Chantal Morel, l'exigeante

Théâtre | À l’occasion de la reprise de son "Pauvre fou !" au Théâtre Prémol, on a rencontré la metteuse en scène Chantal Morel, figure emblématique de la scène théâtrale grenobloise, pour l’interroger sur quelques dates fortes de son parcours.

Aurélien Martinez | Lundi 16 septembre 2013

Photo : François Jaulin


1997 : ouverture du Petit 38, quartier Saint-Laurent

En quittant le Centre dramatique national fin 1989, à cause d'un étouffement, d'un manque de compréhension, on a repris la compagnie jusqu'en 1994. On tournait beaucoup, et il y avait alors une vraie fatigue de tout le monde. Je pense qu'on était arrivés au bout de ce système : venir dans un lieu, jouer, se casser.

Une des personnes qui travaillait avec nous avant qu'on aille au CDNA avait pris cet endroit rue Saint-Laurent pour en faire un resto, mais ça n'a jamais marché. On est donc venus là, pour réfléchir. On s'est mis autour de la table, on a lu des textes, on a échangé. Un jour, je me suis mise à côté d'un comédien qui lisait un texte, et ça a été un véritable choc de le voir de si près… C'est hallucinant [l'architecture du lieu fait que l'on est à quelques mètres (voire centimètres) des comédiens – NDLR].

2005 : Fermeture du Rio, couvent Sainte-Cécile

C'était un relai exceptionnel. Le théâtre n'avait que comme souci d'avoir une dame devant un agenda pour nous donner les périodes disponibles. Du coup, on était renvoyés à comment l'on se débrouille chacun, une fois que l'on a l'outil – c'est-à-dire le lieu, un peu de technique, les costumes, les décors... Le reste – comment faire venir le public, l'intérêt du contenu… – était à la charge et la responsabilité de chaque compagnie. Après, le souci, c'est plus comment la fermeture a été faite.

Qu'un théâtre ferme, ce sont des choses qui arrivent… Mais là, symboliquement, vendre le théâtre dans lequel Georges Lavaudant a commencé, ça a été un geste très fort. Et puis le Rio était au centre-ville, avec la librairie, la boulangerie, l'église… : tout ce que l'on peut penser pour le quotidien. Le théâtre pouvait donc être quotidien, et non pas une chose exceptionnelle qui sépare. Cette situation géographique me semblait très importante à sauver, à défendre… Renvoyer le fait que la fermeture n'était pas grave parce qu'il allait se passer des choses au Théâtre de poche, où il est difficile de passer devant par hasard [il est au bout du cours Berriat – ndlr], était pour moi très dangereux…

2012 : Création du spectacle Pauvre fou !

J'ai été profondément et violemment choquée par Sarkozy. Avec ce qu'il s'était passé à la Villeneuve [le discours de Nicolas Sarkozy en 2010 – NDLR], l'inquiétude citoyenne est devenue oppressante. Et une inquiétude artistique aussi : ce qu'il a fait à la Villeneuve était une pure création, de la pure construction artificielle et fictive – ce qui, normalement, devrait être notre mission.

L'idée était de travailler à la Villeneuve comme on travaille ailleurs. On était partis sur En attendant Godot, mais très vite on a bifurqué sur Don Quichotte. Et on a associé les habitants, certains étant sur scène.

2013 : Annonce de la disparition du Centre national dramatique des Alpes, fusionné avec la MC2

Cette disparition est d'une logique glaçante mais incontournable. Au fil du temps, les missions des CDN se sont réparties en plein de choses différentes. Aujourd'hui, tout le monde a le souci de l'implantation, d'ouvrir les publics… Forcément, quand on est cinq sur la même mission, on patine…

Je pense que c'est le contenu des missions qu'il faut rediscuter, et les CDN pourraient avoir en charge non pas 360 soirées de divertissement par an, mais les textes les plus difficiles que l'on peut néanmoins rendre tout à fait accessibles.


Pauvre fou !

Adapté de Don Quichotte par Chantal Morel et son équipe, en collaboration avec dix habitants du quartier
Théâtre Prémol 7 rue Henri Duhamel Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Un "Chagrin d'Hölderlin" réconfortant par Chantal Morel

Théâtre | Dans le doux travail que livre Chantal Morel sur le poète Friedrich Hölderlin, il y a toute l’apprêté d'une époque corsetée. La déchirure est au cœur de cette très juste création.

Nadja Pobel | Mardi 27 février 2018

Un

Impossible, même les jours de grisaille, de ne pas voir en se promenant à Tübingen, cette tour jaune, lorgnant vers le Neckar depuis la rive. Elle est toujours lumineuse et reste le symbole majeur de cette cité magnifique du Bade-Würtemberg. De ce lieu, il n'est pourtant pas question dans Le Chagrin d'Hölderlin puisque le texte de Chantal Morel se clôt précisément au moment où commence l'enfermement chez le brave menuisier Ernst Zimmer. Durant 37 ans, Hölderlin occupera la pièce du haut, aujourd'hui modeste musée consacré à l'écrivain. Mais, peut-être Chantal Morel ne parle-t-elle en fait que de cela dans ce spectacle qu'elle a créé en janvier 2016 en quittant le Théâtre du Petit 38 (24 places !) qu'elle a occupé durant vingt ans. En retraçant chronologiquement la biographie de cet homme, elle dit en quoi il a perdu la raison. Orphelin de père à deux ans, en 1772, il est endeuillé par la disparition du deuxième mari de sa mère sept ans plus tard. Celle-ci, peu tendre, l'envoie rapidement en pension dans un collège religieux. « Ce trop aimant qui fut un enfant mal aimé » comme l'écrivait Charles Juliet dans une pièce a

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