Un Indien dans la ville

MUSIQUES | Fort d'un premier album chaudard baptisé "Sunny Side Up", Slow Joe & the Ginger Accident, mariage d'un lapin lyonnais et d'une carpe indienne, vient démontrer sur la scène du festival Plug & Play que derrière la belle histoire, il y a des talents dont il aurait été ballot que le destin ne les réunisse pas. Présentation de l'artiste, du festival et interview d'un autre de ses invités. Textes et entretien : Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 6 janvier 2012

Photo : © Richard Bellia


Il y a quelques années nous avions rencontré, à l'occasion d'un dossier du Petit Bulletin consacrée aux lauréats du regretté tremplin Dandelyon (parmi lesquels on trouvait également Coming Soon) un certain Cédric de la Chapelle. Cédric était alors le leader enflammé et roux de S., un groupe de rock français particulièrement hardcore et assez génial qui, s'il avait percé, aurait probablement rendu fou plus d'un référenceur Google. Plus calme à la ville, Cédric, qui nous avait reçu chez lui à la coule du côté de la place Sathonay, était alors prof de maths et, entre deux roulages de clopes et deux bières, ne semblait pas imaginer une seconde être un jour happé par le succès, cette Money MamaMoney talks, bullshit walks») chantée par Slow Joe & the Ginger Accident, le groupe dont il est aujourd'hui l'instigateur.

Dartford indien

Car entre temps, on connaît l'histoire, Cédric de la Chapelle est allé traîner son short de bain en 2007 sur une plage de Goa et comme dans un récit du Perceval de Kaamelott, y a croisé un vieux. Dans Kaamelott, c'est là que les choses auraient pris fin (le vieux serait mort ou quelque chose comme ça). Pour Cédric le Lyonnais, elles n'ont fait que commencer, pour lui comme pour le vieux : un certain Joseph Rocha passablement ratatiné par la vie et la dope, rabatteur pour des restaurants mais chantant comme un oiseau au pays des crooners. Les deux hommes, le vieux et le roux, tombent alors en amour musical. Cédric rentre en France mettre de la musique sur les maquettes qu'il a enregistrées de son pinson indien. Sans forcément imaginer la suite, qui se produit pourtant. Une tournée se met en branle et le buzz est parti. Ainsi naît Slow Joe & the Ginger Accident («Ginger» comme «rouquin» et «accident» pour rendre hommage au hasard). Avec une histoire pareille, difficile de ne pas faire baver les médias : Cédric et Joe Rocha, c'est digne de Keith croisant Mick sur le quai de la gare de Dartford un jour de 1960. D'ailleurs, Joseph Rocha est un peu un genre de Keith Richards indien sans la guitare. On l'imagine tout à fait jouer les boucaniers chancelants dans Pirates des Caraïbes et il semble qu'il y ait match quant à la quantité de drogues consommée en une vie par ces deux vieilles ganaches. Avec un tel chanteur, quasi septuagénaire, également croisement improbable de Sammy Davis Jr. (regard multidirectionnel) et d'acteur de comédie italienne des années 70 (vieille classe un peu froissée, faux lent de conviction) difficile de ne pas se faire remarquer dans une époque alors dominée par les baby-rockers (dont on est sans nouvelle). Qui plus est, l'homme ne risque pas de nous faire son premier bouton en concert.

Sunny Side Up

Restait à passer aux choses sérieuses et à dépasser le stade du hochet pour journalistes en mal d'anecdotes, à asseoir ce projet musical sur quelque chose de solide ; à savoir un album. Pour cela, pas d'autre choix que de faire venir Joe Rocha en France et d'enregistrer un disque digne de ce nom et des promesses entrevues. Musicalement, le résultat est tout simplement bluffant. Avec Sunny side up, qui frappe d'entrée d'un coup de Money mama soul punk à souhait, gorgé d'orgues jusqu'à la garde,  on n'est plus dans la maquette enregistrée à distance avec l'euphorie du gagnant à l'Euromillion de la vie. L'album, qui garde tout du long le souci d'un vintage pour autant jamais faisandé, est d'une richesse remarquable : oscillant entre crooning à la Elvis, rien de moins, sur Give me your love, et acidité tongue-in-cheeks à la Kinks-Seeds sur le fantastique Brunette blonde que les amateurs de Nuggets (les compilations, pas les beignets de poulets) devraient adorer. La voix exceptionnelle ou, devrait-on dire, le charisme vocal, de Joe Rocha – qui par moment n'est pas sans rappeler la nonchalance âcre et miaulante du grand Mark E. Smith de The Fall ! se balade en plein soleil comme un cabri lubrique et sautillant, serpente dans les rythmiques caoutchouteuses comme dans le jardin d'Eden d'un Paradis retrouvé, celui de sa jeunesse passée à imiter ses idoles. Qu'on le paie pour le faire à l'âge où tout le monde rêverait de couler des jours de retraite paisible à Goa n'est que justice. Comme n'est que justice la tournée effectuée en cette fin d'année dernière en Inde, histoire de voir si oui ou non on peut être prophète en son pays. Une chose est sûre, Joe Rocha, Lyonnais d'adoption que l'on peut voir régulièrement traîner ses guêtres place Sathonay, l'est dans son nouveau chez lui, prophète. Quant au fait que son mentor et bienfaiteur – qui confirme ici des talents de compositeur monstrueux et une culture musicale abyssale – se nomme «de la Chapelle», à chacun d'y voir le signe qu'il veut bien y voir : du destin ou d'une quelconque volonté divine à même de le façonner.

Slow Joe & the Ginger Accident, au festival Plug & Play dimanche15 janvier

"Sunny Side Up" (Believe)

 


Slow Joe - When Are You Comin Home (Clip... par Believe

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L'Odyssée d'Obi

Afro Trap | Demandeur d'asile nigérian de 33 ans, dont dix d'une invraisemblable errance entre l'Afrique et l'Europe, Obinna Igwe a fini par se poser et s'apprête à lancer une carrière de musicien dont il n'avait jamais osé rêver. Épaulé en cela par Cédric de la Chapelle, l'homme qui avait découvert Slow Joe. Il a accepté de nous raconter son histoire.

Stéphane Duchêne | Mardi 20 octobre 2020

L'Odyssée d'Obi

« J'ai grandi au Nigeria, à Abakliki ». Ainsi Obinna Igwe, dit "Obi", commence-t-il, assez logiquement pense-t-on, le récit d'une vie qui l'a mené jusqu'à Lyon. Mais, dans la seconde, il se raccroche à ses premiers mots et nous fait comprendre en une phrase ce qui porte les hommes et les femmes qui traversent les continents et les mers pour un peu d'espoir : « en fait je n'ai pas grandi au Nigéria, j'y ai survécu, c'est après que j'ai grandi ». Il a pourtant déjà 23 ans lorsqu'il quitte son pays. Sa vie est une histoire comme on en entend rarement, peut-être parce qu'on oublie un peu facilement de prêter l'oreille. C'est celle de milliers de migrants dont certains ne voient pas la fin du voyage. S'il est possible de survivre — et encore — dans le pays le plus peuplé d'Afrique — 203 millions d'habitants, 24 villes de plus d'1 million d'habitants —, la vie y est une chimère, la violence endémique, et l'école accessible à ceux qui ont un peu d'argent, à ceci près que personne n'en a. « Là-bas, il n'y a aucun espoir d'avenir, aucun rêve n'est possible » raconte Obi qui a perdu son père à l'âge de dix ans. L'espoir ne peut

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So Long, Slow Joe

Rock | C'est un communiqué de son ami, découvreur, mentor et guitariste Cédric De la Chapelle qui a annoncé la nouvelle. Slow Joe, chanteur de Slow Joe & the Ginger Accident, s'en est allé dans la nuit de dimanche à lundi. À Lyon depuis une dizaine d'années pour y vivre une carrière aussi tardive que spectaculaire, Joseph Manuel Rocha, avait passé plus de 60 ans dans son Inde natale. Il était pourtant sans doute l'un de nos rockers les plus lyonnais. Une figure familière et singulière, sympathique autant qu'énigmatique qui manquera beaucoup à ceux qui l'ont croisé, vu et surtout écouté chanter.

Stéphane Duchêne | Mercredi 4 mai 2016

So Long, Slow Joe

Il y a un vrai-faux dicton qui dit que, pour un Lyonnais, « est lyonnais toute personne ayant posé au moins une fois le pied sur le quai de le gare de Perrache. » Ceci valant particulièrement quand on est une personne célèbre, un artiste ou quelqu'un qui a réussi. Joseph Manuel Rocha était les trois. Et il était Lyonnais bien qu'ayant passé plus de 60 années en Inde à vivre mille vies, pas toujours rose. Il était Lyonnais, car il a vécu la dernière de ses mille vies à Lyon — dans les environs de la place Sathonay où il décédé dans la nuit de dimanche à lundi. Cette vie là a commencé quand le musicien Cédric de La Chapelle a repéré ce vieil homme à la voix de crooner sur une plage de Goa et décidé de l'emmener dans ses bagages, donnant par là-même naissance à Slow Joe (le surnom de Joseph) & the Ginger Accident. Une carrière débutée à 64 ans, des tas de concerts, un buzz médiatique important porté par cette belle histoire et le résultat musical de cette rencontre accidentelle qui accouchera aussi de deux albums, Sunny Side Up et Lost for love (le troisième était, selon Cédric De la Chapelle, en cours de finalisation et sera posthume).

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Saines découvertes

MUSIQUES | La vocation de Plug & Play, festival sis dans le microscopique Kraspek Myzik (60 places en bourrant bien) : «organiser un festival intra-muros (...)

Stéphane Duchêne | Vendredi 6 janvier 2012

Saines découvertes

La vocation de Plug & Play, festival sis dans le microscopique Kraspek Myzik (60 places en bourrant bien) : «organiser un festival intra-muros avec une programmation un peu plus poussée que d'habitude.» Pour Olivier Ferrier, programmateur, la priorité est de «soutenir la nouvelle scène lyonnaise, mais pas que, avec des entrées à 5€ et un système de pass». Une manière de continuer le travail effectué tout au long de l'année par la petite salle de la montée Saint-Sébastien. Mais aussi l'occasion de présenter des artistes plus reconnus comme Slow Joe, Fabio Viscogliosi ou même Les Marquises, «susceptibles eux d'évoluer dans de plus grandes salles» : «Slow Joe ce sera un peu particulier, en acoustique, avec des guests. On est vraiment content de l'avoir mais je préfère parler des groupes émergents». Comme par exemple Paloma, Vesper Land ou Erwan Pinard, trois artistes qui tiennent à cœur au programmateur. Le festival qui a eu la bonne idée d'investir une période plutôt pauvre en concerts, le mois de janvier, sera ainsi l'occasion de faire de véritables et très certainement étranges rencontres co

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Éloge de la lenteur

MUSIQUES | Musique / S’il n’y a plus d’âge pour partir à la retraite, il n’y a pas d’âge non plus pour en revenir. Slow Joe, 67 ans, en est sans doute l’exemple le (...)

Dorotée Aznar | Vendredi 5 mars 2010

Éloge de la lenteur

Musique / S’il n’y a plus d’âge pour partir à la retraite, il n’y a pas d’âge non plus pour en revenir. Slow Joe, 67 ans, en est sans doute l’exemple le plus criant. Des années que cet Indien né à Bombay vivait paisiblement à Goa au rythme, lent donc, du soleil et des petits boulots. Au rythme aussi des chansons qu’il interprétait pour son plaisir depuis des décennies. C’est au cours d’un voyage sur place que le musicien lyonnais Cédric de la Chapelle rencontre Joe le lent, tombe en arrêt devant son talent sexagénaire et l’enregistre a capella. De retour à Lyon, il compose la musique qui lui semble aller avec et deux ans plus tard, Slow Joe estomaque en improbable découverte des Transmusicales, accompagné d’un groupe mis au point par Cédric, The Ginger Accident. Entre album à venir et documentaire en préparation, le conte de fée est tel qu’on se pince presque pour y croire. Mais au-delà, il y a la musique. Et le fait est que, tout en ne gâtant pas l’histoire, elle se suffit à elle-même : Slow Joe chante comme Elvis soudainement téléporté dans le corps d’un Sammy Davis Jr croisé Gandhi. Pour Cédric de la Chapelle, même si l’intention n’était pas là c’est aussi l’occasion de prouv

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