On voit ce qu'on aime

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 4 janvier 2012

Le paysage n'existe pas, pas à l'état naturel en tout cas. Il s'agit d'une invention des peintres européens autour du XVIe siècle. «Tant que l'homme fixe le ciel, il ne regarde pas la terre ni les autres hommes. Paysages et visages profanes apparaissent à peu près au même moment dans la peinture occidentale, car on n'aime pas ce qu'on voit mais on voit ce qu'on aime» écrit Régis Debray. La galerie Descours nous invite à nous détourner des lubies transcendantales pour "ancrer" notre regard dans les cieux, les forêts et les terres de quelques peintres du XVIIe au début du XXe siècle. L'accrochage, sobre et sans prétention, confronte dans une première salle quelques réalisations lyonnaises (signées Grobon ou Janmot par exemple) à celles de leurs collègues nord-européens, nettement plus romantiques. On découvrira là par exemple la très belle Prairie à Saint-Ouen d'Antoine Chintreuil avec ses lumières ambiguës de crépuscule et cette étrange émotion induite par une grande économie de moyens et de motifs. Dans la deuxième salle, on pourra notamment revoir l'un des très rares paysages de Cretey et une grande toile de Hubert Robert. Une ultime salle regorge de véritables trésors tels un superbe et très petit paysage de ruines de Courbet, une vue de la Villa Médicis signée Caillebotte et une surprenante marine d'Antoine Séon, marine qui confirmera encore que le paysage est une formidable machine à rêver, un théâtre du regard.
Jean-Emmanuel Denave

 

 

Paysages, de Dughet à Caillebotte, à la galerie Michel Descours jusqu'au 28 janvier

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Vincent Raymond | Mercredi 8 juillet 2020

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Parasite de Bong Joon-ho ayant par son succès international vaincu les ultimes réticences du grand public à l’égard du cinéma coréen, l’heure est venue pour cette production des plus fécondes de toucher ses dividendes. Pourquoi s’en priver ? Thriller patchwork aux accents tarentinesques, Lucky Strike peut capitaliser sur l’aura de Parasite dans le registre “policier à emboîtements et retournements de situations multiples“ : Kim Yong-hoon ne se prive pas d’entremêler plusieurs fils dans son intrigue, faisant se croiser temporalités et protagonistes autour d’un seul enjeu universel : récupérer de l’argent. Un argent qui sent mauvais puisqu’il est illicite ; obtenu par corruption, usure, trafic, escroquerie, meurtre, vol, chantage, héritage… Un argent caché dans une sacoche de luxe et qui attire la mort comme une bouse le scatophage du fumier. Par sa composition chapitrée, la propension des demi-sels de l

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Roulant vers chez lui, Jung-Soo emprunte un tunnel routier tout neuf qui s’effondre et l’ensevelit. Miraculeusement relié au monde grâce à son téléphone — et à un réseau dont l’efficacité laisse, sinon rêveur, à tout le moins envieux —, le malheureux automobiliste attend qu’on vienne le secourir. Il devra s’armer de beaucoup de patience… Kim Seong-hun ne s’embarrasse d’aucune fioriture : l’accident survient en effet durant les dix premières minutes ; une sacrée gageure lorsque l’on sait qu’il doit rendre captivantes les presque deux heures suivantes avec un type littéralement prisonnier d’une montagne, vomissant gravats et poussières. Au pari narratif s’ajoute un défi de réalisation : comment faire exister le décor d’un espace clos et aveugle ? Quelles ressources trouver pour faire rebondir le suspense et son corolaire, l’espoir ? Titillant avec une perversité consommée ses spectateurs claustrophobes (sans compter ceux qui ne le sont pas encore), le cinéaste joue avec la peur primale du noir et détourne le minimalisme en travaillant la profondeur… sonore, ainsi que le contraste grâce au “monde du d

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À Archipel, Centre de Culture Urbaine, jusqu'au 5 mars, l'on peut découvrir une intéressante et didactique exposition consacrée aux mutations des paysages européens contemporains. Avec, par exemple, ces nouvelles terres agricoles aux portes des grandes villes italiennes, ces ruines de chantiers abandonnés en Espagne ou de zones pavillonnaires en France, ces grandes prairies aménagées pour les urbains en manque de verdure....

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Pascale Clavel | Mardi 3 novembre 2015

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C'était l’occasion rêvée pour le Grame d’être au coeur de l'actualité, visible et investi. Son directeur, James Giroudon, a en effet scellé des liens durables avec la Corée depuis fort longtemps, donnant à entendre au public lyonnais à maintes reprises la grande diversité de sa musique. Cette saison, le pari est encore plus étonnant. On connaît du Grame son foisonnement d’idées novatrices, la richesse de ses rencontres, l'exigence de ses recherches sur des mondes insoupçonnés. Pour l’année de la Corée en France, il entend mettre en perspective la culture musicale traditionnelle et la création contemporaine des deux pays. Du 6 au 20 novembre, c’est un parcours quasi initiatique qui nous est ainsi proposé, en cinq rendez-vous dans trois lieux coutumiers de ce type de décloisonnement. Contrepoint C’est au TNG -Les Ateliers que tout commence, avec Un chemin de sable blanc de Marie-Hélène Bernard. Une oeuvre singulière pour chanteuse de pansori, percussions et création vidéo pensée comme une rêverie. Genre musical emblématique de la Corée, reconnu "Patrimoine mondia

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Hard Day

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Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Hard Day

On le pensait anesthésié par des expériences limites genre J’ai rencontré le diable, mais non ; le polar sud-coréen se porte bien, même s’il provoque aujourd’hui moins de frissons qu’il y a dix ans. La preuve avec ce Hard Day, premier film de Kim Seong-hun, d’une efficacité tout de même redoutable. La recette est pourtant toujours la même : plonger les codes du genre dans un bain trouble fait d’humour et de violence où les personnages ont autant à faire face à des périls extraordinaires qu’à des problèmes tout à fait ordinaires. Là où Hard Day apporte une touche d’inédit par rapport à des œuvres déjà classiques comme The Chaser ou Memories of Murder, c’est en faisant de son protagoniste Ko Gung-su un type qui a depuis longtemps jeté par-dessus bord tout repère moral. Son rôle de flic lui permet avant tout de superviser un vaste détournement de fonds avec ses collègues aussi pourris que lui. Et lorsqu’un soir,

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Aux frontières du visible

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Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 30 octobre 2008

Aux frontières du visible

C’est en silence que je me suis rendu à Oswiecim… Je ne sais pas ce qui pousse un photographe à se rendre aux frontières du visible ; en tout cas, il s’agit bien précisément pour ma part d’une quête où la photographie se révèle à nouveau peu à peu, se glissant obstinément là où on la rejette. Sincères sans être fragiles, les images se fabriquent presque d’elles-mêmes. Je le pense, écrit Emmanuel Berry. Après avoir visité les camps d’extermination d’Auschwitz Birkenau, l’artiste a décidé d’en photographier les abords immédiats, les alentours presque anodins : quelques maisons isolées, quelques bosquets, une rivière, un champ, un wagon abandonné, un cimetière, un parc, un saule pleureur… Ses images en noir et blanc de petit format sont précises, pudiques, sereines, toujours dépouillées de toute présence humaine, et rappellent l’esthétique d’un Walker Evans. Pour autant, il ne s’agit pas ici de documenter un lieu, mais d’interroger les frontières du visible. Au début de l’exposition, une première photographie montre un étroit fossé séparant en deux une étendue champêtre. Et le regard ne cessera ensuite de croiser des lignes droites ou diagonales (rails, routes, chemins, li

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