent Tirard, fort du succès glané avec son Petit Nicolas, qui a récupéré la patate chaude. Avec un budget quasiment divisé par deux (61 millions quand même !), il n’avait guère le choix : finies les courses de char dispendieuses et les packages de stars ; retour aux fondamentaux. Tirard et son co-auteur Grégoire Vigneron prennent ainsi deux décisions payantes : remettre le couple Astérix et Obélix au centre du film (ainsi que les comédiens qui les incarnent, Baer et Depardieu, excellents), et soigner un casting pour lequel chaque personnage semble avoir ét

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De rouille et d'os

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Christophe Chabert | Vendredi 18 mai 2012

De rouille et d'os

On se disait que le crescendo qu'a connu la carrière de Jacques Audiard ne pouvait que marquer le pas après cette bombe qu'était Un prophète. De fait, si De rouille et d'os ne reproduit pas l'effet de sidération du film précédent, c'est surtout par son abord plus modeste : pas de grande narration à épisodes, mais une structure classique, en trois actes ; pas de relecture d'un genre transmuté par la réalité des corps et des enjeux de la France contemporaine ; et pas d'apparition d'un acteur jusqu'ici inconnu, même si Matthias Schoenaerts, authentiquement génial, n'a connu qu'une gloire récente et limitée auprès du noyau dur de la cinéphilie avec Bullhead. Et pourtant, dans un cadre plus étroit, avec un sujet casse-gueule (la rencontre entre une dresseuse d'orques amputée des jambes et un agent de sécurité s'occupant tant bien que mal de son gamin de cinq ans), Audiard évite tous les écueils, prend des risques, pense tout en termes de mise en

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Les Géants

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Dorotée Aznar | Mardi 25 octobre 2011

Les Géants

Après son réussi Eldorado, Bouli Lanners continue de creuser son chemin en tant que réalisateur. Plus ambitieux, Les Géants s’attache à un trio de gamins perdus, traînant pendant un été dans une maison de campagne déserte, obligés de passer en mode survie et de commettre quelques mauvais coups. Dans sa première partie, le film à la bonne idée de confronter ces enfants en roue libre à une bande de rednecks wallons bien plus bizarres et inquiétants, ce qui a le mérite de tuer dans l’œuf toute tentative de récupération sociologisante (genre la délinquance chez les mineurs…). La mise en scène ample et précise de Lanners donne ainsi à ce bout de Belgique sauvage des allures de Délivrance francophone, utilisant un humour très noir (et très belge) dans la lignée de Delvaux ou Du Welz. Bizarrement, alors qu’il se tire avec panache des pièges les plus compliqués de son histoire, le cinéaste s’avère beaucoup moins à l’aise quand il s’agit d’accompagner la dérive (littérale, cette fois) des gamins le long d’une rivière. S’essayant au conte cruel de l’enfance façon La Nuit du Chasseur, Bouli Lanners montre surtout les limites de son scénario. Là où on attendait un envol, le film a tendance

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Rien à déclarer

ECRANS | De et avec Dany Boon (Fr, 1h48) avec Benoît Poelvoorde, Bouli Lanners…

Dorotée Aznar | Jeudi 27 janvier 2011

Rien à déclarer

Avant le succès improbable de Bienvenue chez les Ch’tis, Boon avait écrit et mis en scène le tout pourri La Maison du Bonheur, dont le tort principal était de vouloir retranscrire sans filtre l’humour boulevardier sur grand écran, le tout pour un résultat assez douloureux. Avec les Ch’tis, le comique avait affiné le trait et réussi à toucher le public français en titillant notamment ses zones érogènes régionalistes. Ce qui est foutrement révoltant avec Rien à déclarer, c’est que l’auteur qui aura su le mieux exciter les spectateurs hexagonaux ces dernières années, que Dany Boon, donc, doté du temps, du budget et de toutes les bonnes volontés nécessaires, ait volontairement choisi la voie de la facilité la plus crasse, de l’humour le plus rance, le tout sous couvert de “bonnes intentions“ soi-disant humanistes qui finissent par se retourner contre elles-mêmes – ainsi d’un final qu’on a eu beaucoup de mal à digérer, dont la moralité pourrait être “ahlala, ces racistes sont impayables“. Construit sur des ressorts comiques au mieux rebattus, au pire consternants, Rien à déclarer fait non seulement peine à voir (Bienvenue chez les Ch’tis, à côté, c’est du Lubitsch), mais confirme que

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Louise-Michel

ECRANS | Après Aaltra et Avida, Gustave Kervern et Benoît Delépine reviennent avec un film furieux, hirsute, mal élevé, enragé et joyeusement anar. Salutaire, donc. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 17 décembre 2008

Louise-Michel

Ça commence par un sabordage en règle. Vous avez aimé le beau cinémascope noir et blanc, les plans contemplatifs et les gags chorégraphiés d’Aaltra et Avida ? Louise-Michel fout presque tout au feu. Couleurs ternes et cadres étroits, focales plates et décors déprimants : le film ne drague pas son spectateur. Et pour cause : il n’y a pas de quoi pavoiser avec cette histoire de patron voyou qui délocalise son usine dans la nuit, laissant des dizaines d’ouvrières sur le carreau. Comme un conte cruellement d’aujourd’hui, le film va orchestrer la revanche des petits sur les gros : les anciennes employées réunissent leurs indemnités pour engager un tueur afin d’aller descendre le boss ripou. Là où un scénariste trop roué aurait tiré l’argument vers la mécanique polardeuse, Kervern et Delépine choisissent une toute autre option. Il faut dire que là où la plupart des films carburent à l’eau plate et au Guronzan, Louise-Michel tourne avec de la rage et de l’alcool à 90° ingurgité cul-sec. C’est ce côté furieux qui va progressivement emporter le spectateur le long de ce road-movie cabossé où un couple impossible (Yolande «Louise» Moreau et Bouli «Michel» Lanners) remonte rien moins que la py

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Eldorado

ECRANS | Après son enthousiasmant “Ultranova“, Bouli Lanners poursuit sa description décalée d’une Wallonie livide, où le besoin dévorant de chaleur humaine se manifeste de façon inattendue. François Cau

Dorotée Aznar | Vendredi 20 juin 2008

Eldorado

Dans la dernière partie d’Aaltra, les personnages de Benoît Delépine et Gustave Kervern font une halte dans un improbable rade de motards finlandais. Sur place, un habitué exécute - c’est le mot – une reprise de Sunny, accompagné au Bontempi. Le caractère hilarant et hypnotique de la séquence doit beaucoup à son interprète, le stupéfiant Bouli Lanners : en une scène, un potentiel comique hors normes se révèle. Avec ce type à l’apparence extraterrestre, le ridicule devient touchant, le manque d’assurance devient sublime, la monotonie languide se fait savoureuse. Autant d’éléments que l’on retrouvera dans Ultranova, la première réalisation de cet habitué des seconds rôles. Ces errances d’augustes VRPs dans des horizons sinistrés imposent un univers que l’on retrouve dans Eldorado : une construction en saynètes clairsemées de plans contemplatifs, où l’émotion point à la grâce d’une construction plus retorse qu’elle n’y paraît, une capacité à faire sortir le caractère absurde de la morosité ambiante, sans moquerie mais au contraire avec une infinie tendresse. Route-filmYvan, vendeur crevard de voitures d’occasion, surprend un cambrioleur dans sa maison. Une fois qu’il l’a

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