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Rien n'aura eu lieu que le lieu

Article publié le Jeudi 2 février 2012 par Jean-Emmanuel Denave Petit Bulletin n°653 consulté 1570 fois

Pour 365 jours, Olivier Rey et Julien Ribeiro ouvrent dans un ancien lavoir le «Club Théâtre», un espace de spectacle vivant transversal. Ni une friche bordélique, ni une institution trop policée, soit exactement l'aventure un peu floue qui manquait à Lyon. Un lieu chargé d'histoire... Jean-Emmanuel Denave

 • Club theatre • Lavoir • Olivier Rey • Julien Ribeiro

Un grand bac central, deux batteries de lessiveuses en métal gris alignées le long des murs principaux, une dominante de béton austère... C'est dans un ancien lavoir public des pentes de la Croix-Rousse que le Club Théâtre d'Olivier Rey et Julien Ribeiro (avec l'appui de Nathalie Perrin-Gilbert, maire du 1er arrondissement à Lyon) élira domicile un an durant pour proposer, 20 à 25 soirs par mois, spectacles (danse et théâtre), concerts, «crêpes party», soirées, festivals (du jeu vidéo indépendant, du cinéma porno, des lectures théâtrales électroniques...). Le modèle ? La Factory ouverte à tous les vents artistiques de Warhol, ou les théâtres berlinois où l'on peut tout aussi bien voir une pièce, boire une bière et danser... Et, réfléchissons un peu, ce Lavoir pourrait bien incarner ce que Michel Foucault désignait du nom d'hétérotopie, soit «ces contre-espaces, ces utopies situées, ces lieux réels hors de tous les lieux. Par exemple, il y a les jardins, les cimetières, il y a les asiles, il y a les maisons closes, il y a les prisons, il y a les villages du Club Méditerranée, et bien d'autres».

De la bête à la scène

Toujours avec Michel Foucault, faisons un bout de généalogie de ce Lavoir de l'impasse Flesselles. Le bâtiment des années 1930 fait partie d'un ensemble plus vaste avec des Bains douche (toujours en activité) et un groupe scolaire. L'idée, datant de la fin du XIXe siècle, était de donner les moyens à la classe ouvrière de devenir propre dans son corps et ses vêtements, voire dans sa tête (l'école). Soit tout un symbole des politiques hygiénistes et du bio-pouvoir, obnubilés par la vigueur d'une population et la santé de chaque individu. Lyon avec ses maires médecins (Augagneur, Gailleton) fut une cité de pointe en la matière. La lutte contre les miasmes et les épidémies préoccupa les édiles dès les années 1880-1890. Autre lieu emblématique datant lui aussi des années 1930 : la construction du quartier de Gerland, avec la Halle Tony Garnier, abattoir éloigné du centre ville (pour lutter contre les miasmes toujours), et son stade pour exercer son corps et remuer son organisme. Le Lavoir, la Halle Tony Garnier ? Deux lieux anciennement dévolus au bio-pouvoir, aujourd'hui reconvertis dans... la culture !

De la règle à son exception

Extrapolons et comptons combien de «lieux» dévolus au XIXe siècle aux ouvriers dans le cadre de leur travail et des préoccupations de santé ont depuis pris un virage résolument culturel. C'est par exemple le projet de la Confluence avec ses docks ouverts au loisir et à la culture (Musée des Confluences, Sucrière, galeries...), analogue à celui de l'Ile de Nantes où les anciens bâtiments des chantiers navals accueillent maintenant des Machines artistiques pour petits et grands. C'est, déjà depuis longtemps, d'innombrables sites industriels transformés en éco-musées, ou plus récemment la ville de Saint-Étienne qui construit sa nouvelle identité autour du design avec sa Biennale et sa toute nouvelle «Cité du design». Glissements progressifs de l'industrie à l'industrie culturelle, de la démocratie politique à ce que le philosophe Alain Brossat nomme «démocratie culturelle» : «dans une certaine mesure, la culture entendue comme dispositif global de mise en forme et de répartition a désormais pris le relais de l'usine, du bureau, du service militaire [à Lyon, c'est la reconversion des Subsistances par exemple, anciens greniers militaires] et du suffrage universel. La culture est désormais en premier lieu ce qui met la masse en forme, attribue sa place à chacun, donne forme et figure au vivant humain dans une population donnée». Alain Brossat continue : «La culture n'a certes pas les capacités d'une médecine sociale qui guérit, mais elle soulage, console... La culture est donc désormais ce qui est en premier lieu appelé à nous distraire de la douleur d'une existence descellée de toute espérance élevée, de toute finalité indiscutable, de tout idéal moral». C'est sans doute dans ce contexte très large que s'inscrit le modeste Lavoir et son projet hérérotopique des plus sympathiques. Avec ce défi toujours vivace : si la culture est devenue la règle aujourd'hui, l'art devrait en être l'exception.

Informations et programmation : www.leclubtheatre.fr

Crédits photo : DR

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VOS COMMENTAIRES (2)

  • Herbert (publié le Lundi 13 février 2012)
    Quoiqu’il en soit la dernière phrase de ton article « interpelle quelque part ».
    Il y a beaucoup à dire sur ce « l’art devrait en être l’exception » parce que c’est assez violent comme formule.
    Par exemple est-ce qu’un « chroniqueur culturel » devrait signaler ces exceptions ? Du genre « Attention contrairement à tout ce qu’on vous a présenté dans ce numéro qui n’était que de la « culture distrayante, ceci est vraiment de l’art ! ».
  • Herbert (publié le Vendredi 10 février 2012)

    Excuse-moi mais la définition de la culture que semble donner Alain Brossat est tout à fait détestable.
    Une culture qui nous « distrait » ? Mais de quoi ?
    Dans « Soleil Vert » de Richard Fleisher on passe des films « très beaux » aux vieux qui vont être transformés en biscuits.
    C’est ça la culture ?
 

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