Il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir : "Les Éblouis"

Drame | Depuis que sa famille a rejoint la communauté chrétienne de Luc-Marie, Camille a vu sa mère sortir de son apathie dépressive. Mais les règles et les rites qui lui sont imposés, ainsi qu’à ses frères, l’étouffent. Camille sent bien l’anormalité de cette aliénation souriante, au nom de la foi…

Vincent Raymond | Mardi 19 novembre 2019

Photo : © Pyramide distribution


Dans une semaine faste en films d'épouvante, Les Éblouis ne dépare pas. S'inspirant de ses souvenirs personnels, la comédienne Sarah Suco signe un premier long-métrage d'autant plus effrayant qu'il se passe d'effets en décrivant au jour le jour et à travers les yeux d'une adolescente, les conséquences du mécanisme d'embrigadement sectaire. Comment un loup aux allures débonnaires se déguise en berger pour attirer à lui les proies qu'il a flairées fragiles — en l'occurence, la mère de Camille, dépressive et flétrie dans son existence. Et parvient à tout obtenir d'eux grâce à un conditionnement culpabilisateur.

Se revendiquant du christianisme et pratiquant une lecture très personnelle des Écritures, la “communauté“ déviante de Luc-Marie est l'un de ces trop nombreux cercles de fêlés prétendant détenir la Vérité en droite ligne et se permettant sur cette assertion les pires outrages. La preuve que tous les monothéismes peuvent produire des brebis frappadingues — sans parler des polythéismes.

S'il est en revanche une vérité indubitable, c'est celle que les interprètes dégagent — sont-ils possédés par les personnages ? En tête, Camille Cottin (malgré sa perruque) et Jean-Pierre Darroussin, parfait du sourire patelin aux sandales de pèlerin. L'un des pires ogres qu'on puisse imaginer, puisqu'il fait semblant d'être végétarien…

Les Éblouis
Un film de Sarah Suco (Fr, 1h39) avec Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Éric Caravaca…


Les éblouis

De Sarah Suco (Fr, 1h39) avec Camille Cottin, Jean-Pierre Darroussin, Eric Caravaca Camille, 12 ans, passionnée de cirque, est l’aînée d’une famille nombreuse. Un jour, ses parents intègrent une communauté religieuse basée sur le partage et la solidarité dans laquelle ils s’investissent pleinement. La jeune fille doit accepter un mode de vie qui remet en question ses envies et ses propres tourments. Peu à peu, l’embrigadement devient sectaire. Camille va devoir se battre pour affirmer sa liberté et sauver ses frères et sœurs.
UGC Astoria 31 cours Vitton Lyon 6e
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Robert Guédiguian montre un monde immonde : "Gloria Mundi"

Le Film de la Semaine | Portrait d’une famille de la classe moyenne soumise au déclassement moyen dans la France contemporaine, où certains n’hésitent pas à se faire charognards pour ramasser les miettes du festin. Un drame noir et lucide. Coupe Volpi à Venise pour Ariane Ascaride.

Vincent Raymond | Mardi 26 novembre 2019

Robert Guédiguian montre un monde immonde :

Autour de Mathilda, qui vient d’accoucher d’une petite Gloria, le cercle de famille s’agrandit mais ne se réjouit pas trop : les jeunes parents peinent à joindre les deux bouts, le père de Mathilda (qu’elle connaît à peine) sort de prison ; quant à sa mère et son nouvel homme, ils ne roulent pas sur l’or. Seuls sa sœur et son compagnon s’en sortent grâce à une boutique de charognards… Est-ce ainsi que les Hommes vivent ? Citer Aragon, l’aède communiste par excellence, a quelque chose d’ironique accentuant la désespérance profonde dont ce film est imprégné. Gloria Mundi s’ouvre certes par une naissance, mais ne se reçoit-il pas comme un faire-part de décès dans l’ambiance mortifère d’un deuil, celui des illusions collectives et de la foi en l’avenir ? Triste est l’époque que Robert Guédiguian nous montre en miroir, où sa génération — celle des actifs usés, sur le point de partir en retraite, incarnés par l’épatant trio Meylan/Ascaride/Darroussin — ne peut plus transmettre le flambeau de la lutte ni des solidarités généreuses à sa progéniture. Cette dernière, hypnotisée par les chimère

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Robert Guédiguian : « les idées des dominants sont clairement devenues dominantes »

Gloria Mundi | Une famille déchirée par l’argent, fléau social gangrenant âmes, cœurs et corps… Dans Gloria Mundi, Robert Guédiguian tend un miroir sans complaisance à sa génération, épuisée d’avoir combattu et à la suivante, aveuglée par les mirages. Mais ne s’avoue pas vaincu. Entretien exclusif.

Vincent Raymond | Mardi 26 novembre 2019

Robert Guédiguian : « les idées des dominants sont clairement devenues dominantes »

Dans la mesure où vous travaillez en troupe, mais aussi où un lien très privilégié vous unit à Ariane Ascaride, comment avez vous reçu la Coupe Volpi qui lui a été remise à la Mostra de Venise ? Robert Guediguian : Je crois que tous les gens qui travaillent ensemble depuis toujours, dont moi, ont pris ce prix pour eux, disons-le. Et l’on trouve juste et justifié ce rapport qui a été fait entre Ariane (qui est d’origine italienne), ses rôles dans le cinéma que je fais et les grandes références comme Anna Magnani. Un prix à Venise oblige à penser à tout le cinéma italien des années 1970 qu’on aime beaucoup et qui nous a grandement frappés : dans notre adolescence, c’était le plus fort du monde. On a plus de références avec le cinéma italien qu’avec le cinéma français ou américain. C’est un peu une transmission, un passage de témoin magnifique. Gloria Mundi est un film sur les valeurs. Mais ce mot à des acceptions différentes selon les générations : pour les aînés, il s’agit de valeurs humaines alors que les enfants les considèrent sur le plan économique… Je crois, oui. C’est ce qu’on appelle le consumérisme : les

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Christophe Honoré : « je ne suis pas sorti de ma chambre d’adolescent »

Chambre 212 | Rêverie mélancolique et sensuelle dans une chambre d’un hôtel du “libre et change“, Chambre 212 est un film très sérieux sous ses airs de fantaisie sentimentale. Et vice-versa. Explications de l’auteur, le prolifique Christophe Honoré…

Vincent Raymond | Mardi 8 octobre 2019

Christophe Honoré : « je ne suis pas sorti de ma chambre d’adolescent »

Auriez-vous le fantasme d’observer les fantômes de votre propre jeunesse ? Christophe Honoré : J’ai l’impression qu’on est toujours très peuplé par — je ne sais pas si l’on peut appeler ça des fantômes de sa jeunesse — ces “moi“ successifs que l’on a été. À certains moments de ma vie, je ne crois pas être si éloigné de la personne que j’étais quand j’avais 20 ou 30 ans. C’est ce que dit le film : on est souvent très nombreux à l’intérieur de soi ! Des gens que l’on n’a pas croisé pendant des années vous donnent souvent l’impression qu’ils vous revoient vieilli alors que vous pensez être toujours avec les mêmes aspirations, les mêmes goûts que quand vous aviez 25 ans… De la même manière, dans le milieu professionnel ou les moments amoureux plus intimes, on a des âges différents : c’est très rare que l’on soit conforme à son âge véritable. On fluctue énormément d’un âge à l’autre, et ces fantômes de la jeunesse ne sont pas tant des fantômes que des personnes bien réelles, et bien bruyantes, à l’intérieur de soi. Quel “âge intérieur“ aviez-vous lorsque vous avez commencé à écr

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La clef des songes : "Chambre 212" de Christophe Honoré

Drame sentimental | Vingt ans après le début de son idylle avec Richard, Maria quitte le domicile conjugal pour faire le point dans l’hôtel d’en face, chambre 212. La nuit étant propice aux prodiges, Maria est submergée par les fantômes de ses amours du temps jadis, et ceux de son conjoint.

Vincent Raymond | Mardi 8 octobre 2019

La clef des songes :

Chambre 212 est un peu une version sentimentale (et érotisée) du Christmas Carol de Dickens, où le personnage visité par des esprits du passé et se baladant dans des uchronies ne serait plus Scrooge l’avaricieux mais une quadragénaire random en plein cas de conscience. Et où les apparitions — en l’occurrence des doubles de ses amants d’antan — seraient plus désorganisées. Cette fantaisie grave oscillant entre le réalisme cru du drame sentimental et une artificialité assumée, comme elle module du cocasse au bizarre, évoque le cinéma de Blier où tous les temps et destins se superposent dans un cauchemar quantique ; où les personnages coexistent parfois sous divers âges et visages. On ne s’étonnera donc pas que le réalisateur de Merci la vie ! compte parmi les remerciements au générique. Christophe Honoré déploie ici tout son savoir-faire (qu’on sait immense) pour restituer la cotonneuse sensation d’une nuit blanche hantée par l’onirisme. Malgré son inventivité transmédiatique, malgré ses comédiens et comédiennes, malgré Apollinaire, son film laisse toutefois l’impression d’u

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La Villa

ECRANS | Deux frères et leur sœur se retrouvent dans une calanque isolée par l’hiver, dans la villa où vit leur père très diminué. Des retrouvailles amères, lestées par le (...)

Vincent Raymond | Mardi 5 mars 2019

La Villa

Deux frères et leur sœur se retrouvent dans une calanque isolée par l’hiver, dans la villa où vit leur père très diminué. Des retrouvailles amères, lestées par le poids du passé, se télescopant avec les fracas des mondes ancien et nouveau. Avec Robert Guédiguian, l’histoire familiale n’est jamais loin de la grande Histoire, et la politique a toujours voix au chapitre ; La Villa (2017), dernière réalisation en date du cinéaste, ne fait pas exception. De passage à la Fête du Livre de Bron, Guédiguian ne pouvait manquer de venir le présenter aux Alizés. La Villa Aux Alizés (Bron) le vendredi 8 mars à 20h

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Luchini, édition très limitée : "Le Mystère Henri Pick"

Comédie | De Rémi Bezançon (Fr, 1h40) avec Fabrice Luchini, Camille Cottin, Alice Isaaz…

Vincent Raymond | Mardi 5 mars 2019

Luchini, édition très limitée :

Une éditrice découvre dans une bibliothèque pour manuscrits refusés le roman d’un pizzaïolo breton que personne n’a jamais vu écrire une ligne de son vivant. Publié, le livre est un succès et suscite les doutes d’un critique télévisuel qui mène l’enquête en compagnie de la fille de l’écrivain… Si l’on met de côté les invraisemblances en chaîne du dénouement (qu’on ne révèlera pas ici) et les revirements incessants du personnage joué par Camille Cottin — rivalisant avec le chat de Schrödinger, puisqu’elle est à la fois l’alliée et l’ennemie de l’enquêteur tentant de prouver que son père est un imposteur —, on peut trouver crédible de voir Fabrice Luchini pratiquer la dissection littéraire avec l’opiniâtreté d’un microtome et le flux verbal d’un Onfray croisé Sollers. Dommage, en revanche, que Rémi Bezançon, lui, ne semble pas croire assez à son intrigue pour oser un vrai thriller, préférant une version édulcorée pour soirée télé où le bon mot et la pirouette tranquille viennent par convention conclure chaque séquence. Un exemple

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Miou-Miou : « L’époque est à l’autocensure »

Larguées | La moindre des choses, quand on a eu 18 ans en 1968, est d’entretenir vivace l’impertinence de l’esprit. Miou-Miou ne s’est jamais conformée aux règles. Ce n’est pas aujourd’hui qu’elle va commencer. Entretien à l’occasion de la sortie de Larguées d’Éloïse Lang.

Vincent Raymond | Mardi 17 avril 2018

Miou-Miou : « L’époque est à l’autocensure »

Eloïse Lang affirme que vous êtes d’une liberté totale. C’est la liberté de Françoise, le personnage qu’elle vous a offert, qui vous a décidée à accepter le film ? Miou-Miou : Alors non ce n’est pas que pour ça ; c’est l’ensemble : l’histoire, l’écriture… Il y a des phrases que je n’avais jamais entendues, des tirades lapidaires, formidables, vraiment superbes. Et je me suis aperçue en lisant le scénario et en voyant le film que je pratiquais, moi, une autocensure inconsciente. De quelle nature ? Si j’avais fait un film, je n’aurais pas mis de la drogue, des clopes, du rhum, de la baise… Des trucs libres et naturels, finalement. C’est là que je me suis rendue compte que je pratiquais une autocensure inhérente à l’époque, aux réactions incroyables, aux interdictions, aux choses procédurières… Sans m’en rendre compte, inconsciemment, comme nous tous, j’ai l’impression. C’est dans le sens où : pas fumer, pas boire, toutes ces choses où on se dit que ça va être interdit au moins de 12 ans, etc. Toutes ces choses qu’elle a mis avec fluidité, et c’est là où je me suis rendu

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Réunion de Famille : "Larguées"

Comédie | de Éloïse Lang (Fr, 1h32), avec Miou-Miou, Camille Chamoux, Camille Cottin…

Aliénor Vinçotte | Mardi 17 avril 2018

Réunion de Famille :

Le scénario tient en une phrase : deux sœurs, Rose et Alice, l’une célibataire déjantée et sans-gêne, l’autre mariée responsable et sage, organisent un voyage à La Réunion pour tenter de remonter le moral de leur mère, Françoise, délaissée par son mari pour une trentenaire. Pas besoin d’éruption volcanique pour mettre le feu aux poudres... Même si, au premier abord, le synopsis manque d’originalité, avec ses personnages caricaturaux, on se laisse séduire par le cocktail étonnant formé par Miou-Miou et Camille Cottin — la première signant au passage son retour sur grand écran, avec pas moins de trois films cette année. Ici, les répliques fusent, les situations burlesques s’enchaînent grâce aux plans foireux de Rose, qui va devoir assumer de voir sa mère flirter avec l’animateur belge du club de vacances. Les deux actrices brisent les tabous du célibat et abordent sous un regard humoristique des sujets plus graves traversant toute vie. Comme celle de Félix, gamin venant de perdre sa mère, que Rose va prendre sous son aile — mention au jeune interprète, au jeu d’acteur touc

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Une calanque en hiver : "La Villa"

ECRANS | Page arrachée à son journal intime collectif, le nouveau Robert Guédiguian capte les ultimes soubresauts de jeunesse de ses alter ego, chronique le monde tel qu’il est et croit encore à la poésie et à la fraternité, le tout du haut d’un balcon sur la Méditerranée. De l’utopie vraie.

Vincent Raymond | Mardi 28 novembre 2017

Une calanque en hiver :

Depuis un drame intime, Angèle n’était jamais revenue voir son père ni ses frères. Après l’AVC du patriarche, elle redescend pourtant un jour d’hiver dans la calanque familiale. Histoire de régler le présent, solder le passé et peut-être se reconstruire un futur. « J’ai l’impression de faire une espèce de feuilleton depuis trente ans. Sans personnage récurrent, mais avec des acteurs récurrents. Et je joue avec cette ambiguïté. » La confidence de Robert Guédiguian prend d’autant plus de sens ici où le cinéaste convoque un extrait de son film Ki Lo Sa (1985) pour illustrer un flash-back — procédé auquel il avait déjà eu recours dans La Ville est tranquille (2001), agrémenté d’un fragment de Dernier été (1981). « Je serais tenté de le faire souvent, mais ce serait une facilité. Là, par rapport au sujet, ça se prêtait bien », confirme le cinéaste. Bercée par la musique de Bob Dylan, cette réactivation d’une archive ensoleillée du lieu et des protagonistes confère à

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Éric Caravaca : « pour être un bon réalisateur il faut être un peu pervers ; je ne le suis pas totalement »

Carré 35 | Éric Caravaca a entrepris un parcours solitaire pour apaiser une douleur muette qui minait sa famille depuis un demi-siècle. Son documentaire Carré 35 raconte cette démarche, et lui raconte son cheminement ?

Vincent Raymond | Jeudi 2 novembre 2017

Éric Caravaca : « pour être un bon réalisateur il faut être un peu pervers ; je ne le suis pas totalement »

Qu’est-ce qui vous a convaincu de démonter “la vérité” racontée par vos parents ? Éric Caravaca​ : C’est quelque chose qui s’imposait. Au départ, j’avais envie de redonner une existence à une enfant qui, au fond, était presque morte deux fois. Comment la réhabiliter ? Quand j’essayais d’en parler, je sentais que les choses et la parole se fermaient ; je sentais quelque chose de honteux. Et c’était un peu obsessionnel : quand on cache quelque chose à un enfant — même à un grand enfant, il a l’instinct de chercher. J’avais cette envie d’éclaircir, de déshumilier une mémoire, de réhabiliter une enfant. Surtout, j’ai commencé à questionner des gens parce qu’une tante — la sœur aînée de ma mère, est morte. Puis son mari, ensuite une autre demie-sœur de ma mère qui avait fait un AVC et avait perdu la parole. Quand j’ai vu que mon père allait lui aussi y passer, j’y suis allé en me disant : si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Comment expliquez-vous que votre mère, qui a elle-même souffert d’un non-dit, en ait reproduit un à son t

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La vérité sur Christine : "Carré 35"

Documentaire | de et avec Éric Caravaca (Fr, 1h07) Documentaire

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

La vérité sur Christine :

Adulte, Éric Caravaca a découvert l’existence d’une sœur aînée, morte enfant, dont ses parents lui avaient caché l’existence. Intrigué par ce silence et surtout le secret entourant l’absente, le comédien part en quête de son histoire. Et d’une trace : aucune photo d’elle n’a été conservée… De sa blessure intime toute fraîche (bien qu’ancienne) Caravaca aurait pu faire l’exhibition obscène en fouillant les douleurs et les non-dits familiaux. C’est tout le contraire qu’il obtient dans ce documentaire miraculeux porté par la douceur de sa voix, où l’on perçoit son désir sincère d’offrir une postérité légitime à celle qu’on avait voulu oblitérer. Déjouant les mensonges pudiques ou honteux, les oublis et les refoulés, Caravaca recoupe les témoignages, élucide un à un les mystères : Christine était née “différente”, les circonstances de son décès particulières, tout comme le contexte algérien en ce début des années soixante. Peu à peu se dessinent au milieu de ces vérités exhumées deux portraits entremêlés : celui d’une époque, et le visage de cette sœur inconnue dont

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"Ballerina" : sur quel pied danser ?

ECRANS | de Eric Summer & Eric Warin (Fr-Can, 1h29) avec les voix (v.f.) de Camille Cottin, Malik Bentalha, Kaycie Chase…

Vincent Raymond | Mardi 13 décembre 2016

1889. Une orpheline rêvant d’être danseuse s’échappe de son institution bretonne pour tenter d’entrer à l’Opéra. Grâce à un subterfuge, elle obtient une place dans un cours prestigieux… Deux projets graphiques coexistent au sein de Ballerina : une vision architecturale hallucinante de précision réaliste, restituant un lumineux Paris idéalisé de la fin du XIXe siècle, et puis une représentation “gros-nez” passe-partout des personnages. Ce genre de hiatus devrait heurter, il s’est pourtant banalisé, entériné par de nombreuses jurisprudences émanant des studios Pixar, DreamWorks et Blue Sky. Si la production de Ballerina est — curiosité — franco-canadienne, les attitudes et mimiques des personnages respectent des normes standardisées, dépourvues d’aspérités ; seul le maître de ballet présente une expressivité positivement détonnante. Bon, on ne s’ennuie pas vraiment devant cette initiation prévisible, dotée d’élégantes chorégraphies d’Aurélie Dupont, mais c’est en partie grâce à la touche crypto-steampunk délivrée par le comparse de l’héroïne, petite main de Gustave Eiffel.

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"Une vie" Brizé

Le Film de la Semaine | Une ingénue sort du couvent pour se marier et mener une existence emplie de trahisons et de désenchantements. Maupassant inspire Stéphane Brizé pour un récit ascétique situé dans un XIXe siècle étrangement réaliste, et habité jusqu’à la moelle par Judith Chemla.

Vincent Raymond | Mardi 22 novembre 2016

« Plutôt que de tourner “l'adaptation” d’Une vie, Stéphane donnait l’impression de vouloir réaliser un documentaire sur les gens qui avaient inspiré Maupassant ; de faire comme si l’on avait la chance de retrouver des images d’époque, certes un peu différentes du livre : Maupassant ayant pris des libertés et un peu romancé ! » Jean-Pierre Darroussin, qui incarne le père de Jeanne — un hobereau quasi sosie de Schubert —, a tout dit lorsqu’il évoque sa compréhension du projet artistique, voire du postulat philosophique de Stéphane Brizé. Il y a en effet dans la démarche du réalisateur une éthique de vérité surpassant le classique désir de se conformer à la véracité historique pour éviter l’anachronisme ballot. Nulle posture, mais une exigence participant du conditionnement général de son équipe : plutôt que de mettre en scène le jeu de comédiens dans l’ornière de la restitution de sentiments millimétrés, Brizé leur fait intérioriser à l’extrême le contexte. Ils éprouvent ainsi le froid ambiant sans recourir à un vêtement contemporain pour s’en prémunir, ou s’éclairent à une lumière exclusivement dispensée par des bougie

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Au fil d’Ariane

ECRANS | Présenté comme une «fantaisie», le nouveau film de Robert Guédiguian divague selon les bons plaisirs du cinéaste et de sa comédienne fétiche Ariane Ascaride, pour un résultat old school et foutraque, avec toutefois de vrais instants de beauté. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 17 juin 2014

Au fil d’Ariane

Il serait facile de balayer en quelques frappes sur notre Mac Au fil d’Ariane : cinéma d’un autre âge justifiant son n’importe quoi scénaristique par un appel paresseux au rêve, ou encore projet récréatif pour Guédiguian entre deux films d’envergure… Tout cela est loin d'être faux, mais… Le jour de son anniversaire, Ariane (Ascaride) reste seule face à son gâteau ; plutôt que de se morfondre, elle décide de partir à l’aventure et, au gré des rencontres, va se constituer une petite famille de gens simples, avant de réaliser son fantasme : chanter sur scène. Pour l’occasion, Guédiguian a convoqué sa famille de comédiens (Meylan, Darroussin, Boudet ou Anaïs Demoustier, désormais intégrée) tous apportant leur touche de couleur au casting. À la façon de certains Blier dernière manière et conformément à son titre, Au fil d’Ariane semble écrit au gré de l’inspiration, dans une logique de premier jet où les bonnes comme les mauvaises idées se retrouveraient sur un pied d’égalité. Parfois, c’est effectivement ridicule — les images de synthèse au début, Boudet et son faux accent anglais, Ascaride qui dialogue avec une tortue — mais à force de ne mettre su

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Le Cœur des hommes 3

ECRANS | De Marc Esposito (Fr, 1h53) avec Marc Lavoine, Jean-Pierre Darroussin, Bernard Campan, Eric Elmosnino…

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Le Cœur des hommes 3

Le deuxième volet était déjà atroce, mais ce troisième épisode le surclasse encore dans l’infamie. Le cœur des hommes, ici, c’est plutôt leurs «couilles», terme généreusement employé tout au long de dialogues d’une absolue vulgarité, à l’avenant de la beaufitude satisfaite de ses quatre personnages. Qui, non contents d’accueillir chaleureusement le spectateur par une charge anti-fonctionnaires sur l’air du "on les paie à rien foutre avec nos impôts", vont ensuite s’employer à démontrer, dans un chorus de phallocrates rigolards, que les femmes ne serviraient à rien s’il n’y avait pas les hommes pour donner un sens à leur vie. La preuve : quand elles font chier, la meilleure chose à faire est de les virer — du pieu ou de leur boulot — ou de leur donner une bonne petite leçon en allant voir ailleurs. Et, bien sûr, tout cela se conclut par un éloge du mariage… Décomplexé politiquement, Le Cœur des hommes 3 l’est aussi, et c’est bien le pire, vis-à-vis de la forme télévisuelle, qu’il repique sans aucune mauvaise conscience : ouvertures de séquences avec le même panoramique sur les toits de Paris, mise

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Tu honoreras ta mère et ta mère

ECRANS | De Brigitte Roüan (Fr, 1h32) avec Nicole Garcia, Éric Caravaca, Gaspard Ulliel, Emmanuelle Riva…

Christophe Chabert | Vendredi 1 février 2013

Tu honoreras ta mère et ta mère

À l’image de Nous York, Tu honoreras ta mère et ta mère ressemble à un film de vacances, dans tous les sens du terme. Vacances des protagonistes, venus en Grèce participer à un festival finalement annulé pour cause de crise économique, et du coup réduits à des chamailleries familiales où la mère (Nicole Garcia) devient le centre de toutes les névroses ; mais aussi vacances du scénario, dont on attend sans succès qu’il fasse apparaître un quelconque enjeu dramatique. Le film ne joue donc que sur l’accumulation, à commencer par celle des personnages, innombrables et dont on survole les caractères sans jamais les approfondir. Cette superficialité se retrouve aussi dans des allusions à l’actualité sans conséquence — de la Syrie à l’influence néfaste du FMI — ou des références brouillonnes à la tragédie grecque. Le film avance en roue libre, amenant des péripéties qu’il règle dans la minute suivante, des conflits qu’il oublie en cours de route. Du coup, quand le film s’achève, on a le sentiment qu’il n’a même pas commencé. Christophe Chabert

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Ici-bas

ECRANS | De Jean-Pierre Denis (Fr, 1h35) avec Céline Sallette, Éric Caravaca…

Dorotée Aznar | Mercredi 11 janvier 2012

Ici-bas

En 1943 à Périgueux, Sœur Luce, chrétienne dévouée, tombe amoureuse d’un aumônier résistant qui s’apprête à quitter les ordres. Malentendu presque lacanien : elle pense que leurs chemins, y compris spirituels, se croisent et confond le désir qu’il éprouve pour elle avec l’amour qu’elle porte pour le Christ. Beau sujet que Jean-Pierre Denis, réalisateur rare des Blessures assassines, tente de marier avec sa peinture de la France en guerre. Mais le manque de moyens de la reconstitution, les clichés d’un dialogue sans aucun naturel ni quotidienneté, donnent à Ici-bas des allures de téléfilm France 3 Région. Il faut attendre le dernier tiers, où le cinéaste pousse sa logique jusqu’à la plus grande noirceur, pour que le film s’extirpe de cette glaise théâtrale, se débarrassant au passage (et c’est tant mieux) de tout soupçon de bondieuserie. Dans cette dernière partie, la troublante Céline Sallette tombe le masque de l’illuminée et révèle une cruauté particulièrement effrayante. Christophe Chabert

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Les Neiges du Kilimandjaro

ECRANS | Film de crise et de lutte sur un cinéaste qui se remet en question pour mieux croire, Les neiges du Kilimandjaro n'est pas un point, mais une virgule dans le cinéma de Robert Guédiguian. Jérôme Dittmar

Jerôme Dittmar | Jeudi 10 novembre 2011

Les Neiges du Kilimandjaro

Que peut encore le cinéma de Guédiguian ? Aussi exténué que la gauche, il a pris un coup de vieux. Mais la lutte n'est pas finie. Elle n'a peut-être jamais été aussi nécessaire qu'aujourd'hui dans un pays où la pulsion de droite côtoie le catastrophisme économique. Avec Les Neiges du Kilimandjaro, le cinéaste opte pour la lucidité, sur son militantisme, ses convictions, sa vision du monde. Il prend du recul et observe ce que sont devenus ceux qui ont toujours cru au socialisme. Un film a priorigénérationnel, pour pré-retraités, syndicalistes installés, découvrant ébahis qu'ils vivent comme des petits bourgeois, leurs ennemis. La cause est-elle compatible avec la propriété ? Comment continuer à se battre et que peut-on accepter pour combattre la précarité ? Quel leg aux nouvelles générations dépolitisées ? Le monde a changé et c'est avant tout le premier constat du film. L'intrigue vaut comme un exposé : braqués par un ex-collègue licencié lors d'un dégraissage au tirage au sort, deux couples d'amis syndicalistes voient leur idéalisme se fissurer devant leur désir de justice. Ils doivent résister à l'esprit de vengeance, aveugle, d'autant plus dur quand l'argent

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De bon matin

ECRANS | De Jean-Marc Moutout (Fr-Belg, 1h31) avec Jean-Pierre Darroussin, Valérie Dréville…

Dorotée Aznar | Mercredi 28 septembre 2011

De bon matin

Un lundi ordinaire, Paul, cadre dans une grande banque d’affaires, se rend à son travail, sort un revolver, puis tue son patron et le nouveau directeur des ventes. Scène glaçante, clinique, digne d’un Haneke, qui fait froid dans le dos. Paul se prend alors la tête entre les mains et défilent devant nos yeux les circonstances qui l’ont conduit à ce geste fatal : devenu une variable d’ajustement au sein de l’entreprise en pleine crise financière, brimé, déclassé puis humilié par ses supérieurs, il sombre dans la dépression et découvre l’enfer économique, alors qu’il en était jusque-là l’agent. Sujet passionnant, digne d’un Ken Loach, mais que Jean-Marc Moutout traite avec trois couches de bonne conscience de gauche et des dialogues façon dissertation de sicences-po. Le serpent du cinéma français se mord la queue : quand il veut s’intéresser au monde, à l’actualité, à la politique, il le fait avec des moufles idéologiques, faisant presque regretter ses drames en chambre. Surtout, De bon matin fait sournoisement de grandes leçons de morale : au détour de l’intrigue, un jeune black est hébergé par la famille. Très bon en classe, il est toutefois sous la menace d’une reconduite à la f

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Qui a envie d'être aimé ?

ECRANS | D’Anne Giafferi (Fr, 1h29) avec Éric Caravaca, Arly Jover, Benjamin Biolay…

Christophe Chabert | Mardi 1 février 2011

Qui a envie d'être aimé ?

La semaine du triomphe annoncé de "Des hommes et des dieux" aux Césars sort "Qui a envie d’être aimé ?", et le cinéma français franchit un pas supplémentaire dans le choix de la religion contre le politique. Un signe des temps que l’on ne se résout pas à accepter docilement. Comme le film de Beauvois, celui de Giafferi soigne l’emballage : le casting est intelligent (notamment les seconds rôles de Biolay et Bidaud), le scénario et les dialogues se tiennent, et la réalisation est proprette. Mais sur le fond, c’est une autre paire de manches… La crise existentielle de l’avocat Caravaca est résolue non par un deus ex-machina, mais par une révélation au sein d’un groupe de parole catholique. Pas d’illumination ou de conversion spectaculaire ; le film vend une approche light de la religion telle que l’Église la markette depuis la fin du XXe siècle : cool, tolérante, un peu ringarde mais ouverte, porteuse de bienfait pour soi et inoffensive pour autrui. Les intolérants, ce sont ceux qui ne comprennent ni n’acceptent ce choix. La conclusion, édifiante de prosélytisme et sans la moindre trace d’ironie, légitime totalement le parcours de son personnage. Il était malade, il est maintenant

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Holiday

ECRANS | De Guillaume Nicloux (Fr, 1h30) avec Jean-Pierre Darroussin, Judith Godrèche…

Christophe Chabert | Samedi 4 décembre 2010

Holiday

Dans la meilleure scène de Holiday, un architecte nain et sa femme partouzeuse proposent au couple Darroussin-Godrèche un «strip-Scrabble». En fait, le nouveau Guillaume Nicloux, le plus réussi depuis Cette femme-là, est plutôt un strip-Cluedo. Dans ce château chabrolien où se croise une galerie de personnages loufoques et sexuellement détraqués (de la frigidité à l’obsession), un meurtre sera commis, mais il ne s’agit pas tant de connaître la victime ou le coupable ; il faut plutôt se laisser aller à l’humour noir et lubrique du film, au mélange des genres et des sexes. La mécanique narrative n’est pas toujours parfaite, et Darroussin en met une couche de trop dans la déglingue blasée, mais Nicloux retrouve son sens de la mise en scène atmosphérique en y associant un vrai tempo comique. On se croirait en train de regarder un Agatha Christie dialogué et filmé par le Bertrand Blier de la grande époque — beau compliment, non ? Christophe Chabert

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Les Grandes Personnes

ECRANS | D’Anna Novion (Fr, 1h24) avec Jean-Pierre Darroussin, Anaïs Demoustier…

Dorotée Aznar | Vendredi 7 novembre 2008

Les Grandes Personnes

Albert, père célibataire un rien trop protecteur, emmène sa fille Jeanne en vacance en Suède. Une fois arrivée, la famille décomposée se rend compte qu’elle va devoir cohabiter avec la propriétaire de la maison louée pour leur séjour et son amie française, suite à un malentendu. Tandis que Jean-Pierre Darroussin s’engonce dans le registre de bougon lunaire qui lui sied si bien au teint, Anaïs Demoustier tente de se soustraire à sa férule pour vivre sa vie d’ado. Une fois son socle narratif installé, Anna Novion opte de façon dommageable pour la demi-mesure : le récit ne sortira jamais des sentiers battus et s’acheminera vers son attendue conclusion, les confrontations entre les personnages s’opèreront sur un mode ludique mais toujours fugace, et le film ne se départira jamais de son statut de chronique évanescente en mode mineur, d’où émerge trop rarement une belle mélancolie. FC

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Cliente

ECRANS | de et avec Josiane Balasko (Fr, 1h45) avec Nathalie Baye, Éric Caravaca…

Christophe Chabert | Mardi 23 septembre 2008

Cliente

Une quinquagénaire friquée se paie un gigolo trentenaire, marié et dans la dèche ; voilà un sujet qui convenait parfaitement à Josiane Balasko. Pour preuve : elle l’avait déjà traité dans un bouquin éponyme, faute de trouver des producteurs assez courageux pour le porter directement à l’écran. Plus personnel que son précédent et désastreux L’Ex-femme de ma vie, Cliente n’en est pas moins raté. Un ratage latent plus que criant, le film se contentant d’accumuler des scènes assez convenues et platement filmées, des dialogues pimentés de mots d’auteur pas toujours heureux jusqu’à un dernier tiers franchement laborieux. Ce qui manque pour que la sauce prenne, c’est le désir : les rapports Baye-Caravaca ne sont jamais charnels, alors qu’ils ne sont, au départ du moins, rien d’autre, et tout le trouble qui devrait en découler en est annihilé. Seule la description d’une banlieue multiraciale qui ne pose pas de problème à ceux qui y vivent apporte un peu de chaleur à un film étrangement désincarné et lointainement ennuyeux.CC

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