Entrer dans le baroque

MUSIQUES | Imaginons un Festival baroque à entrées multiples. Imagions encore que le mélomane souhaite un petit coup de pouce pour arriver dans cet univers poudré avec un éclairage singulier. Imaginons enfin qu’il se laisse guider… Pascale Clavel

Dorotée Aznar | Vendredi 14 novembre 2008

Cette 26e édition du Festival de musique baroque ne s'enferme pas dans du baroque pur jus. Éric Desnoues, son directeur, se régale depuis un quart de siècle à casser les codes, à briser des tabous, à secouer un cocotier parfois poussiéreux. Jeu de miroir avec des allers-retours entre le XVIIe et le XXIe siècle, jeu de séduction, jeu d'esprit, il y en a pour tous. La recette de ce succès est simple : tout d'abord fidéliser un public qui se rend chaque saison avec goût et obstination à la Chapelle de la Trinité. Ensuite, offrir à ce public passionné un lieu chargé d'histoire. Pas moins de 64 saisons musicales se sont succédées dans la Chapelle au XVIIIe siècle. Rameau, Campra ont joué là et l'histoire étant têtue, la musique y revient de plus belle. Pour Éric Desnoues, c'est un impératif, le répertoire choisi doit se fondre dans le lieu. Il connait le travail des musiciens chercheurs qui, depuis trente ou quarante ans, retrouvent des partitions dans des bibliothèques, décapent les phrasés, refont des instruments baroques avec le diapason adéquat, le tempérament pour un lieu adapté. Le tour est joué si l'on sait mitonner une programmation efficace et surprenante à la fois. C'est ce qu'Éric Desnoues maîtrise à merveille, un sens de l'histoire musicale, une érudition artistique et une intuition pour reconnaître avant tout le monde le chef d'orchestre émergent, le contre-ténor qui fera fureur demain, l'instrumentiste révolutionnaire. Passez par ici…
Pour les mélomanes convaincus, friands de sons raffinés, amoureux des chœurs anglais dans ce qu'ils offrent de plus pointu comme de plus suranné, il serait bon d'aller entendre le Noël anglais par le King's Choir de Londres et son petit côté Quality Street. Ce chœur exceptionnel est constitué de jeunes chanteurs de 18 à 24 ans, tous étudiants en musicologie au King's Collège, tous dotés de voix merveilleuses, pratiquement célestes. Le chef d'orchestre David Trendell dirige ces chanteurs avec une grande exigence musicale et travaille sans relâche à construire un son très identifiable, à ciseler une homogénéité remarquable. Le public sort chaque fois ébloui de leurs concerts.Et moi par là…
Pour l'amateur non éclairé, celui qui n'est pas encore tout à fait convaincu de la contemporanéité de la musique baroque, qu'il se rassure, une soirée lui est spécialement dédiée, du sur mesure… Éric Desnoues est également un grand couturier. De L'Italie au Brésil est un spectacle qui traverse le temps de Monteverdi à Piazzola en passant par Vivaldi. Des bêtes de scène viendront transcender cette soirée puisque la soprano argentine Veronica Cangemi artiste à la voix miraculeuse sera accompagnée par le nouvel ensemble baroque Una Stella crée par le guitariste Philippe Spinosi. Éric Desnoues est toujours heureux du mélange des genres : «Une année, j'ai ouvert un Festival avec Les Vêpres de Monteverdi et j'ai clos avec un hommage à Piazzola. Les gens pensaient que j'allais couper le public en deux, que c'était une erreur majeure. J'étais alors déjà persuadé que ceux qui aiment Monteverdi aiment aussi Piazzola parce que c'est de la belle musique, bien écrite !». Quand le goût s'accompagne de curiosité, l'affaire est entendue. Au revoir ma cousine…
Que les mélomanes férus de musique baroque, ceux qui ne jurent que par les interprétations des années 80, se rassurent, cette saison offre de nombreuses valeurs sûres. Les authentiques, les purs pourront s'y retrouver avec l'Oratorio de Noël de l'indétrônable Bach et seront bouleversés par avance de savoir que l'évangéliste n'est autre que l'indétrônable Christophe Pregardien. Les inconditionnels baroqueux peuvent aussi se rendre à la Chapelle de la Trinité pour entendre la famille Hantaï interpréter avec grâce des Sonates en trio de Bach, Leclair, Rameau et Marais, ils seront comblésOn s'reverra.
Le mélomane baroqueux bien dans son temps doit se précipiter pour entendre le Stabat Mater de Vivaldi par Jean-Christophe Spinosi. Ce jeune chef d'orchestre sait faire parler de lui et provoque quelques passions assez justifiées. Il électrise, il agace, il bouscule mais il a surtout le mérite de relancer des débats intéressants autour de l'interprétation des œuvres baroques parfois passéiste, parfois avant-gardiste. Pour cette soirée, la présence du Contre-Ténor Philippe Jaroussky risque d'allumer le feu. Moment d'extase à ne pas rater.

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Maître Corboz…

MUSIQUES | Portrait / Ouverture du Festival de musique baroque par l’un des derniers dinosaures de la direction d’orchestre, Michel Corboz.

Dorotée Aznar | Vendredi 14 novembre 2008

Maître Corboz…

À 74 ans, ce chef hors norme traverse le temps musical faisant fi des modes, des genres, du bon goût et des critiques pour ne s’intéresser qu’à la chose musicale. Chaque année, il vient là avec joie, à la demande d’Éric Desnoues et la musique se fait dans une rare simplicité. Lorsqu’on lui demande ce qu’il lui reste d’essentiel à faire, Michel Corboz répond simplement «continuer». Cette réponse reflète assez bien la volonté immuable et indéfectible de faire de la musique quoi qu’il arrive, quelles que soient les tendances du moment. Sur la scène musicale depuis cinquante ans, Michel Corboz ne s’est jamais soucié de faire carrière, on sait même qu’il aurait été heureux simplement à diriger les offices dans un monastère. Cette simplicité a toujours donné à ses interprétations une sincérité déconcertante. Chez lui, pas de gros partis pris, pas d’extravagances, juste une honnêteté viscérale à jouer ce que le compositeur a écrit. Cette année, poussé toujours par la même envie de faire découvrir les œuvres de Bach les plus somptueuses, il dirigera la Messe en si mineur, immense, architecturalement parfaite et d’inspiration quasi divine. À la tête de son ensemble vocal et instrumental de

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Du plaisir de la programmation

MUSIQUES | Entretien avec Éric Desnoues, un directeur de Festival qui a su, chaque saison depuis 26 ans, créer un rendez-vous incontournable. Les plus grands baroqueux actuels y côtoient les musiciens émergents avec une fraîcheur inespérée et jouissive.

Dorotée Aznar | Vendredi 14 novembre 2008

Du plaisir de la programmation

Petit Bulletin : De quelles envies est né ce festival ?Éric Desnoues : J’ai pu répondre avec ce festival à la plupart de mes rêves les plus fous. Dès 1984, j’ai invité Michel Corboz qui a accepté immédiatement de venir avec l’Oratorio de Noël de Bach. Cet événement est de plus en plus visible et j’ai bien sûr envie qu’il dure. Si je prends par exemple les différents Contre-ténors qui ont jalonné le Festival, il est clair que les artistes se renouvellent. L’histoire a commencé avec Henri Ledroit puis Gérard Lesne, James Bowman et encore Andréas Scholl venu chanter des cantates de Bach. J’ai invité par la suite Philippe Jaroussky, le plus médiatique, la star. Comment le festival a pu se renouveler sans s’essouffler ?Je me suis posé beaucoup de questions pour le 25e anniversaire. Il y a toujours la même angoisse et la même jouissance mais finalement, ce moment a été une grande fête. J’ai été très heureux des concerts, les artistes ont donné tout ce qu’ils avaient, le public a été au rendez-vous, il y avait un monde fou. On n’avait pas connu un tel succès depuis plusieurs années. Quelles sont vos pépites, vos trouvailles pour cette nouvelle saison ?

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