Catherine Deneuve, Emmanuelle Bercot et le conflit

Entretien | Dans le film de Cédric Kahn, l’une est une mère fuyante, l’autre une fille hurlante. Pas étonnant qu’elles n’arrivent pas à communiquer. Mais ici, les deux comédiennes Catherine Deneuve et Emmanuelle Bercot dialoguent sans peine.

Vincent Raymond | Mardi 3 septembre 2019

Photo : © Les Films du Worso


Emmanuelle, comment Cédric Kahn vous a-t-il présenté le rôle de Claire ?
Emmanuelle Bercot
: Cédric n'est pas quelqu'un qui présente les choses (sourire). En fait, j'ai lu et tout était clair. On n'a peut-être pas le même point de vue ni le même avis sur le personnage : peu importe. Il ne sait pas ce que j'ai dans la tête quand je joue, et je ne sais pas non plus ce qu'il a dans la sienne. Mais on réussit à se rejoindre par le travail sur le plateau.

Catherine, qu'est-ce qui vous attendrit dans votre personnage ?
Catherine Deneuve
: Le fait qu'on sente que sa vie a été très portée par la famille. C'est une chose vraiment essentielle, je trouve ça assez touchant. On voit bien que la famille, c'est encombrant : il est difficile de garder ses membres, ou les maîtresses, ou les femmes. Mais c'est émouvant de consacrer sa vie à ça.

Vous trouvez-vous des points communs avec elle ?
CD
: Je n'ai pas l'impression.

En aviez-vous davantage avec les “mères“ que sont Claire Darling dans le film homonyme ou Junon dans Un Conte de Noël ?
CD
: Pour Claire Darling, oui, des pointes, comme ça, des choses… Pour Junon, non : elle a des relations tellement terribles avec son fils. Moi, j'ai des relations agréables avec mes enfants ; des relations surtout très fortes avec ma fille, donc c'est très loin de moi tout ça. Et le film de Kore-eda que je vais présenter à Venise, c'est pareil : mon personnage a de très mauvaises relations avec sa fille. Pour moi, c'est une création de jouer ça ; ce n'est pas pas du tout un élément de ma vie personnelle. C'est presque… de la science-fiction ! (sourire).

Avez-vous eu ici le luxe de faire des répétitions ?
CD
: Oui ! Mais pas beaucoup. Cédric avait beaucoup travaillé en amont. Le matin, quand on arrivait, il ne cherchait pas : il avait déjà trouvé. Beaucoup de cinéastes le font : cela s'appelle la préparation. Ils viennent à 10h pour tourner à midi.

Cédric Kahn dit que vous avez beaucoup préparé…
EB :
Je n'appelle pas ça préparer, mais travailler (sourire). Il me semble que c'est la moindre des choses. En l'occurrence, comme mon personnage est une fille qui a des problèmes psychologiques, je me suis un peu renseignée sur ce qu'on appelle être maniaco-dépressive ou bipolaire : j'ai lu des choses, sans tomber dans une étude trop pointue, pour avoir quelques repères et penser au personnage, au film. L'étape des costumes a été très importante, d'autant qu'il n'y en avait pas beaucoup puisque tout se passe en une journée. La costumière propose des choses et on définit qui sera ce personnage. Ça aide beaucoup, comme le fait de me teindre les cheveux. Tout cela participe de cette préparation : on n'attend pas le premier jour de tournage pour penser au film.

Mais cette fragilité psychologique est-elle difficile à préparer ?
EB
: Je ne passe jamais par la psychologie. Ni comme actrice, ni comme réalisatrice : je n'y crois pas. Je me suis dit que cette fille ne maîtrisait pas ses émotions, et c'est ce qui la distinguait des autres membres de sa famille, qui rejettent la poussière sous le tapis et essayent de rester conformes à une politesse. Claire dit les choses qui lui passent par la tête, et a surtout du mal à se contenir. Et forcément, elle part dans des excès anormaux dans ses moments joyeux ou de crise. Il suffisait de le savoir, ça donnait des indices. Ensuite, il fallait le faire exister sur une journée : Cédric ne voulait absolument pas que l'on qu'on puisse penser qu'elle était folle, ni que l'on voie venir les choses. Finalement, il s'agissait d'être à peu près normale. Et c'est le spectateur qui projette après.

N'êtes-vous pas persuadée que votre personnage est en fait le seul normal dans cette famille ; le seul à avoir cette faculté d'être dans l'expression de la vérité ?
EB
: C'est très personnel — mais peut-être que vous pensez comme moi —, mais je me demande pourquoi c'est elle la folle, et non pas le frère psychorigide ou l'autre à moitié mythomane ? Ils sont tous dysfonctionnels, mais comme beaucoup d'entre nous dans nos familles. Dans cette famille, il y a sans aucun doute de l'amour, mais il a été mal distribué. Et comme on le sait, l'amour ne suffit pas.

Je ne la considère pas folle, mais souffrante, fragile. Elle demande qu'une injustice soit rétablie et l'amour de sa famille — il n'y a rien de choquant. Dans toute famille, ça arrange qu'il y ait une “folle“. Mais c'est aussi très pénible d'être perçue comme la personne toxique qui dérange, qui n'est pas comme les autres. Ça fragilise aussi d'être mis au ban. Beaucoup de familles vivent très bien dans le non-dit toute leur existence.

Et vous, Catherine, avez-vous interrogé la toxicité de votre personnage sur sa famille ?
CD
: Forcément, elle a des responsabilités, cette femme. Et elle le sait. Dans les familles nombreuses, il faut beaucoup de non-dit pour maintenir un équilibre entre tous les personnages, tous les membres de la famille. Concernant sa fille, il aurait fallu s'interroger beaucoup plus tôt. Prendre les choses en main au moment où elle n'était encore peut-être pas majeure, pour faire quelque chose et éviter le paroxysme.

Votre personnage s'exprime assez peu, finalement…
CD :
Elle reçoit, elle est chez elle, elle maintient un équilibre. Mais ce n'est pas quelqu'un qui va dire : « bon maintenant ça suffit ; arrêtez, tous ! », elle est prête à accepter beaucoup de choses, à minimiser sans doute la gravité comme on fait souvent dans les familles pour ne pas qu'un élément ne vienne perturber l'ensemble. La seule fois où elle essaie, ça se termine mal.

La séquence où le personnage de Claire se frappe la tête sur la table est terrible…
CD
: Très dure, très dure. À regarder, c'était terrible.

EB : La scène finale était un gros bout du scénario. On l'a tournée sur deux jours et il faut se mettre dans un tel état ! Ça n'est pas dur psychologiquement, mais épuisant. On ne pleure pas cinq minutes, mais des heures… En même temps, c'est très amusant de se maintenir dans un état comme celui-la pendant une journée : c'est un challenge. On a mal partout. Être dans une tension émotive aussi forte demande une condition que je rapproche beaucoup du sport.

CD : Ou de la performance.

EB : Heureusement, je n'ai pas des journées tendues comme ça quand je fais des films ! Mais c'était un tournage où l'on était bien traités — ce qui n'est pas toujours le cas. Intense, mais lié au fait qu'on a tourné dans un lieu unique et que tout le monde était là tout le temps. On n‘avait pas beaucoup de plans par jour à faire, ça permet d'aller plus vite. Moi qui vient de jouer au théâtre, j'avais la même sensation. Pour la scène du déjeuner par exemple, j'attendais en coulisses.

CD : Je préfère quand les plans sont longs ; j'aime beaucoup les plans-séquences. On a l'impression que l'on a la sensation de rythme, de la durée de la scène. Quand on fait des plans beaucoup plus découpés, les choses m'échappent beaucoup plus, parce que c'est monté.

EB : Ici, même s'il y a eu du montage ensuite, Cédric a travaillé sur le rythme les choses devaient exister dans un rythme assez juste dès le plateau.

Le fait qu'il y ait eu plusieurs comédiens-réalisateurs sur le plateau a-t-il donné lieu a des discussions particulières ?
EB
: Cédric aime bien demander l'avis de gens. C'est pas mal : j'ai eu plein de conversations avec lui. Mais pas sur le plateau : à la cantine ou le soir. Sur le fait qu'il découpe plus que moi — j'était très curieuse. On a beaucoup parlé de mise en scène, mais ça c'est le plaisir. Je fréquente très peu de metteurs en scène et j'adore en parler. Je lui ai dit mon sentiment, mais jamais je ne suis intervenue. J'étais très attentive à sa façon de faire. Lui peut arrêter plus tôt alors qu'il reste une heure et qu'il avait ce qu'il voulait ; moi, une heure, je ne vais pas la rendre ! Il était très calme, pas du tout tendu, très agréable avec nous. Ça m'a fascinée.

Comment réagissez-vous face à un conflit ?
CD
: C'est indiscret comme question !

EB : Je sais ce que fait Catherine (rires). Je crois que je fuis. Sauf si je suis concernée par le conflit : là je vais à fond. Mais ce n'es pas tellement ma nature… D'abord, je n'ai pas les clefs pour trouver les bons mots pour calmer les choses. Je n'aime pas recevoir la violence ni me me confronter à des choses violentes. Et Catherine, ce que je sais d'elle…

CD : Mais dites, dites !

EB : Elle a assisté à des conflits sur mes tournages, je crois que c'est quelqu'un qui aime l'harmonie…

CD : Je suis balance !

EB : Je n'osais pas le dire. En bonne balance, elle aime l'harmonie, et elle intervient toujours pour prendre le parti du plus faible (rires).

CD : De celui qui a le plus besoin d'être aidé…


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UGC Astoria 31 cours Vitton Lyon 6e
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Vincent Raymond | Mardi 4 octobre 2016

Lumière 2016 : Catherine et compagnie

Si le Festival Lumière prend l’habitude de nimber sa soirée d’ouverture d’un épais mystère en dévoilant le plus tard possible le titre du film projeté devant le public surchauffé d’une Halle Tony-Garnier comble — en espérant qu’elle soit comblée —, il distille heureusement les noms des “passeurs” conviés à présenter chacune des séances. Parmi le beau monde espéré pour cette 8e édition, et en attendant la “Reine blanche” Catherine Deneuve lors du second week-end, notons les présences d’Emmanuelle Béart pour les 30 ans du diptyque Jean de Florette-Manon des sources (lundi 10 octobre à 20h, Pathé Bellecour), de la désormais pensionnaire du Français Dominique Blanc pour Lady Vengeance de Park Chan-wook (même jour, même lieu à 21h30), de l’immense Costa-Gavras pour notamment Un homme de trop (vendredi 14 à 14h45, La Fourmi & samedi 15 à 17h, Institut Lumière), du secret Philippe Garrel — incroyable ! — pour Le Vent de la nuit (samedi 15 à 14h30, CNP Bellecour), de la légendaire Anna Karina pour Alphaville de Godard (vendredi

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8e Festival Lumière : On en sait (beaucoup) plus

ECRANS | Le voile est à présent levé sur la programmation du prochain festival, qui aura pour invitée centrale et Prix Lumière Catherine Deneuve du 8 au 16 octobre prochains.

Vincent Raymond | Mercredi 7 septembre 2016

8e Festival Lumière : On en sait (beaucoup) plus

Outre les annonces déjà effectuées en juin dernier (voir notre article : Prix Lumière 2016 : Catherine Deneuve), quelques jolies surprises viendront réjouir les amateurs de belles bobines… L’hommage à la Reine Catherine, Buster Keaton, Marcel Carné, la rétrospective consacrée au femmes à Hollywood ou à la réalisatrice Dorothy Arzner, on savait déjà. Tout comme l’invitation à Walter Hill (yeah !) ou à Jean-Loup Dabadie et la Nuit Bande de potes destinée à dérider un fond de l’air morose. Ce dont on ne se doutait pas, c’est qu’il y aurait encore des programmes complets qui pointerait le bout de leur nez ! À commencer par une sélection concoctée par un ancien Prix Lumière, Quentin Tarantino, qui a eu l’idée très habile de choisir des films portant le millésime 1970 — les associant pour certains en “double bill“ : Love Story, Deep End, L’Oiseau au plumage de cristal, La Dame dans l’auto avec des l

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"L’Économie du couple " : un douloureux huis clos

ECRANS | Un film de Joachim Lafosse (Bel/Fr, 1h40) avec Bérénice Bejo, Cédric Kahn, Marthe Keller…

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Déjà qu’il est peu plaisant d’être le témoin privilégié d’une dispute de couple ; alors imaginez une compilation de soupe à la grimace, d’arguties fielleuses, de museaux bouffés servie par un duo jamais à court de reproches mutuels, achoppant sur sa séparation à cause d’une appréciation différente de la valeur du domicile conjugal. Des considérations tristement mesquines, à hauteur de porte-monnaie, montrant combien (sic) la passion est volatil, et ce qu’il peut rester d’un mariage lorsque la communauté amoureuse se trouve réduite… aux acquêts. Douloureux, éprouvant à voir — pour ne pas dire à subir —, ce quasi huis clos est moins insupportable lorsque des amis, invités dans cet enfer domestique, sont pris à témoins par les deux belligérants. Le temps d’une seule séquence, qu’on soupçonne d’être le prétexte du film — un court-métrage aurait suffi. Pour achever la punition, on se mange ici après Camping 3 un nouveau titre de Maître Gims in extenso. Pas très charitable pour le spectateur…

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Prix Lumière 2016 : Catherine Deneuve

Festival Lumière | Pour la première fois de sa jeune histoire, le Festival Lumière (étendu à neuf jours, du 8 au 16 octobre prochain) couronnera une reine, Catherine Deneuve.

Vincent Raymond | Lundi 20 juin 2016

Prix Lumière 2016 : Catherine Deneuve

Le voile a été levé sur les grandes lignes de la 8e édition du Festival Lumière et sur son invitée principale, la comédienne française Catherine Deneuve, qui se verra remettre le précieux Prix le 14 octobre prochain à la Salle 3000. Elle sera la seule des récipiendaires du Prix Lumière à n’avoir jamais réalisé de film. Mais faire figure d’exception n’aura rien pour lui déplaire : depuis plus d’un demi-siècle qu’elle trône au zénith du 7e art, l’actrice aux deux Césars a toujours cultivé son indépendance d’esprit — un sorte de chic bourgeois parfaitement libertaire qui la rend si fascinante. Égérie de Truffaut, après avoir été muse de Demy et de Polanski, inspiratrice absolue de Téchiné, sa filmographie est un paysage renversant d’intelligence et de continuité, allant de Buñuel et Chabrol à Bercot, en passant par Desplechin, Lars von Trier, Ozon et Cavalier. Sections spéciales Impossible pour le moment de connaître ni le nombre, ni les titres des films présentés (encore moins celui d’ouverture ; alors celui de clôture…). En revanche, les grandes rétrospectives ont été révélées. Poursuivant le travail accompli autour

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Droit Justice Cinéma : La séance est ouverte !

ECRANS | Le rendez-vous initié par le Barreau de Lyon et l’Université Jean-Moulin Lyon 3 est plus précieux que jamais, au vu du contexte actuel : depuis que la (...)

Vincent Raymond | Mardi 1 mars 2016

Droit Justice Cinéma : La séance est ouverte !

Le rendez-vous initié par le Barreau de Lyon et l’Université Jean-Moulin Lyon 3 est plus précieux que jamais, au vu du contexte actuel : depuis que la France connaît une recrudescence d'attentats, que l’état d’urgence a été voté, beaucoup de questions relatives aux libertés publiques, au droit et à la justice parcourent la population. Par écho, les citoyens s’aperçoivent que ces problématiques qu’ils estimaient éloignées de leurs préoccupations quotidiennes figurent dans bon nombre de films. Placées sous la présidence d’honneur de Jack Lang (présent à la soirée d’ouverture pour Citizenfour, évocation de la situation des lanceurs d’alertes à travers le cas d’Edward Snowden), les Rencontres 2016 mêlent durant deux journées denses séances-débats et tables rondes. La jeunesse sera au cœur de deux moments : un échange sur le thème “L’enfance en difficulté : entre éducatif et répressif”, et la projection du film d’Emmanuelle Bercot La Tête haute en présence de l’interprète principal Rod Paradot

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Le Tout Nouveau Testament

ECRANS | La vérité fait parfois mal à entendre : Dieu est misanthrope, sadique et résident bruxellois. S’épanouissant dans la création de catastrophes, ce pervers se (...)

Vincent Raymond | Mardi 1 septembre 2015

Le Tout Nouveau Testament

La vérité fait parfois mal à entendre : Dieu est misanthrope, sadique et résident bruxellois. S’épanouissant dans la création de catastrophes, ce pervers se double d’un tyran domestique séquestrant son épouse et sa fille de dix ans, Éa. Celle-ci, qui en a plein le Graal de ce monstre gorgé de bière, décide de suivre l’exemple de son aîné barbu, J.-C. Elle s’évade donc afin d’enrôler des apôtres et d’écrire son propre Nouveau Testament. Non sans avoir mis le bazar dans l’ordinateur paternel, en révélant à toute l’humanité l’heure de sa mort. Une plaisanterie qui lui vaut d’avoir un Dieu le père furibard (et en sandales) à ses trousses… Ténue, la filmographie de Jaco van Dormael ne compte que trois longs métrages depuis Toto le héros (1991), où s’affirmaient déjà pleinement son style comme ses influences. L’homme ayant biberonné au surréalisme belge — mâtiné de burlesque et d’onirisme nébuleux — son œuvre en est traversée, parfois illuminée : ici, la farce iconoclaste (un Dieu façon Gros Dégueulasse de Reiser) peut côtoyer le sublime éthéré ou le franchement potache lorsqu’il s’agit d’illustrer des métaphores. Affectionnant la forme du conte porté par u

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La Tête haute

ECRANS | Portrait d’un adolescent en rupture totale avec la société que des âmes attentionnées tentent de remettre dans le droit chemin, le nouveau film d’Emmanuelle Bercot est une œuvre coup de poing sous tension constante, qui multiplie les points de vue et marie avec grâce réalisme et romanesque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 mai 2015

La Tête haute

Malony est sans doute né sous une mauvaise étoile. Cela veut dire qu’en fait il y en a un, de doute, et Emmanuelle Bercot, c’est tout à son honneur, ne cherchera jamais à le dissiper. Il n’a que six ans et le voilà déjà dans le bureau d’une juge pour enfants — lumineuse et passionnée Catherine Deneuve — qui sermonne une mère irresponsable — Sara Forestier, dont la performance archi crédible ne tient pas qu’à ses fausses dents pourries — prête à se débarrasser de cet enfant au visage angélique mais dont elle dit qu’il n’est qu’un petit diable. C’est la première séquence de La Tête haute, et elle donne le "la" du métrage tout entier : on devine que cette famille est socialement maudite, bouffée par la précarité, la violence et l’instabilité. Mais Bercot ne nous donnera jamais ce contrechamp potentiellement rassurant : jusqu’à quel point Malony est seul responsable de son sort, pris entre haine de soi et rancune envers les autres, attendant qu’on le prenne en charge tout en rejetant les mains qu’on lui tend ? Cette scène d’ouverture est aussi emblématique de la mise en scène adoptée par Bercot : la parole y est puissante, tendue, explosive. Elle repose

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Quand Rappeneau nous mène en château...

ECRANS | La Ciné-collection du GRAC aura fait un sans faute depuis la rentrée. Son film de décembre, La Vie de château, est une sorte d’apothéose joyeuse, ce bijou de (...)

Christophe Chabert | Mardi 2 décembre 2014

Quand Rappeneau nous mène en château...

La Ciné-collection du GRAC aura fait un sans faute depuis la rentrée. Son film de décembre, La Vie de château, est une sorte d’apothéose joyeuse, ce bijou de comédie tourné en 1965 par Jean-Paul Rappeneau venant opportunément flanquer la honte à toutes les comédies françaises qui s’échouent telles des baleines ivres sur les écrans hivernaux. Il faut dire que Rappeneau avait su bien s’entourer : le grand (et récemment disparu) Daniel Boulanger aux dialogues, deux script doctors de luxe (Alain Cavalier et Claude Sautet, rien que ça) et des comédiens à l’énergie juvénile irrésistible : Catherine Deneuve, véritable stradivarius entre les mains du réalisateur, et Philippe Noiret, parfait de flegme bougon. La force de ce vaudeville qui en dépoussière violemment la tradition, c’est de prendre pour cadre une époque qui ne prête pas à la poilade : 1944 et le débarquement sur les plages normandes. Mais l’action est vue entièrement depuis un château bourgeois en Normandie où un couple trompe son ennui en attendant, probablement, de se tromper l’un l’autre. Lui aime son confort campagnard, elle ne rêve que de "monter" à Paris. Et tandis qu’il fait contre mauvaise f

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Vie sauvage

ECRANS | Cédric Kahn s’inspire de l’affaire Fortin pour relater la cavale d’un père et ses deux fils qui fuguent loin de la ville, trouvant refuge dans une communauté de néo-hippies. Un film qui tourne un peu trop autour de son sujet, malgré un Kassovitz époustouflant et des moments poignants. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 28 octobre 2014

Vie sauvage

Dans l’introduction coup de poing de Vie sauvage, Cédric Kahn retrouve l’énergie et la vitesse de son précédent et très beau long-métrage, Une vie meilleure. Une femme — Céline Salette, toute en dreads crasseuses, dont l’absence marquera durablement le reste du film, preuve de sa qualité avérée de comédienne — quitte précipitamment sa caravane en emportant ses deux enfants pour se réfugier chez ses parents. Caméra à l’épaule sportive chevillée à des corps tremblants et frénétiques, à la limite de l’hystérie : Kahn rappelle ce que son cinéma doit à Pialat, notamment ses premiers films. Le cinéaste maintient cette nervosité jusqu’à ce que le père des gosses — Mathieu Kassovitz — les kidnappe à son tour. Ils trouvent refuge à la campagne, dans une communauté de hippies contemporains, avec cracheurs de feu et joueurs de djembé, altermondialistes radicaux ayant rompu les ponts avec la modernité. Ce n’est pas qu’une planque commode ; c’est aussi un vrai choix de la part de ce paternel parano qui vomit la société de consommation et le confort bourgeoi

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Dans la cour

ECRANS | Rencontre dans une cour d’immeuble entre un gardien dépressif et une retraitée persuadée que le bâtiment va s’effondrer : entre comédie de l’anxiété contemporaine et drame de la vie domestique, Pierre Salvadori parvient à un équilibre miraculeux et émouvant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Dans la cour

En pleine tournée et avant même le début du concert, Antoine décide de ne plus chanter dans son groupe de rock. Plus la force, plus le moral. Après un rapide passage par Pôle Emploi, il est engagé comme gardien d’immeuble par Mathilde, nouvellement retraitée. Quelques jours plus tard, Mathilde découvre une fissure dans le mur de son appartement, et cette lézarde va devenir une obsession ; la voilà persuadée que c’est tout l’immeuble qui menace de s’effondrer. Pendant ce temps, Antoine doit faire face aux doléances des autres voisins, dont un architecte à fleur de peau et un marginal trafiquant de vélos. Le dernier film de Pierre Salvadori rompt ainsi avec les tentatives lubitschiennes de Hors de prix et De vrais mensonges pour revenir à ses premières amours : la comédie douce-amère en forme de chronique du temps présent et, surtout, du temps qui passe. Antoine est à bout de souffle social et sentimental, Mathilde en fin de partie existentielle ; ces deux solitaires très entourés vont se prendre d’affection l’un pour l’autre, tentant de comble

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Elle s’en va

ECRANS | D’Emmanuelle Bercot (Fr, 1h50) avec Catherine Deneuve, Camille…

Christophe Chabert | Jeudi 12 septembre 2013

Elle s’en va

Catherine Deneuve en patronne de restaurant avec une mère intrusive et une fille irresponsable, qui pète gentiment une durite et décide de prendre sa bagnole pour partir à l’aventure sur les routes de France, voilà qui sent le clin d’œil amusé autour de la star à contre-emploi. Qu’Ozon soit passé par là auparavant importe peu, car c’est ailleurs que se joue l’échec du nouveau film de Bercot : dans son regard très Marie-Chantal sur la province française, alors qu’on la sent vouloir s’inscrire dans le sillage d’un Depardon. Il faut tout de même débarquer de Mars (ou de Paris) pour s’étonner d’y trouver des vieillards qui roulent leur cigarette en tremblant, des beaufs qui draguent tout ce qui passe dans des boîtes de nuit et des réunions d’anciennes miss au Casino L’Impérial d’Annecy. Le road movie autorise certes toutes les déviations, mais là, c’est plutôt le fossé du ridicule que le film se prend régulièrement. Quand Bercot injecte un peu de tenue romanesque dans l’errance, via l’apparition du petit-fils, cela ne s’arrange pas vraiment, avec un sentimentalisme dégoulinant qu’on ne lui connaissai

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Tirez la langue, mademoiselle

ECRANS | D’Axelle Ropert (Fr, 1h42) avec Louise Bourgoin, Laurent Stocker, Cédric Kahn…

Christophe Chabert | Mardi 27 août 2013

Tirez la langue, mademoiselle

Critique de cinéma et scénariste des films de Serge Bozon (dont l’exécrable Tip Top, en salles la semaine prochaine), Axelle Ropert signe ici son deuxième long après La Famille Wolberg et confirme son projet de cinéaste : refaire les films qu’elle aime en leur enlevant tout ce qui pourrait faire spectacle, comme si les originaux avaient ingurgité un tube de Lexomil. Après La Famille Tenenbaum, c’est Faux semblants de Cronenberg qui est ici lointainement remaké, puisqu’on y retrouve deux frères médecins dont la relation à la fois fusionnelle et complémentaire va être fragilisée lorsqu’ils tombent amoureux de la même femme. Plutôt que de jouer la carte de la tragédie, Ropert s’en tient donc à un recto tono émotionnel, sans cris, larmes, rires ou effusions d’aucune sorte. Le film semble avancer sur une ligne droite d’où il ne doit absolument jamais dévier, entraînant tout (dialogues, séquences, jeu des acteurs) vers une platitude absolue. Ce qui, pour la réalisatrice, est sans doute une preuve de radicalité, apparaît en fin de compte, à l’inverse, comme le plus ordinaire d

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Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

ECRANS | Passant après le calamiteux épisode Langmann, Laurent Tirard redonne un peu de lustre à une franchise inégale en misant sur un scénario solide et un casting soigné. Mais la direction artistique (affreuse) et la mise en scène (bancale) prouvent que le blockbuster à la française se cherche encore un modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 11 octobre 2012

Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

Dans quel âge se trouve le blockbuster français ? Économiquement, sans parler d’âge d’or, on peut dire que l’affaire roule ; même une chose laborieuse comme Les Seigneurs remplit sans souci les salles. Artistiquement, en revanche, on est encore à l’âge de pierre. La franchise Astérix en est le meilleur exemple : après le navet ruineux de Thomas Langmann, c’est Laurent Tirard, fort du succès glané avec son Petit Nicolas, qui a récupéré la patate chaude. Avec un budget quasiment divisé par deux (61 millions quand même !), il n’avait guère le choix : finies les courses de char dispendieuses et les packages de stars ; retour aux fondamentaux. Tirard et son co-auteur Grégoire Vigneron prennent ainsi deux décisions payantes : remettre le couple Astérix et Obélix au centre du film (ainsi que les comédiens qui les incarnent, Baer et Depardieu, excellents), et soigner un casting pour lequel chaque personnage semble avoir ét

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Alyah

ECRANS | Faux polar suivant la dérive existentielle d’un dealer juif qui tente de raccrocher pour s’exiler à Tel Aviv, le premier film d’Elie Wajeman opère un séduisant dosage entre l’urgence du récit et l’atmosphère de la mise en scène. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 14 septembre 2012

Alyah

À 27 ans, Alex Rafaelson est dans l’impasse. Dealer de shit tentant de se ranger des voitures, il n’arrive pas à se décoller d’un frère, Isaac, dont il éponge les dettes et dont il dissimule les embrouilles sentimentales. Un soir de shabat, son cousin Nathan lui propose de devenir son associé pour ouvrir un restaurant à Tel Aviv ; mais pour cela, Alex doit faire son Alyah — la procédure de demande d’exil en Israël — et réunir 15 000 euros. Si Alyah possède les atours du film noir, avec son héros cherchant à échapper à son destin en s’offrant un nouveau départ, quitte à sombrer un peu plus dans la délinquance en passant au trafic de cocaïne, Elie Wajeman s’est fixé un cap plus complexe et ambitieux pour ses débuts dans le long-métrage. Exil existentiel C’est d’abord l’observation d’un milieu, la communauté juive, qu’il traite dans tous ses paradoxes, subissant autant qu’elle profite de sa culture — liens familiaux écrasants, ombre du sionisme transformée en point de fuite existentiel… C’est ensuite le beau dialogue qu’il instaure entre les urgences de son récit, de l’apprentissage de l’hébreu à la nécessité de se procurer la somme nécessaire pour quitte

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Les Infidèles

ECRANS | De Jean Dujardin, Gilles Lellouche, Michel Hazanavicius, Emmanuelle Bercot, Éric Lartigau, Alexandre Courtès, Fred Cavayé (Fr, 1h48) avec Jean Dujardin, Gilles Lellouche…

Christophe Chabert | Dimanche 26 février 2012

Les Infidèles

Film à sketches dans la tradition des comédies italiennes (Les Monstres, surtout), Les Infidèles s’apprécie en dehors de ce qui en forme la colonne vertébrale : son prologue et son épilogue, qui labourent un humour beauf dont on ne sait trop si Dujardin et Lellouche se moquent ou s’ils le célèbrent. Sans parler des saynètes trash signées Alexandre Courtès, pas très drôles et surtout prétexte à inviter les copains (Canet, Payet…). C’est bel et bien quand de vrais cinéastes s’emparent de certains épisodes que le film s’avère étonnant (et franchement grinçant, dans la lignée du Houllebecq des débuts). Michel Hazanavicius dans La Conscience réussit le segment le plus étrange et dépressif, remarquablement mis en scène avec un Dujardin que le réalisateur utilise comme un stradivarius, développant un comique de l’embarras proche des OSS 117. Emmanuelle Bercot s’offre son Eyes wide shut avec le même Dujardin et sa compagne Alexandra Lamy, un peu appuyé mais là enc

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Une vie meilleure

ECRANS | De Cédric Kahn (Fr-Can, 1h50) avec Guillaume Canet, Leila Bekhti…

Dorotée Aznar | Jeudi 22 décembre 2011

Une vie meilleure

Antidote absolu au pensum mélodramatique de Philippe Lioret Toutes nos envies, Une vie meilleure marque le retour au premier plan de son cinéaste, Cédric Kahn, qui signe ici son meilleur film. Yann (Canet, incroyablement bon, ce qui n’était pas gagné), cuistot dans une cantine scolaire, rencontre Nadia (Leïla Bekhti, définitivement une des actrices passionnantes du cinéma français), serveuse dans un restaurant chic. Coup de foudre. Elle a déjà un enfant, lui rêve d’avoir sa propre affaire. Ensemble, ils achètent une grande maison en forêt qu’ils retapent pour en faire un restau cosy, mais les normes draconiennes, le piège des crédits et les banques intraitables les plongent dans la précarité. Kahn raconte ce premier acte avec une sécheresse de trait implacable : collant aux objectifs de ses personnages et à leurs actions, laissant des ellipses béantes dans la narration pour éviter tout schéma explicatif, il crée une sensation d’urgence proche du cinéma des frères Dardenne. Lorsque le couple se sépare et que le récit se recentre sur Yann et l’enfant, le

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Les Bien-aimés

ECRANS | De Christophe Honoré (Fr, 2h15) avec Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Ludivine Sagnier…

Christophe Chabert | Samedi 9 juillet 2011

Les Bien-aimés

Une mère et sa fille. Dans les années 60, la mère (Ludivine Sagnier) fait la pute pour se payer des chaussures et tombe amoureuse d’un médecin tchèque qu’elle quitte au moment du Printemps de Prague. Au début des années 2000, la fille (Chiara Mastroianni) s’éprend d’un gay malade du sida, tandis que la mère (Catherine Deneuve) retrouve son amant de l’époque (Milos Forman). Plus que jamais, le cinéma de Christophe Honoré joue de la référence (Truffaut et ses romans cinématographiques est le grand parrain du film) mais aussi de l’autoréférence : comme dans Les Chansons d’amour, Alex Beaupain a composé de pénibles intermèdes musicaux, sans doute ce qu’il y a de moins bien dans le film. Pénible aussi, la capacité d’Honoré dialoguiste à mettre dans la bouche de ses acteurs un texte bourré de poncifs sentencieux sur l’amour, la vie, le temps qui passe. Ratée enfin, l’évocation de l’époque : la reconstitution au début donne une sensation désagréable d’entre-deux, ni rigoureuse, ni fantaisiste, et quand le 11 septembre passe par là, on change vite de chaîne. Si Les Bien-aimés s’avère toutefois supérieur aux précédents Honoré, c’est grâce à l’énergie fantasque que lui c

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Les Yeux de sa mère

ECRANS | De Thierry Klifa (Fr, 1h45) avec Catherine Deneuve, Nicolas Duvauchelle, Géraldine Pailhas…

Dorotée Aznar | Vendredi 18 mars 2011

Les Yeux de sa mère

Que Thierry Klifa, ex critique à Studio, aime le cinéma, on n'en doute pas. Mais sait-il faire des films ? Rien n'est moins sûr. Suivant un écrivain infiltré dans la vie d'une journaliste star et sa fille danseuse étoile ayant abandonné son fils à la naissance, Les Yeux de sa mère hésite entre mélo et thriller, sans trouver sa voie, ni même médiane. Il se cherche, courant derrière des personnages fiévreux, abimés, marqués par des histoires de famille que Klifa effleure, trop confiant dans un casting peu crédible. Film sans contours ni point névralgique, Les Yeux de sa mère erre en quête d'un sujet qui ne vient jamais. Le passé si omniprésent y sonne creux ; le voyeurisme médiatique est une fausse piste ; le rapport central à la mère se révèle une mauvaise copie d'Almodovar, cité sans arrêt mais jamais avoué : Klifa nie, préférant convoquer James Gray, qu'on cherche encore. Co-écrit par le prétentieux Christopher Thompson, Les Yeux de sa mère est aussi vain qu'ennuyeux. JD

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Les regrets

ECRANS | De Cédric Kahn (Fr, 1h45) avec Yvan Attal, Valéria Bruni-Tedeschi…

Dorotée Aznar | Vendredi 28 août 2009

Les regrets

Attention : précision. On est plutôt friand des expérimentations narratives pas toujours évidentes de Cédric Kahn, de sa capacité à s’emparer de sujets casse-gueule pour y imprimer sa marque. Mais le making of de son très bon Feux rouges nous avait tristement mis la puce à l’oreille : la frilosité de la production nationale n’encourage pas vraiment les auteurs à sortir des sentiers battus, et fait même office de machine à broyer les âmes créatrices, obligées de mettre leurs ambitions en veilleuse. Les Regrets, mélodrame au thème éculé (deux anciens amants jouent à “je t’aime, moi non plus“) souligne donc, hélas, le renoncement du cinéaste. Cédric Kahn peine à donner de la substance cinématographique à son récit, ne se permet que de rares écarts formels laissant deviner en filigrane la puissance dont le film aurait pu se targuer. Il touche d’une certaine façon au but, en suscitant une frustration faisant écho au marasme affectif des personnages principaux, mais ce petit plus théorique ne relève en rien l’intérêt restreint d’une œuvre lorgnant plus du côté du téléfilm que de ses références revendiquées (Truffaut en tête). François Cau

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Premiers spots

ECRANS | Reprise en salles de Bugsy Malone d’Alan Parker et des Prédateurs de Tony Scott, premiers films de cinéastes ayant œuvré dans le clip et la pub, qui s’amusaient alors à jouer avec leur passé comme avec leur nouveau media. CC

Christophe Chabert | Vendredi 17 avril 2009

Premiers spots

La première scène des Prédateurs est le genre d’ouverture à la fois remarquable d’efficacité et pleine de sens pour toute personne cherchant, au-delà des images, à faire parler l’histoire de leur auteur. Dans une boîte de nuit aux relents gay underground, le chanteur de Bauhaus interprète, face caméra, le tube de ce groupe mythique de la cold wave : Bela Lugosi’s dead. En montage parallèle, on voit d’un côté deux dandys (Catherine Deneuve et David Bowie, so chic) lever deux autres clubbers, de l’autre des images de singes enragés. Les Prédateurs est un film de vampires moderne. Le but de Tony Scott, alors frère de Ridley et jeune prince de la pub anglaise, est donc de signer l’enterrement définitif du Dracula mythique incarné par Bela Lugosi en créant un cinéma de vampires 80’s, où l’homosexualité n’est plus un sous-entendu et les vieilles breloques (crucifix, pieux dans le cœur…) sont rangées au grenier de mémé pour faire de la place au groupe de rock venu animer la soirée gros rouge à la cave. Les vampires sont donc androgynes et sexy, ils baisent autant qu’ils boivent, et ils meurent de mort presque naturelle ; au lieu de passer trente ans à se délabrer, eux le font en une semai

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La Fille du RER

ECRANS | D’André Téchiné (Fr, 1h45) avec Émilie Dequenne, Catherine Deneuve, Michel Blanc…

Christophe Chabert | Mercredi 11 mars 2009

La Fille du RER

Après deux films historiques forts (Les Égarés et Les Témoins), André Téchiné se lance dans un projet contemporain, l’affaire de la fausse agression antisémite du RER. Présenté en deux parties pas du tout égales (Les Circonstances et Les Conséquences), La Fille du RER repose sur un foutoir scénaristique qui ressemble à une trop longue exposition enchaînée à une conclusion expédiée. En lieu et place du développement, on a droit à des digressions peu pertinentes sur des personnages secondaires dessinés à la truelle… Formellement, ça part aussi dans tous les sens, mais produit parfois de belles séquences, comme ce tchat par webcams interposées où les visages seuls finissent par exprimer l’émotion produite par les mots. Téchiné n’a donc pas grand-chose à dire sur son sujet, et sa mécanique romanesque paraît plus artificielle que jamais, peu aidée par la maladresse des dialogues et des acteurs. À l’exception notable d’Émilie Dequenne : vieillie et amaigrie, la Rosetta des Dardenne retrouve l’instabilité fiévreuse du rôle qui l’a révélée, introduisant une ambiguïté qui est le seul trouble d’un film assez essoufflé. CC

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Un conte de Noël

ECRANS | Avec cette tragi-comédie familiale aux accents mythologiques, Arnaud Desplechin démontre à nouveau qu’il est un immense cinéaste, entièrement tourné vers le plaisir, le romanesque et le spectacle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 21 mai 2008

Un conte de Noël

Le nouveau film d’Arnaud Desplechin s’ouvre sur un petit théâtre de marionnettes, où l’on nous raconte en accéléré l’histoire familiale qui fonde le récit. Ensuite, chaque personnage sera introduit par une photo de lui enfant ou adolescent, son nom clairement inscrit à l’écran, un style musical lui étant associé (du jazz au hip-hop). Enfin, la reine-mère de ce clan en plein délitement viendra face caméra présenter les enjeux de la tragi-comédie en cours. Pourquoi le cinéaste choisit-il de décliner ainsi, avec divers artifices, la même scène primitive ? Non pas pour briller par-dessus son sujet, mais pour poser une bonne fois ce que ses inconditionnels savent depuis longtemps : Desplechin est du côté du spectacle, de l’action et de la générosité, pas dans l’économie du discours et de la parole. Un conte de noël est, comme son précédent Rois et reine, une machine à produire du romanesque et des émotions fortes, un grand huit existentiel qui fait coexister dans le même espace-temps le trivial et le sublime, la surface et la profondeur. La parabole du fils indigne Dans la famille Vuillard, il y a donc Joseph, le fils absent, mort

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