L'âme, nasse fantôme : "A Ghost Story"

Le Film de la Semaine | Comme attaché à la maison où il a vécu ses derniers jours terrestres, le fantôme d’un homme attend quelque chose sans trop savoir quoi, imperméable au temps qui passe. Un Paranormal (in)activity dépouillé et sublimé, à l’intersection entre Gus van Sant et Stanley Kubrick.

Vincent Raymond | Mardi 19 décembre 2017

Photo : © Universal Pictures France


Un homme et une femme paraissent filer le plus parfait amour dans leur belle maison. La mort brutale du premier change la donne, et pousse la seconde à quitter les lieux. Pourtant, le fantôme de l'homme persiste à hanter leur demeure commune, dans l'attente d'un hypothétique contact…

Sur le papier, A Ghost Story tient de la chimère. Irréductible à un genre, irrespectueux des codes, ce film fantastique ET sentimental à l'ascétisme radical semble s'ingénier à se saborder : minimalisme assumé, refus des effets spéciaux attendus, recours à une représentation du fantôme plus que désuète, car usée jusqu'à la trame et risible — le vieux drap troué de deux orifices pour les yeux ! —, occultation totale du comédien principal pendant plus d'une heure (Casey Affleck, pourtant dernier récipiendaire de l'Oscar), quasi mutisme des personnages… Et pourtant. À force de clichés détournés, d'extrémisme narratif et de paris insensés, David Lowery atteint une étrangeté poétique fascinante.

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Confiant l'instance narrative à un être sans réelle “essence”, il donne cependant une vision incarnée, une existence bouleversante à cette entité impalpable prisonnière d'un lieu physique, de ses souvenirs oblitérés et des strates du temps. Il faut de l'habileté pour suggérer la souffrance d'un personnage, sans qu'il puisse s'exprimer ni montrer ses expressions faciales — à peine marque-t-il quelques hochements de linceul et échange-t-il trois signes avec une congénère voisine. Il faut également de l'audace pour offrir, à l'instar de Kubrick dans Shining ou 2001, un dénouement énigmatique laissant avec des questions, plutôt qu'avec des réponses toutes faites.

Un dernier mot pour la bande originale. Signée Daniel Hart, le compositeur habituel du cinéaste, elle est l'une des plus remarquables de l'année par son ambition lyrique, mélodique, élégiaque — des critères singulièrement absents dans le flot des partitions ordinaires. Sachant qu'elle joue un rôle de lien mémoriel, et donc de parole durant l'essentiel du récit, sa réussite était capitale ; il serait donc incompréhensible qu'elle ne fasse pas de bruit dans les semaines qui viennent…

A Ghost Story de David Lowery (E-U, 1h32) avec Casey Affleck, Rooney Mara, McColm Cephas Jr...


A Ghost Story

De David Lowery (EU, 1h32) avec Casey Affleck, Rooney Mara... Apparaissant sous un drap blanc, le fantôme d'un homme rend visite à sa femme en deuil dans la maison de banlieue qu'ils partageaient encore récemment, pour y découvrir que dans ce nouvel état spectral, le temps n'a plus d'emprise sur lui. Condamné à ne plus être que simple spectateur de la vie qui fut la sienne, avec la femme qu'il aime, et qui toutes deux lui échappent inéluctablement, le fantôme se laisse entraîner dans un voyage à travers le temps et la mémoire, en proie aux ineffables questionnements de l'existence et à son incommensurabilité.
UGC Ciné-Cité Internationale 80 quai Charles de Gaulle Lyon 6e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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On connaît la chanson : "Song To Song" de Terrence Malick

Love story | Retour à une forme plus narrative pour le désormais prolifique Terrence Malick, qui revisite ici le chassé-croisé amoureux dans une forme forcément personnelle et inédite.

Vincent Raymond | Mercredi 5 juillet 2017

On connaît la chanson :

Deux hommes, deux femmes : leurs histoires d’amour et professionnelles, croisées ou réciproques dans l’univers musical rock d’Austin… Après le sphérique et autoréférenciel Voyage of Time — amplification des séquences tellurico-shamaniques de Tree of Life façon poème mystique à liturgie restreinte — Terrence Malick renoue avec un fil narratif plus conventionnel. Avec ce que cela suppose d’écart à la moyenne venant du réalisateur de À la Merveille. Song To Song prouve, si besoin en était encore, que ce n’est pas un argument qui confère à un film son intérêt ou son originalité, mais bien la manière dont un cinéaste s’en empare. Le même script aurait ainsi pu échoir à Woody Allen ou Claude Lelouch (amours-désamours chez les heureux du monde et dans de beaux intérieurs, avec les mêmes caméos de Val Kilmer, Iggy Pop, Patti Smith), on eût récolté trois films autant dissemblables entre eux que ressemblants et identifiables à leur auteur. Persistance de la mémoire

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Les Amants du Texas

ECRANS | De David Lowery (ÉU, 1h37) avec Rooney Mara, Casey Affleck, Ben Foster…

Christophe Chabert | Vendredi 13 septembre 2013

Les Amants du Texas

L’ombre de Terrence Malick plane d’un bout à l’autre des Amants du Texas, à commencer justement par son atmosphère planante, cotonneuse, mais aussi par sa voix-off qui, sous couvert d’échanges épistolaires, emmène le film vers des rivages poétiques proches du grand Terry. Sans parler de son intrigue, où un couple de jeunes braqueurs se retrouve séparé, lui en prison, elle en liberté et enceinte. Quatre ans plus tard, il s’évade pour la retrouver, mais la distance s’est creusée, sa responsabilité de mère l’emportant sur sa jeunesse fougueuse. Sans parler du rôle joué par un shérif prévenant, qui pourrait faire un bon père de substitution. Il y a du Badlands là-dedans, mais aussi dans les paysages peints par Lowery, où la nature semble aussi apaisée que les amants sont tourmentés. Les Amants du Texas souffre cependant de ce maniérisme paralysant, qui impacte particulièrement le jeu des acteurs : leur retenue paraît forcée et le film s’emploie à tout dédramatiser, jusqu’à tendre vers l’anodin et l’ennui. Dommage, du coup, d’avoir embarqué la sublime Rooney Mara dans l’aventure : explosive e

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Effets secondaires

ECRANS | Dans l’étourdissant sprint de sa prétendue fin de carrière, Steven Soderbergh marque le pas avec ce thriller psy qui ne retrouve que partiellement le charme de ses dernières réalisations, un peu écrasé par un script qui ne laisse que peu de place aux expérimentations de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Dimanche 7 avril 2013

Effets secondaires

Pourquoi, depuis Contagion, le cas Soderbergh s’est-il remis à nous intéresser, au point d’en faire un des cinéastes majeurs de ces dernières années ? Pas seulement parce que le bougre, pas à un paradoxe près, tournait à une vitesse folle des films qui affichaient un appétit de cinéma dément, tout en clamant à qui voulait l’entendre qu’il allait mettre fin à sa carrière. Aussi parce que Soderbergh semblait avoir trouvé ce qu’il cherchait depuis longtemps : une remise systématique sur le métier de son rôle de metteur en scène, cherchant à chaque nouvelle œuvre une forme différente pour enrichir des scripts souvent maigres, répondant à des codes dont il prenait soin de s’écarter. Du flux d’images mondialisées de Contagion au grand écart entre la chronique réaliste et le pur film chorégraphique de Magic Mike, en passant par les combats en temps réel et en plans larges de Piégée, c’était toujou

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Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

ECRANS | Avec cette version frénétique du best-seller de Stieg Larsson, David Fincher réussit un thriller parfait, trépidant et stylisé, et poursuit son exploration d’un monde en mutation, où la civilisation de l’image numérique se heurte à celle du photogramme et du récit. Critique et retour sur le premier livre consacré à ce cinéaste majeur. Christophe Chabert

Dorotée Aznar | Mercredi 11 janvier 2012

Millénium : les hommes qui n'aimaient pas les femmes

Avant de voir Millénium, il faut d’abord oublier le médiocre (télé)film suédois sorti en 2009, première adaptation du best-seller de Stieg Larsson. Ce n’est pas difficile, tant la mise en scène de David Fincher, impressionnante de fluidité et de rapidité, laisse loin derrière les laborieuses velléités illustratives de Niels Arden Oplev. Mais il faut aussi oublier le livre lui-même, et se comporter comme Fincher et son scénariste Steven Zaillan l’ont fait : doubler le plaisir feuilletonesque créé par une intrigue aux ramifications multiples d’un autre récit, purement cinématographique, qui n’aurait été qu’esquissé par l’auteur entre les lignes de son propre roman. De fait, si on a pu s’interroger un temps sur l’intérêt que Fincher portait à Millénium, et se demander s’il n’allait pas, comme à l’époque de Panic room, s’offrir un exercice de style récréatif avec cette nouvelle version, le générique (comme souvent chez lui) dissipe immédiatement les soupçons : sur une musique hardcore de Trent Reznor, Atticus Ross et Karen O., des corps noirs et liquides comme du p

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I’m still here – the lost year of Joaquin Phoenix

ECRANS | De Casey Affleck (ÉU, 1h47) avec Joaquin Phoenix, Ben Stiller…

Dorotée Aznar | Mercredi 6 juillet 2011

I’m still here – the lost year of Joaquin Phoenix

Dans la foulée du tournage de Two Lovers, Joaquin Phoenix craque, renonce à sa carrière d’acteur pour se lancer dans le hip-hop, en dépit d’un manque criant de talent dans cette discipline, et de la dépression qui semble le dévorer peu à peu. On le sait à présent, tout cela n’était qu’un canular, confectionné avec la complicité de Casey Affleck, beau-frère de Phoenix. On peut applaudir la performance de l’acteur, qui sera resté plus d’un an dans un rôle qu’on devine lourdement destructeur. On peut aussi se demander, face au résultat final, si le jeu en valait vraiment la chandelle. En fait de scènes trash (Joaquin prend plein de drogues, fréquente des prostituées, a un ego surdimensionné…), I’m still here accumule les clichés ronflants sur le star-system et n’en dit rien, s’enfonçant dans une sombre entreprise de voyeurisme autour d’une star échouée dans une dérive sans sens. Les seules scènes qui fonctionnent sont celles où Phoenix voit son déclin se refléter dans les yeux de ses interlocuteurs : qui d’un Ben Stiller moqué de façon gênante alors qu’il venait lui proposer un rôle dans Greenberg, d’un Puff Daddy effondré à l’écoute de ses pathétiques ba

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The Killer inside me

ECRANS | De Michael Winterbottom (ÉU, 1h49) avec Casey Affleck, Jessica Alba, Kate Hudson…

Christophe Chabert | Mercredi 7 juillet 2010

The Killer inside me

Au départ, un roman noirissime, sans doute le meilleur de Jim Thompson, "Le Démon dans ma peau", décrivant les agissements d’un shérif psychopathe dans le sud des États-Unis. Michael Winterbottom, cinéaste insaisissable et artistiquement schizophrène, a choisi d’adapter fidèlement le livre, prenant pour modèle évident certains polars des frères Coen. "The Killer inside me" est donc tenaillé entre un désir respectueux de retranscrire à l’écran la violence et la psyché torturée des personnages de Thompson et une certaine ironie vis-à-vis du genre, dont la mise en scène reproduit avec un fétichisme manifeste les plus grands clichés. Curieusement, la sauce prend et Winterbottom signe ici un de ses films les plus réussis, même si il doit grandement cette réussite à l’incroyable composition de Casey Affleck dans le rôle de Lou Ford, dont les facettes retracent sa brève mais déjà passionnante carrière. Ford est d’abord un petit shérif pâlot, encore un peu adolescent — le Affleck de Gerry — avant de se révéler cruel et impulsif — le masque qui tombe sous le coup de la frustration dans L’Assassinat de Jesse James. Son forfait accompli, Ford reprend comme si de rien n’était sa place socia

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L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

ECRANS | D'Andrew Dominik (ÉU, 2h39) avec Brad Pitt, Casey Affleck, Sam Shepard...

Christophe Chabert | Mercredi 17 octobre 2007

L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

Il faut être patient pour voir se profiler à l'horizon de ses grands et beaux espaces l'idée forte de cet Assassinat de Jesse James : l'Histoire ne retient pas les héros, mais les mythes ; et même quand les uns et les autres finissent par se tenir dans une même grisaille morale, ce sont toujours les brigands flamboyants qui recueillent les faveurs du public. Tout est dit dans le titre du film : Jesse James n'a pas droit à son adjectif qualificatif, il est déjà dans la légende ; son assassin, en revanche, est renvoyé à sa lâcheté. Le film d'Andrew Dominik, réalisateur du prometteur Chopper, cherche ainsi à rendre à Ford, sinon sa dignité, du moins son épaisseur humaine, tandis que le mythe Jesse James est littéralement passé au Kärcher, marinant dans sa retraite prématurée et sa lente descente dans la névrose et l'égocentrisme. Pour le reste, ce très long-métrage de 2h40 prend son temps. C'est un tour de force dans l'industrie spectaculaire hollywoodienne, mais cela ne va pas sans quelques gros défauts. Car si Dominic a un sens parfois soufflant de la mise en scène - voir la seule scène d'action du film, l'attaque du train au début, qui s'apparente à de la poésie en images -, il

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