Le roi du pipeau : "Bravo Virtuose"

Pruneaux d'Arménie | de Levon Minasian (Arm-Fr-Bel, 1h30) avec Samuel Tadevosian, Maria Akhmetzyanova…

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Photo : © Agat Films & Cie


À la suite d'un quiproquo, Alik, un jeune clarinettiste récupère le portable, les contrats et l'argent d'un tueur à gages. La manne tombe à pic, car il cherche à financer l'orchestre de son grand-père lâché par son mécène. Seul hic : Alik doit exécuter les cibles désignées par le commanditaire…

À quoi reconnaît-on un polar arménien ? Aux plans sur le mont Ararat, équivalant à ceux sur la Tour Eiffel dans une production française ? Au fait que l'un des méchants — en l'occurrence un bureaucrate corrompu — vante la qualité des loukoums stambouliotes dont il se gave à longueur de journée ? Plutôt à l'évocation des anciens combattants du Haut-Karabagh, où sont morts les parents du héros, et dont certains sont devenus des mafieux.

Hors cela, ce premier long-métrage promenant une élégante indécision entre comédie sentimentale, burlesque et thriller, s'aventure aussi dans le semi-expérimental, en matérialisant les images mentales et oniriques d'Alik, caverne d'Ali-Baba fantasmatique où circule la silhouette de la séduisante Lara. Levon Minasian donne l'impression d'abattre toutes ses cartes stylistiques, pour prouver qu'il est capable d'intervenir dans n'importe quel registre. Serait-il le virtuose du titre, attendant l'onction et les félicitations du public ? Trop tôt pour le dire ; il faut être patient…

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Robert Guédiguian montre un monde immonde : "Gloria Mundi"

Le Film de la Semaine | Portrait d’une famille de la classe moyenne soumise au déclassement moyen dans la France contemporaine, où certains n’hésitent pas à se faire charognards pour ramasser les miettes du festin. Un drame noir et lucide. Coupe Volpi à Venise pour Ariane Ascaride.

Vincent Raymond | Mardi 26 novembre 2019

Robert Guédiguian montre un monde immonde :

Autour de Mathilda, qui vient d’accoucher d’une petite Gloria, le cercle de famille s’agrandit mais ne se réjouit pas trop : les jeunes parents peinent à joindre les deux bouts, le père de Mathilda (qu’elle connaît à peine) sort de prison ; quant à sa mère et son nouvel homme, ils ne roulent pas sur l’or. Seuls sa sœur et son compagnon s’en sortent grâce à une boutique de charognards… Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? Citer Aragon, l’aède communiste par excellence, a quelque chose d’ironique accentuant la désespérance profonde dont ce film est imprégné. Gloria Mundi s’ouvre certes par une naissance, mais ne se reçoit-il pas comme un faire-part de décès dans l’ambiance mortifère d’un deuil, celui des illusions collectives et de la foi en l’avenir ? Triste est l’époque que Robert Guédiguian nous montre en miroir, où sa génération — celle des actifs usés, sur le point de partir en retraite, incarnés par l’épatant trio Meylan/Ascaride/Darroussin — ne peut plus transmettre le flambeau de la lutte ni des solidarités généreuses à sa progéniture. Cette dernière, hypnotisée par les chimère

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Robert Guédiguian : « les idées des dominants sont clairement devenues dominantes »

Gloria Mundi | Une famille déchirée par l’argent, fléau social gangrenant âmes, cœurs et corps… Dans Gloria Mundi, Robert Guédiguian tend un miroir sans complaisance à sa génération, épuisée d’avoir combattu et à la suivante, aveuglée par les mirages. Mais ne s’avoue pas vaincu. Entretien exclusif.

Vincent Raymond | Mardi 26 novembre 2019

Robert Guédiguian : « les idées des dominants sont clairement devenues dominantes »

Dans la mesure où vous travaillez en troupe, mais aussi où un lien très privilégié vous unit à Ariane Ascaride, comment avez vous reçu la Coupe Volpi qui lui a été remise à la Mostra de Venise ? Robert Guediguian : Je crois que tous les gens qui travaillent ensemble depuis toujours, dont moi, ont pris ce prix pour eux, disons-le. Et l’on trouve juste et justifié ce rapport qui a été fait entre Ariane (qui est d’origine italienne), ses rôles dans le cinéma que je fais et les grandes références comme Anna Magnani. Un prix à Venise oblige à penser à tout le cinéma italien des années 1970 qu’on aime beaucoup et qui nous a grandement frappés : dans notre adolescence, c’était le plus fort du monde. On a plus de références avec le cinéma italien qu’avec le cinéma français ou américain. C’est un peu une transmission, un passage de témoin magnifique. Gloria Mundi est un film sur les valeurs. Mais ce mot à des acceptions différentes selon les générations : pour les aînés, il s’agit de valeurs humaines alors que les enfants les considèrent sur le plan économique… Je crois, oui. C’est ce qu’on appelle le consumérisme : les

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La Villa

ECRANS | Deux frères et leur sœur se retrouvent dans une calanque isolée par l’hiver, dans la villa où vit leur père très diminué. Des retrouvailles amères, lestées par le (...)

Vincent Raymond | Mardi 5 mars 2019

La Villa

Deux frères et leur sœur se retrouvent dans une calanque isolée par l’hiver, dans la villa où vit leur père très diminué. Des retrouvailles amères, lestées par le poids du passé, se télescopant avec les fracas des mondes ancien et nouveau. Avec Robert Guédiguian, l’histoire familiale n’est jamais loin de la grande Histoire, et la politique a toujours voix au chapitre ; La Villa (2017), dernière réalisation en date du cinéaste, ne fait pas exception. De passage à la Fête du Livre de Bron, Guédiguian ne pouvait manquer de venir le présenter aux Alizés. La Villa Aux Alizés (Bron) le vendredi 8 mars à 20h

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Une calanque en hiver : "La Villa"

ECRANS | Page arrachée à son journal intime collectif, le nouveau Robert Guédiguian capte les ultimes soubresauts de jeunesse de ses alter ego, chronique le monde tel qu’il est et croit encore à la poésie et à la fraternité, le tout du haut d’un balcon sur la Méditerranée. De l’utopie vraie.

Vincent Raymond | Mardi 28 novembre 2017

Une calanque en hiver :

Depuis un drame intime, Angèle n’était jamais revenue voir son père ni ses frères. Après l’AVC du patriarche, elle redescend pourtant un jour d’hiver dans la calanque familiale. Histoire de régler le présent, solder le passé et peut-être se reconstruire un futur. « J’ai l’impression de faire une espèce de feuilleton depuis trente ans. Sans personnage récurrent, mais avec des acteurs récurrents. Et je joue avec cette ambiguïté. » La confidence de Robert Guédiguian prend d’autant plus de sens ici où le cinéaste convoque un extrait de son film Ki Lo Sa (1985) pour illustrer un flash-back — procédé auquel il avait déjà eu recours dans La Ville est tranquille (2001), agrémenté d’un fragment de Dernier été (1981). « Je serais tenté de le faire souvent, mais ce serait une facilité. Là, par rapport au sujet, ça se prêtait bien », confirme le cinéaste. Bercée par la musique de Bob Dylan, cette réactivation d’une archive ensoleillée du lieu et des protagonistes confère à

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Ariane Ascaride : « les films de Robert Guédiguian fonctionnent à plusieurs niveaux »

La Villa | Bienveillante, passionnée, Ariane Ascaride demeure l’incontournable muse et visage du cinéma de Robert Guédiguian. Dans La Villa, elle incarne Angèle, une actrice de retour dans sa fratrie…

Vincent Raymond | Mardi 28 novembre 2017

Ariane Ascaride : « les films de Robert Guédiguian fonctionnent à plusieurs niveaux »

À quoi pense-t-on quand on endosse un rôle d’actrice ? Ariane Ascaride : Je ne pense jamais à ce que je fais quand je joue : je le fais, je le suis. Je pense avant ; peut-être après. Si vous pensez, vous ne jouez pas ; c’est une drôle d’alchimie. Je suis toujours fascinée quand j’entends des acteurs dire qu’ils sont allés en usine une semaine pour travailler à la chaine. Je ne le ferai jamais, car je ne serai jamais aussi crédible que quelqu’un qui travaille à la chaîne. Qu’est-ce que le personnage d’Angèle a de vous ? Mon corps, mes yeux, ma voix… Elle a joué La Bonne âme de Setchouan de Brecht. Ça a à voir avec moi : je suis entrée au Conservatoire à Paris avec cette pièce, je l’adore. C’est l’histoire d’une fille tellement gentille qu’elle est obligée de se déguiser en garçon pour parfois ne pas être gentille. C’est une parabole extrêmement violente et juste : il est difficile d’être bon. Ce personnage m’a toujours accompagnée dans ma vie. Tous les gens qui me connaissent le savent. Robert me vole tout le temps des choses. Mais mon personn

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Une histoire de fou

ECRANS | De Robert Guédiguian (Fr, 2h14) avec Syrus Shahidi, Simon Abkarian, Ariane Ascaride…

Vincent Raymond | Mardi 10 novembre 2015

Une histoire de fou

Tout finit bien, du moins en intention : Guédiguian dédie Une histoire de fou à ses camarades turcs de lutte. C'est-à-dire ceux qui partagent son espoir de voir un jour Ankara reconnaître le génocide des Arméniens de 1915 ; qui adhèrent également à ses idées et idéaux progressistes. Plus que cette adresse œcuménique, c’est le capharnaüm, la naïveté de son film qui surprennent. À croire que, tétanisé par le poids symbolique du sujet — comment la jeunesse issue de la diaspora arménienne a repris, dans les années 80, le flambeau révolutionnaire et la voie armée abandonnés par ses aînés — le cinéaste a oublié qu’il savait réaliser une œuvre historique (pourtant, L’Armée du crime), un polar (pourtant, Lady Jane) et plus encore un film sur l’Arménie. Alors que Le Voyage en Arménie (2006) approchait la question avec finesse et sensibilité (donc efficacité), il tombe ici dans les pires travers du cinéma didactique — certains protagonistes semblent gagnés plus par magie subite que grâce à l’argumentation, hélas, à la cause des victimes arménienne. Une histoire de Fou sent le film "de devoir", pas l’œuvre personnell

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Au fil d’Ariane

ECRANS | Présenté comme une «fantaisie», le nouveau film de Robert Guédiguian divague selon les bons plaisirs du cinéaste et de sa comédienne fétiche Ariane Ascaride, pour un résultat old school et foutraque, avec toutefois de vrais instants de beauté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 juin 2014

Au fil d’Ariane

Il serait facile de balayer en quelques frappes sur notre Mac Au fil d’Ariane : cinéma d’un autre âge justifiant son n’importe quoi scénaristique par un appel paresseux au rêve, ou encore projet récréatif pour Guédiguian entre deux films d’envergure… Tout cela est loin d'être faux, mais… Le jour de son anniversaire, Ariane (Ascaride) reste seule face à son gâteau ; plutôt que de se morfondre, elle décide de partir à l’aventure et, au gré des rencontres, va se constituer une petite famille de gens simples, avant de réaliser son fantasme : chanter sur scène. Pour l’occasion, Guédiguian a convoqué sa famille de comédiens (Meylan, Darroussin, Boudet ou Anaïs Demoustier, désormais intégrée) tous apportant leur touche de couleur au casting. À la façon de certains Blier dernière manière et conformément à son titre, Au fil d’Ariane semble écrit au gré de l’inspiration, dans une logique de premier jet où les bonnes comme les mauvaises idées se retrouveraient sur un pied d’égalité. Parfois, c’est effectivement ridicule — les images de synthèse au début, Boudet et son faux accent anglais, Ascaride qui dialogue avec une tortue — mais à force de ne mettre su

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Les Neiges du Kilimandjaro

ECRANS | Film de crise et de lutte sur un cinéaste qui se remet en question pour mieux croire, Les neiges du Kilimandjaro n'est pas un point, mais une virgule dans le cinéma de Robert Guédiguian. Jérôme Dittmar

Jerôme Dittmar | Jeudi 10 novembre 2011

Les Neiges du Kilimandjaro

Que peut encore le cinéma de Guédiguian ? Aussi exténué que la gauche, il a pris un coup de vieux. Mais la lutte n'est pas finie. Elle n'a peut-être jamais été aussi nécessaire qu'aujourd'hui dans un pays où la pulsion de droite côtoie le catastrophisme économique. Avec Les Neiges du Kilimandjaro, le cinéaste opte pour la lucidité, sur son militantisme, ses convictions, sa vision du monde. Il prend du recul et observe ce que sont devenus ceux qui ont toujours cru au socialisme. Un film a priorigénérationnel, pour pré-retraités, syndicalistes installés, découvrant ébahis qu'ils vivent comme des petits bourgeois, leurs ennemis. La cause est-elle compatible avec la propriété ? Comment continuer à se battre et que peut-on accepter pour combattre la précarité ? Quel leg aux nouvelles générations dépolitisées ? Le monde a changé et c'est avant tout le premier constat du film. L'intrigue vaut comme un exposé : braqués par un ex-collègue licencié lors d'un dégraissage au tirage au sort, deux couples d'amis syndicalistes voient leur idéalisme se fissurer devant leur désir de justice. Ils doivent résister à l'esprit de vengeance, aveugle, d'autant plus dur quand l'argent

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Dans l’ombre de son armée

ECRANS | Robert Guédiguian, cinéaste, dresse un monument au groupe Manouchian avec L’Armée du crime, un film qui met temporairement à distance son image marseillaise et renouvelle sa famille de comédiens. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 10 septembre 2009

Dans l’ombre de son armée

Un cinéaste est-il personnel quand il ronge l’os qui a fait sa gloire ou quand, au contraire, il s’éloigne de sa formule consacrée auprès du public et s’empare de sujets que sa popularité rend commercialement abordables? Robert Guédiguian a trouvé la solution au problème. Sa personnalité de cinéaste consiste à voguer entre deux eaux : celles connues de l’Estaque marseillais où il invente des fictions avec un trio de comédiens fidèles depuis ses débuts (Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan et Ariane Ascaride), ce que Guédiguian appelle «mon théâtre» ; et celles, plus lointaines, de la grande Histoire qui en a fait un citoyen et un réalisateur engagé. De Mitterrand hier au groupe Manouchian aujourd’hui, cette veine «historique» se marie avec des chroniques sentimentales (Marie-Jo et ses deux amours), une tentative osée de polar (Lady Jane) ou un ambitieux film choral au lyrisme désespéré (La Ville est tranquille, sa grande œuvre), tous made in Marseille. «Si je fais un film par an, il faut qu’il m’arrive des choses pour que je puisse revenir à Marseille et pouvoir les raconter». «Galopin» Pour l’heure, c’est bien l’autre rivage

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L’Armée du crime

ECRANS | De Robert Guédiguian (Fr-It, 2h19) avec Simon Abkarian, Virginie Ledoyen, Robinson Stévenin…

Christophe Chabert | Mardi 8 septembre 2009

L’Armée du crime

Il y a deux films dans cette ambitieuse Armée du crime : d’abord le récit, clairement hagiographique, de l’action du groupe Manouchian, armée de résistants communistes de tous âges et de toutes origines luttant par la violence contre l’occupant allemand. Sur ce versant, Guédiguian ne convainc pas entièrement. Son didactisme se heurte à une narration sombre et épique, notamment à cause des dialogues en forme de serments politiques où l’on sent trop clairement l’auteur parler à la place de ses personnages. Mais il y a une autre piste, passionnante, qui justifie le projet du cinéaste : celui de montrer l’entourage des résistants — famille, épouse, maîtresse… Ici, ce sont toutes les formes de silence, de l’approbation à l’inquiétude en passant par le mensonge salvateur, que Guédiguian filme, et cela débouche sur une question magnifique : comment vivre dans l’ombre de l’héroïsme ? Un personnage incarne ce dilemme tragique : Mélinée Manouchian, dont l’amour absolu, presque métaphysique, pour son mari, est toujours assombri par un voile de tristesse. La manière dont Virginie Ledoyen, grande actrice négligée du cinéma français, joue corps et âme cet engagement silencieux, est f

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Le Promeneur du Champ de Mars

ECRANS | Critique / La réussite du nouveau film de Robert Guédiguian ne tient pas dans une suite de challenges relevés et de maladresses évitées. On attendait une œuvre (...)

| Mercredi 23 février 2005

Le Promeneur du Champ de Mars

Critique / La réussite du nouveau film de Robert Guédiguian ne tient pas dans une suite de challenges relevés et de maladresses évitées. On attendait une œuvre polémique, et c'est à une réhabilitation du dernier Mitterrand (jamais nommé, comme les membres de sa tribu) que se livre le cinéaste marseillais. On l'imaginait louvoyant entre les sujets, laissant de côté les questions qui fâchent, mais son portrait aborde presque toutes les facettes de Mitterrand, la jeunesse trouble, l'union de la gauche, la maladie, l'obsession des femmes et même, discrète allusion, les écoutes téléphoniques. Dernière surprise : on pensait voir un drame, alors que Le Promeneur du Champ de Mars est une comédie. La modestie de Guédiguian face à l'imposante légende de son personnage est un mélange de déférence et de pragmatisme. L'admiration transpire dans quelques très belles scènes où le Président est décrit comme un orateur hors pair mais aussi comme un mystique tardif, ce qui n'est pas pour déplaire au cinéaste, dont les films sont de plus en plus ouvertement tournés vers le sacré. Quant au pragmatisme, il consiste à élaborer une mise en scène classique pour insuffler du rythme à ce qui n'est finale

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