Paris est une quête : "Synonymes"

Le Film de la Semaine | Un jeune Israélien rejetant son pays et sa langue s’installe à Paris en guise de protestation et mène une existence de bohème. Un roman d’apprentissage aux faux-airs de Nouvelle Vague et empli de vrais échos du propre parcours de l’auteur. Ours d’Or à Berlin 2019.

Vincent Raymond | Mardi 26 mars 2019

Photo : © Guy Ferrandis / SBS Films


Ex soldat israélien en violent désaccord politique et humain avec son pays, Yoav débarque sac au dos à Paris. Détroussé et entièrement nu à la suite d'un rocambolesque coup du sort, il rencontre Émile et Caroline, un couple aisé de son âge qui va l'aider à rebondir et à se reconstruire…

Nadav Lapid ne fait pas mystère de la large inspiration autobiographique de ce film, narrant autant sa rupture d'avec sa patrie de naissance que son désir quasi-amoureux de s'enraciner en France. Un nouveau pays dont le personnage de Yoav aime le “concept“ avant même de l'avoir pratiqué et dont il engloutit avec voracité le lexique, les fondements républicains afin d'en assimiler l'essence. Mais un lien fabriqué présente toujours le risque d'être artificiel.

Car même si Yoav repart de zéro à Paris nu comme l'enfant qui vient de naître, s'il apprend à parler le français en refusant de prononcer le moindre mot hébreu ; s'il fait cadeau de ses “histoires“ (c'est-à-dire de ses souvenirs personnels ou familiaux) à Émile qui peine à écrire son roman, il demeure prisonnier de son identité première, profondément ancrée en lui, impossible à oblitérer totalement. Ainsi, face à des situations de violence ou d'humiliation, l'instinct lui fera inconsciemment retrouver sa langue maternelle.

Le paradoxe de l'écorce

Lapid joue beaucoup de cette opposition catégorique ou des paradoxes entre surface/apparence et intériorité/identité : Yoav loue son corps comme modèle, mais se nourrit d'une piètre manière, il rejette Israël mais travaille pour son ambassade, refuse l'aide matérielle d'Émile et Caroline tout en acceptant leur obole… À un personnage à cheval entre deux pays, il associe un film écartelé entre deux formes : des images subjectives numériques brutes et brutales s'intégrant dans un récit se référant volontiers aux ambiances Nouvelle Vague ; celui d'un Paris idéal offert à une jeunesse insouciante vivant entre moulures haussmanniennes, parquets Versailles et ponts sur la Seine, dissertant littérature et amours mortes. Ce Paris fantasmé que Bertolucci avait déjà ressuscité dans The Dreamers (2003) et dont une vision contemporaine reste à réinventer. Synonymes porte à cet égard bien son nom : il est une sorte d'équivalence ou de reformulation, et davantage un objet théorique qu'une œuvre tournée vers la sensation.

Synonymes de Nadav Lapid (Fr-Isr-All, 2h03) avec Tom Mercier, Quentin Dolmaire, Louise Chevillotte…

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"Sage Femme" : critique et interview de Martin Provost

ECRANS | Sage-femme, Claire travaille dans une maternité qui va bientôt fermer. Sa vie se retrouve chamboulée par l’irruption de Béatrice, amante de son défunt père. (...)

Julien Homère | Mardi 21 mars 2017

Sage-femme, Claire travaille dans une maternité qui va bientôt fermer. Sa vie se retrouve chamboulée par l’irruption de Béatrice, amante de son défunt père. Passions, regrets et nostalgie vont s’inviter chez ces deux femmes que tout oppose. Étude sur l’acceptation du passé, cette petite histoire s’accompagne d’une mise en scène discrète, presque invisible de Martin Provost. Écrasé par deux actrices qu’il admire, le réalisateur limite la forme à une simple illustration. Seuls Quentin Dolmaire et Olivier Gourmet irradient leurs apparitions d’un charisme qui dénote avec l’ensemble. En dépit d’une première heure touchante, la simplicité recherchée donne un sentiment d’inabouti. Des images calmes, une musique calme et un scénario calme, achèvent de rendre le troisième acte maladroit, presque ennuyeux dans les adie

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Trois souvenirs de ma jeunesse

ECRANS | Conçu comme un prequel à "Comment je me suis disputé...", le nouveau et magistral film d’Arnaud Desplechin est beaucoup plus que ça : un regard rétrospectif sur son œuvre dopé par une énergie juvénile, un souffle romanesque et des comédiens débutants remarquables. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 19 mai 2015

Trois souvenirs de ma jeunesse

En 1996, Paul Dedalus avait trente ans, tentait de terminer sa thèse de philosophie et se séparait de sa compagne Esther. Vingt ans après, il finit une mission d’anthropologue au Tadjikistan, où il partage son lit avec une ravissante autochtone et s’apprête à rentrer en France pour travailler au Quai d’Orsay. De Comment je me suis disputé… (Ma vie sexuelle) à Trois souvenirs de ma jeunesse (Nos Arcadies), Dédalus n’a pas seulement vieilli — et son interprète avec lui, Mathieu Amalric, fiévreux et génial ; il a aussi été transformé par l’œuvre d’Arnaud Desplechin. Lorsqu’il démarre un vaste retour sur lui-même, sur son enfance et son adolescence, ce Dédalus-là n’est, comme l’eau du fleuve selon Héraclite, plus tout à fait le même, mais pas tout à fait un autre non plus. Ce n’est pas qu’une affaire de torsion entre le premier film et son prequel ; il y en a, puisque l’anthropologie remplace la philosophie et que Desplechin a pris des libertés avec la chronologie de son histoire avec Esther. Cela a aussi à voir avec la manière dont un

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L’Institutrice

ECRANS | L’Israélien Nadav Lapid réalise un grand film énigmatique où une institutrice se prend d’affection pour un enfant poète de cinq ans, ce qui bouleverse tous ses repères mais aussi ceux du spectateur, face à une mise en scène diabolique qui cultive les incertitudes. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 9 septembre 2014

L’Institutrice

Dans la cour de son école, un petit garçon blond de cinq ans, Yoav, se met à faire les cent pas devant sa nounou avant de réciter, comme sous le coup d’une inspiration mystérieuse, un poème d’amour. La scène est observée par son institutrice, Nira, quadragénaire mélancolique engluée dans une vie de couple monotone et travaillée par le départ de ses deux enfants. Il s’avère que le gamin en a déjà pondu des dizaines, consignées scrupuleusement par la baby-sitter dans des carnets. Nira teste le poème auprès de son atelier d’écriture avec un certain succès, et décide donc de prendre le garçon sous son aile pour l’aider à cultiver son don, mais aussi le préserver de la vulgarité et de la violence du monde. C’est l’intrigue, aussi énigmatique que le film dans son ensemble, du deuxième long métrage signé Nadav Lapid, remarqué avec le déjà très fort Le Policier. Tout, dans L’Institutrice, semble nimbé d’une aura de mystère et d’incertitude, que ce soit la source du talent de Yoav — par exemple sa mère absente, dont il dit qu’elle est morte, mais dont on affirmera plus tard qu’elle s’est juste envolée avec son amant — ou les raisons de la fascination de Nira — p

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