Festival Lumière : à la revoyure !

Cinéma de Patrimoine | « Défiez-vous des premiers mouvements, écrivait Casimir de Montrond. Ils sont presque toujours bons. » Si les artistes revendiquent volontiers une part de spontanéité dans l’acte créatif, quid du premier regard porté sur une œuvre — en particulier de cinéma ? Est-il toujours définitif, ou bien supporte-t-il d’être… revu ?

Vincent Raymond | Mercredi 7 octobre 2020

Photo : © DR


On ne saura jamais par quelle subtile alchimie un film accède au statut de classique. Grand maître et vicieux comparse, le temps ne fait pas tout à l'affaire : d'antiques bobines, jadis prisées par des cohortes de spectateurs, peuvent aujourd'hui se dissoudre dans les abîmes de l'oubli quand d'autres, superbement ignorées à leur époque, jouissent enfin d'une considération éternelle… enfin, dans les limites toutes relatives et sans cesse révisées de l'éternité. Si le "goût de la beauté" ou le "plaisir des yeux" pousse les cinéphiles dans une quête infinie d'œuvres nouvelles, ces Sisyphe modernes hésitent rarement, lorsque l'occasion leur est donnée, à revoir un film — à condition qu'il ne leur ait pas laissé de souvenir d'une émotion tiède. Pour retrouver l'enthousiasme de la première vision. Pour laisser une seconde chance. Pour voir, simplement.

Sections parallèles

Festival de re-vision générale, Lumière fait se télescoper dans un maelström d'images et de visages, toutes les strates de l'Histoire du cinéma, sans exclusive ni distinction. S'il permet à travers ses grandes sections de revisiter des zones biens circonscrites, il offre en sus des circuits parallèles composés par le hasard. Le Festival n'ignore pas l'existence de ces chemins de traverse : n'a-t-il pas mis au jour un parcours cinéma de genre en soulignant la programmation conjointe de The Amusement Park de George A. Romero (1973), The Wicker Man de Robin Hardy (1973), Chromosome 3 de David Cronenberg (1979) et Teddy de Ludovic & Zoran Boukherma (2020) ? D'autres combinaisons sont possibles. Ainsi peut-on rejouer le Festival de Cannes 2005, face à L'Enfant des Dardenne, A History of Violence de Cronenberg avec Viggo Mortensen et Peindre ou Faire l'amour des Larrieu avec Sabine Azéma. Ou bien se composer un programme de films représentant Lyon et son agglomération à travers les années, des Dents longues de Daniel Gélin (1953) à Passion simple de Danielle Arbid (2020) ou Un triomphe d'Emmanuel Courcol (2020). À moins que l'on ne choisisse de se situer devant une rétrospective de films de guerre qui, soit dépeignent des conflits historiques et leurs conséquences (Loin des hommes de David Oelhoffen, Le Patient anglais d'Anthony Minghella, Au crépuscule de Sharunas Bartas, Des hommes de Lucas Belvaux, Le Guépard de Luchino Visconti…), soit en inventent une à des fins métaphoriques (La Planète des singes de Franklin J. Schaffner) soit l'utilisent comme toile de fond d'une fantaisie d'aventures (Fanfan la Tulipe de Christian-Jaque).

Revoir, c'est aussi dire “ouïe“, donc réentendre. Des bandes originales, bien sûr, ou des chansons marquantes comme Il était un Petit Navire dans La Grande Illusion de Renoir ou Les Enfants du Pirée pour Jamais le dimanche de Jules Dassin. C'est écouter à nouveau ces dialogues que l'on connaît par cœur pour les avoir avalés des dizaines de fois à la télévision, retrouver leur musicalité native dans l'acoustique d'une salle : la tirade du Président, les punchlines d'Un taxi pour Tobrouk ou du Cave se rebiffe, les saillies miraculeuses des Tontons flingueurs ou de Ne nous fâchons pas comme les insinuations comminatoires de Maigret tend un piège ou de Garde à vue ; bref, cette langue dans tous ses états que Michel Audiard inventa comme on invente un trésor et dont nous sommes tous aujourd'hui les heureux légataires.

Revoir, c'est tout ça en double ; alors pourquoi diable se priver du bonheur de ce sentiment de déjà-vu ?

Festival Lumière
Dans tous les cinémas de la Métropole de Lyon du samedi 10 au dimanche 18 octobre


Premier écrin, dernier (grand) écran

Voué au cinéma de patrimoine, le festival Lumière jouit chaque année d'un redoutable privilège que nombre de cinéphiles apprécient (et que les absents envient) : accueillir une poignée d'avant-premières. Souvent prestigieuses, leur nombre toutefois reste en général discret au regard de l'ensemble de la programmation. Se déroulant dans le contexte que l'on sait, l'édition 2020 a fait voler les tabous : après Deauville et Angoulême — avant Cannes à la fin du mois —, Lyon devient pendant dix jours une annexe de luxe de la Croisette en recevant sur ses tapis rouges 23 films “labellisés“ Sélection officielle, ainsi que de nombreuses équipes. Mais pas seulement.

En sus de cette collection cannoise, Lumière s'offre pour la troisième fois un Lion d'Or vénitien avec Nomadland de Chloé Zhao et surtout On the Rocks, le très attendu nouveau long-métrage de Sofia Coppola dans lequel elle retrouve Bill Murray. Outre le fait qu'elle reconstitue le binôme de Lost in Translation et de A Very Murray Christmas, cette production n'a en théorie pas vocation à être diffusée en salles puisque destinée à AppleTV+. Après The Irishman ou Roma, le festival parvient donc à obtenir des plateformes de streaming ce qu'elle abhorrent : des projections en public — c'est bien le moins pour la ville de naissance du Cinématographe Lumière.

Espérons que la liste des “plateformisés“ ne s'allonge pas dans les prochains jours : une rumeur persistante venue d'Outre-Atlantique promet au nouveau Pixar, Soul, de connaître le destin de Mulan sitôt sa présentation lyonnaise effectuée en atterrissant directement sur Disney+. Confrontée à des difficultés dans sa branche tourisme, la maison-mère Disney qui vient de licencier massivement (28 000 emplois supprimés dans les parcs d'attractions aux États-Unis) mise davantage sur l'exploitation en ligne que sur les salles. Jusqu'a février dernier, l'écran d'argent lui a pourtant rapporté beaucoup d'or…


Ghibli ouvre un nouveau volume

Coup de tonnerre dans le monde de la japanimation ! Fondé par Takahata et Miyazaki et berceau de Totoro (son emblème), le Studio Ghibli était jusqu'à présent indissociable des procédés traditionnels ; or voici que sa nouvelle production Aya et la Sorcière a été entièrement réalisée en 3D et en images de synthèses — à l'instar du Lupin III sorti sur les écrans cette semaine. Intégré dans la Sélection Officielle cannoise, ce long-métrage destiné dans son pays aux téléspectateurs de la NHK, est promis partout ailleurs à une double curiosité : découvrir d'une part une petite révolution autant philosophique qu'esthétique ; de l'autre le nouveau film signé Goro Miyazaki, avec la complicité de son père Hayao — alors qu'ils ont longtemps été en froid. Et pas la peine d'attendre que sa sortie soit datée : sa grande première est prévue le dimanche 18 à 10h30 au Pathé Bellecour.

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Viggo Mortensen passe derrière la caméra, on en a parlé avec lui pendant le Festival Lumière

Falling | Le comédien aux mille talents vient de signer son premier long-métrage en tant que cinéaste, qu’il a présenté en première française durant le Festival Lumière à Lyon. Une histoire de famille où l’attachement et l’oubli se livrent un duel sans ménagement. Rencontre.

Vincent Raymond | Mercredi 4 novembre 2020

Viggo Mortensen passe derrière la caméra, on en a parlé avec lui pendant le Festival Lumière

Comment se fait-il que ce soit cette histoire en particulier que vous ayez racontée pour votre premier film — car vous avez écrit plusieurs scénarios avant de réaliser Falling ? Viggo Mortensen : Je suppose que je voulais me souvenir de mes parents — de ma mère, pour commencer —, pour le meilleur et pour le pire comme tout le monde. Même si c’est devenu une histoire père/fils, l’inconscient de leur combat repose sur une différence d’opinion autour de leurs souvenir de leur femme et mère. Elle reste, à mon avis, le centre moral de l’histoire. Et c’est très important pour moi le casting de la mère, Gwen. Hannah Gross était parfaite, géniale : même si elle n’est pas là tout le temps, elle est là. Mais la raison pour laquelle j’ai fait mes débuts comme réalisateur et scénariste avec cette histoire, c’est parce que j’ai trouvé l’argent (sourire). J’avais essayé plusieurs fois, il y a 23-24 ans, avec un autre scénario, au Danemark, j’avais 20-30% du budget, mais pas davantage. Au bout du compte, je pense que c’était mieux que j’attende,

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