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Manège de cristal

Mais pourquoi diable vous inciter à aller au Musée d’art contemporain alors que deux des trois artistes exposés en ce moment y proposent des œuvres sans grand intérêt ? Pour découvrir un drôle d’énergumène, Gustav Metzger, incorruptible défenseur d’un art autodestructif et auto-créatif. Jean-Emmanuel Denave
le Jeudi 21 février 2013 par

Manège de cristal

Mais pourquoi diable vous inciter à aller au Musée d’art contemporain alors que deux des trois artistes exposés en ce moment y proposent des œuvres sans grand intérêt ? Pour découvrir un drôle d’énergumène, Gustav Metzger, incorruptible défenseur d’un art autodestructif et auto-créatif. Jean-Emmanuel Denave
le Jeudi 21 février 2013 par Jean-Emmanuel Denave

Manège de cristal

Crédit Photo : Blaise Adilon

Gustav Metzger, Huang Yong Ping et Latifa Echakhch

"Supportive 1966-2011" et "Amoy/Xiamen"
Musée d'Art Contemporain Cité Internationale, 81 quai Charles de Gaulle Lyon 6e

Jusqu'au 14 avril 2013, du mer au dim de 11h à 18h

voir les salles et horaires

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LL'IAC vous emmène aux frontières du réel

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Latifa Echakhch (née au Maroc en 1974) détient un curriculum vitae dont rêvent bien des étudiants en écoles d’art : son diplôme à peine en poche, la jeune femme a multiplié les expositions collectives (dont la Biennale de Lyon en 2009) et personnelles, rejoint la très branchée galerie parisienne Kamel Mennour (à l'instar de Huang Yong Ping, exposé comme elle au Musée d'Art Contemporain depuis le 15 février) et vient d’être nommée comme lauréate potentielle du prestigieux Prix Marcel Duchamp ! C’est donc peu dire qu’on attendait beaucoup d'elle. On aurait pu se laisser aller aux charmes de l’intéressée et de son discours quand, patatras, pris d’un réflexe professionnel, on se mit à comparer les paroles aux actes.

"À côté" du récit de l’histoire complexe des soldats marocains qui combattirent aux côtés de Franco pendant la Guerre civile espagnole, on vit quelques pierres et quelques cartes éparpillées sur le sol ; "à côté" d’une jolie fable sur une île où des oiseaux rares sont protégés, on découvrit des cerfs-volants bricolés accrochés aux cimaises du lieu.

Latifa Echakhch a une sensibilité évidente pour l’histoire, les croisements du passé et du présent, les échos entre les mémoires et les signes, dont elle pourrait peut-être faire des livres passionnants. Ses travaux plastiques, eux, s’avèrent malheureusement d’un intérêt limité et d’une aridité déconcertante. Même ses quatre-vingt chapeaux melons dispersés sur le sol, remplis d’encre noire et évoquant Magritte ou Chaplin, ne nous font ni chaud ni froid. Quand on ne se pince pas de rire lorsque l’artiste déclare rendre hommage, à travers cette installation, aux poètes qui ont de l’encre dans la tête. Sans le cocon de la signification et de la référence entourant les œuvres, le visiteur ne verra que quelques bricoles disséminées au sol ou sur les murs et, surtout, le sol et les murs du musée eux-mêmes.

Programme synthétique

À l’étage suivant, l’artiste chinois Huang Yong Ping passe à la vitesse supérieure. Éléphant et reproduction d’échoppe chinoise grandeur nature, porte-bouteille géant façon Marcel Duchamp croisé avec une déesse aux mille bras, Bouddha se faisant bouffer les tripes à la Prométhée par quelques vautours naturalisés… On en prend plein les yeux dans un premier temps et l’on savoure ces hybridations monumentales, drolatiques et provocatrices entre les religions, les cultures, les époques… On s’arrêtera même longtemps devant sa chimère à tête de loup et corps de crocodile s’apprêtant à dévorer un Christ-hameçon au bout d’une  ligne de pêche tendue par une déesse chinoise ! Une installation, avouons-le, impressionnante.

Acteur du mouvement "Xiamen Dada", qui a pour devise «Le zen est Dada, Dada est le zen», Huang Yong Ping déclare avoir beaucoup appris de Duchamp, redécouvrant avec lui «les objets quotidiens, regardant différemment ce qui me semblait "habituel", "l’ordinaire" devenant tout à coup source d’inspiration pour moi». En 1989, lors de la célèbre et désormais historique exposition Les Magiciens de la terre au Centre Pompidou, l’artiste avait passé dans trois machines à laver des livres sur l’art chinois et l’art occidental avant d'en exposer le résultat : de la pâte à papier informe. Au MAC, il renouvelle la formule en y lavant trois tonnes de journaux d’information gratuits. Le procédé résume bon nombre de ses œuvres : brasser des signes et des symboles jusqu'à obtenir une sorte de bouillie du sens.

Programme acide

Au troisième et dernier étage du musée, changement de décor : dans l’obscurité on découvre d’abord les cinq manifestes de l’artiste d’origine allemande Gustav Metzger. Né en 1926 à Nuremberg, Gustav Metzger s’est exilé en Angleterre en 1939, échappant aux camps d’extermination nazis où périrent les autres membres de sa famille. Flirtant avec les mouvements de l’Actionnisme viennois et Fluxus (mais sans jamais en être un acteur patenté), l’artiste a placé au cœur de son œuvre, notamment marquée par la Seconde Guerre mondiale, l’idée d’expérience limite.

Une expérience qui se décline chez lui en art autodestructif puis en art auto-créatif. «L’art autodestructif rejoue l’obsession de la destruction qui frappe les individus comme les peuples. L’art autodestructif démontre le pouvoir donné à l’homme d’accélérer les processus de désintégration de la nature et de les provoquer. L’art autodestructif reflète le perfectionnisme compulsif des manufactures d’armes – la perfection jusqu’au point de destruction.», écrivait-il en 1960. Un an plus tard, Gustav Metzger projettait de l’acide sur plusieurs toiles en nylon, les faisant disparaître en une vingtaine de minutes.

Chantre de la contre-culture, figure de l’underground londonien - il réalisa notamment des projections psychédéliques pour les concerts des Who ou des Cream, l’artiste est aussi un créateur intransigeant et radical. «Un art de conscience et d’extrême sensibilité. Nous évacuons l’art des galeries et des musées. L’artiste doit détruire les galeries d’art. Institutions capitalistes. Zones d’imposture», assène son quatrième manifeste en 1962.

Programme libre

Cinquante ans plus tard, Metzger a mis un peu d’eau dans son vin en produisant pour le Musée d’Art Contemporain une installation dont la genèse remonte à 1965. Soit le moment où son art autodestructif se double d’un art auto-créatif («art du changement, du mouvement et de la croissance») et de premières expérimentations autour d’une œuvre auto-générative réalisée à partir de cristaux liquides. Sur plusieurs grands écrans, des projections montrent de tels cristaux liquides réagissant à la chaleur et évoluant, dans leurs formes et leurs couleurs, selon des processus incontrôlables.

Avachis sur un gros pouf noir, nous découvrons, fascinés, des mouvements de tâches, de traces et de formes quasi cellulaires, des brillances, des méandres mouvants… Des "paysages" biologiques qui pourraient être aussi quelques fresques écaillées se régénérant peu à peu. D'une simplicité confondante (malgré son utilisation de techniques avancées), cette installation efface d'un coup l’accumulation de signes ou les jeux de symboles un peu lourdauds vus dans les deux expositions précédentes.

Ici le sens laisse place à la sensation, tout en évitant le piège de l’art pour l’art, Metzger se faisant le témoin de son temps et créant avec les sciences et les techniques de son époque. Avec lui, l’art ne représente pas avec distance l’histoire ou la vie, mais entre en écho et en «empathie alchimique» avec les flux et les devenirs historiques et vivants.

Gustav Metzger, Huang Yong Ping, Latifa Echakhch
Au Musée d'art contemporain, jusqu’au dimanche 14 avril

Tags  • Gustav+Metzger • Huang+Yong+Ping • Latifa+Echakhch

Latifa Echakhch (née au Maroc en 1974) détient un curriculum vitae dont rêvent bien des étudiants en écoles d’art : son diplôme à peine en poche, la jeune femme a multiplié les expositions collectives (dont la Biennale de Lyon en 2009) et personnelles, rejoint la très branchée galerie parisienne Kamel Mennour (à l'instar de Huang Yong Ping, exposé comme elle au Musée d'Art Contemporain depuis le 15 février) et vient d’être nommée comme lauréate potentielle du prestigieux Prix Marcel Duchamp ! C’est donc peu dire qu’on attendait beaucoup d'elle. On aurait pu se laisser aller aux charmes de l’intéressée et de son discours quand, patatras, pris d’un réflexe professionnel, on se mit à comparer les paroles aux actes.

"À côté" du récit de l’histoire complexe des soldats marocains qui combattirent aux côtés de Franco pendant la Guerre civile espagnole, on vit quelques pierres et quelques cartes éparpillées sur le sol ; "à côté" d’une jolie fable sur une île où des oiseaux rares sont protégés, on découvrit des cerfs-volants bricolés accrochés aux cimaises du lieu.

Latifa Echakhch a une sensibilité évidente pour l’histoire, les croisements du passé et du présent, les échos entre les mémoires et les signes, dont elle pourrait peut-être faire des livres passionnants. Ses travaux plastiques, eux, s’avèrent malheureusement d’un intérêt limité et d’une aridité déconcertante. Même ses quatre-vingt chapeaux melons dispersés sur le sol, remplis d’encre noire et évoquant Magritte ou Chaplin, ne nous font ni chaud ni froid. Quand on ne se pince pas de rire lorsque l’artiste déclare rendre hommage, à travers cette installation, aux poètes qui ont de l’encre dans la tête. Sans le cocon de la signification et de la référence entourant les œuvres, le visiteur ne verra que quelques bricoles disséminées au sol ou sur les murs et, surtout, le sol et les murs du musée eux-mêmes.

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Une expérience qui se décline chez lui en art autodestructif puis en art auto-créatif. «L’art autodestructif rejoue l’obsession de la destruction qui frappe les individus comme les peuples. L’art autodestructif démontre le pouvoir donné à l’homme d’accélérer les processus de désintégration de la nature et de les provoquer. L’art autodestructif reflète le perfectionnisme compulsif des manufactures d’armes – la perfection jusqu’au point de destruction.», écrivait-il en 1960. Un an plus tard, Gustav Metzger projettait de l’acide sur plusieurs toiles en nylon, les faisant disparaître en une vingtaine de minutes.

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Avachis sur un gros pouf noir, nous découvrons, fascinés, des mouvements de tâches, de traces et de formes quasi cellulaires, des brillances, des méandres mouvants… Des "paysages" biologiques qui pourraient être aussi quelques fresques écaillées se régénérant peu à peu. D'une simplicité confondante (malgré son utilisation de techniques avancées), cette installation efface d'un coup l’accumulation de signes ou les jeux de symboles un peu lourdauds vus dans les deux expositions précédentes.

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