Le temps de l'innocence

MUSIQUES | Croisement rêvé entre Melody Gardot et Björk, la Coréenne francophile Youn Sun Nah signe un nouvel album (d)étonnant, tout entier à la gloire de son énergie vocale, de son raffinement et d'un jazz libéré de toute contrainte, quoique habité et nourri de doutes. Christine Sanchez

Benjamin Mialot | Mercredi 10 juillet 2013

Dans sa langue maternelle, son prénom la dit innocente. Et c'est bel et bien sans malice que Youn Sun Nah a conquis, en à peine dix ans, l'ensemble de la planète jazz. À 43 ans, elle est aujourd'hui unanimement considérée par ses pairs, la critique et le public, comme l'une des plus grandes voix européennes. Preuve que l'on peut devenir une star, tout en brillant humainement, sincèrement et en toute simplicité.

«Quand je pense à tout ce qui m'est arrivé... J'ai eu beaucoup de chance. Le succès, je l'envisage avant tout comme une possibilité de faire davantage de concerts et de voyager partout dans le monde. J'ai commencé à chanter par hasard. Aujourd'hui, je travaille et je fais de mon mieux pour pouvoir faire ce que j'aime le plus longtemps possible. Comme tout s'est passé très vite, j'ai toujours peur que tout s'arrête de la même façon».

Itinéraire d'une enfant gâtée

Née en Corée, Youn Sun Nah grandit dans un environnement musical, entre un père chef de chœur et une mère cantatrice et actrice de comédies musicales. Admirative voire complexée par le talent de ses parents, c'est seule et à l'abri de leurs regards qu'elle s'amuse à chanter. Ce qui explique qu'elle ait étudié la littérature et travaillé dans la mode avant de basculer dans la chanson, quasiment par inadvertance. «Il y avait toujours de la musique à la maison. Mes parents étaient des musiciens extraordinaires. Toute petite déjà, je chantais. Au lycée, à l'université, avec les copains, mais jamais devant mes parents. C'est seulement quand j'ai participé à un concours de chanson française en Corée en 1993, qu'ils m'ont vue chanter pour la première fois».

Un concours qu'elle remporte. Avec leur assentiment et sur les conseils d'un ami, elle décide alors d'intégrer une école de jazz, et s'envole pour Paris en 1995. Très vite, au CIM (Centre d'information musicale), elle impressionne ses professeurs qui décèlent ses capacités exceptionnelles mais doivent composer avec son cruel manque de confiance en elle. «Il me fallait tout apprendre. Je ne parlais pas très bien français et je ne connaissais rien au jazz. J'étais comme une éponge, tout ce que j'absorbais était intéressant. J'ai découvert les standards d'Ella Fitzgerald, Billie Holiday ou Sarah Vaughn. Au bout d'un an, j'ai pensé que ma voix n'était pas faite pour le jazz et j'ai voulu tout arrêter». Avant de découvrir Norma Winstone. Une révélation. «Cela m'a permis de comprendre que le jazz n'est pas qu'un genre, mais qu'il est à l'origine de tout. Le jazz, c'est la liberté avant tout».

L'éloge de la liberté

Cette liberté, la chanteuse en fait dès lors sa force, portée par cette voix étincelante qui irradie littéralement son auditoire et dont elle ne cesse de s'amuser. «Au début, je n'osais pas trop y aller avec ma voix. J'avais un peu peur mais mes musiciens m'ont souvent poussée. De manière générale, j'essaie de l'utiliser comme un instrument. Et comme je suis sans cesse sur scène, je la teste tous les soirs». Entourée sur disque comme sur scène de son fidèle guitariste Ulf Wakenius, ancien compagnon de route d'Oscar Peterson, du contrebassiste Lars Danielsson, du batteur percussionniste Xavier Desandre Navarre et de l'accordéoniste Vincent Peirani, elle signe une musique affranchie de toute contrainte. Et glorifie la prise de risque en enregistrant en one-shot, dans les conditions du live. «On travaille de cette manière depuis Voyage [album paru en 2009, NdlR]. J'ai confiance en les musiciens avec qui je travaille. La première prise est celle où l'on a le moins d'informations sur la manière dont les autres vont jouer. C'est donc le moment où l'on est vraiment concentré, où l'on écoute vraiment le groupe. Notre musique n'est pas fabriquée. Elle a des défauts, mais c'est aussi ce qui fait sa force».

Trois ans après Same Girl (Act, 2010) sacré ici disque d'or, son nouvel opus creuse à nouveau le sillon de cet univers singulier, repoussant à l'infini ces limites avec lesquelles elle aime tellement flirter. Hybride et extrêmement composite, Lento oscille sans cesse entre délicatesse et explosivité, rires et larmes, mélancolie et folie. Belle ballade sobre et efficace inspirée par un prélude de Scriabine, le morceau titre s'inscrit dans la lignée de ses deux précédents albums et de ses compositions inspirées, à la fois physiques et éthérées. Entre une reprise bouleversante du Hurt de Nine Inch Nails et celle plus enjouée du standard Ghost Riders in the Sky, toutes deux immortalisées en son temps par Johnny Cash, elle adopte un ton résolument culotté avec le bien-nommé Momento Magico, pendant joyeux et déluré d'un album littéralement magique, qui témoigne de l'étendue du talent de cette chanteuse aux facultés vocales hors-norme.

Avishai Cohen Quartet + Youn Sun Nah Quartet + José James
Au Théâtre antique de Vienne, vendredi 12 juillet


New generation

Avishai Cohen Quartet + Youn Sun Nah Quartet + José James
Théâtre antique de Vienne Vienne
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Jazz à Vienne 2014 - La programmation

MUSIQUES | Entre stars du rock, chouchous assignés à résidence et métamorphes musicaux, Vienne parvient chaque année à faire du neuf avec une formule qui n'en finit plus de faire ses preuves. A l'image d'une édition 2014 de haute volée qui s'achèvera en apothéose. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Lundi 17 mars 2014

Jazz à Vienne 2014 - La programmation

A Jazz à Vienne il y a les soirées "stars" et les soirées thématiques... dans lesquelles il y a tout autant de stars. Dans la première catégorie, il faut bien avouer que le festival isérois a frappé un grand coup en s'attirant les grâces, les foudres (c'est la même chose) et les bouclettes de Robert Plant (oui, celui-là même) et ses Sensational Space Shifters. Le même soir, on parie qu'il y aura du monde pour Ibrahim Maalouf, flashé en prime time lors des Victoires de la Musique, ce qui n'est que justice pour ce jazzman protéiforme. Autres incontournables : Jamie Cullum, Bobby McFerrin – dont Vienne est littéralement le pied-à-terre, en colocation avec Youn Sun Nah, qui sera là également en tant qu'artiste résidente et en quartet. Puis voilà les soirées thématiques, à commencer par une soirée "French Touch" garantie sans casque mais avec chapeau, celui de Manu Katché, ainsi que Richard Bona, Eric Legnini, Stefano Di Battista et le Daniel Humair Quartet. Convenons que la touche, aussi française soit-elle,

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Les premiers noms de Jazz à Vienne

MUSIQUES | Après les Nuits de Fourvière et en attendant que Nuits Sonores dévoile sa programmation diurne la semaine prochaine, un troisième festival entre dans la danse (...)

Benjamin Mialot | Vendredi 24 janvier 2014

Les premiers noms de Jazz à Vienne

Après les Nuits de Fourvière et en attendant que Nuits Sonores dévoile sa programmation diurne la semaine prochaine, un troisième festival entre dans la danse des annonces : Jazz à Vienne. Pour sa 34e édition, programmée du 27 juin au 12 juillet, il recevra Robert Plant (légendaire chanteur de Led Zeppelin), les révélations Youn Sun Nah (qui a fait sensation l'an passé, y compris du côté d'A Vaulx Jazz) et Gregory Porter (lui aussi remarqué à A Vaulx Jazz), ainsi que Manu Katché, Richard Bona, Stefani Di Battista et Eric Legnini. La suite lundi 17 mars.

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Wanted : Rodriguez

MUSIQUES | Quasiment sanctifié par le conte-documentaire "Searching for Sugar Man", Rodriguez, attendu comme le Messie, a déçu lors de ses récentes prestations parisiennes. Et si, à la veille de son concert en première partie de Ben Harper (dans le cadre du festival Jazz à Vienne), on attendait finalement un peu trop de cet extraordinaire songwriter qui a déjà beaucoup donné sans jamais rien demander ? Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Vendredi 28 juin 2013

Wanted : Rodriguez

«Sugar Man (…), je suis fatigué de ce cirque (…), je suis las de ces jeux dangereux». A presque soixante-et-onze ans, Rodriguez est un homme fatigué qui a raté son rendez-vous avec la gloire. Dont on pourrait croire qu'il a eu plusieurs occasions de la rencontrer, à ceci près que c'est elle qui, tel un dealer, l'a rattrapé maintes fois par le col pour mieux le repousser, False friend (Sugar Man) d'un homme dont les dépendances occasionnelles n'ont jamais inclus ni l'argent ni la célébrité. Et qui se trouve aujourd'hui trimbalé de scène en scène, à cet âge pré-canonique, le long d'une interminable tournée mondiale. Ses concerts parisiens – pris d'assaut – se sont révélés catastrophiques – ce qui ne fut pas le cas de ses prestations américaines et européennes, ni de ses nombreuses apparitions télévisées en live. Rentré se reposer quelques temps chez lui à Detroit, Rodriguez a promis, dans la foulée de déclarations de sa fille, de se «reprendre». Comme s'il nous devait quoi

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Cuba libre

MUSIQUES | D'après une blague qui faisait le tour des cours de récréation auvergnates au début des années 90, les habitants de Cuba ne seraient pas les Cubains, mais les (...)

Benjamin Mialot | Jeudi 20 juin 2013

Cuba libre

D'après une blague qui faisait le tour des cours de récréation auvergnates au début des années 90, les habitants de Cuba ne seraient pas les Cubains, mais les Chipaho. Parce que s'ils ont le cul bas, ils... Voilà. Nous n'avons jamais eu l'occasion (encore moins l'envie) de vérifier si l'anatomie du pianiste havanais Roberto Fonseca, programmé mercredi 3 juillet au festival Jazz à Vienne, était conforme à celle décrite par ce puéril calembour. Ce que nous avons pu constater à sept reprises en revanche, c'est que sa musique, elle, plane très haut. Sept comme le nombre d'albums enregistrés par ce presque quadra qui fit ses armes au sein du Buena Vista Social Club - regroupement de figures historiques de la salsa et du son qu'immortalisa en 1999 le cinéaste Wim Wenders, et dont les survivants se produiront dans le Théâtre antique juste après Roberto.   Baptisé Yo, le dernier en dat

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Jazz à Vienne se dévoile

MUSIQUES | Pas facile de se distinguer quand on porte le nom de la capitale d'un autre pays, celui d'un département situé à l'autre bout de la France et même d'une route qui, depuis Lyon, ne mène plus vraiment... à Vienne. N'est pas Rome qui veut. Encore que. Car chaque saison, la cité des Allobroges nous rejoue en son Théâtre antique des jeux du cirque jazzy dont le premier temps consiste à présenter les gladiateurs à la foule. Jazz à Vienne, ceux qui vont jouer te saluent. Et ils sont nombreux. Stéphane Duchêne.

Stéphane Duchêne | Jeudi 21 mars 2013

Jazz à Vienne se dévoile

Les agapes débuteront le 28 juin par les 11e Victoires du Jazz (pour donner une idée, c'est comme les Victoires de la musique, sauf que c'est vraiment de la musique). Ensuite, on peut vous présenter tout le monde, à ceci près qu'il n'y a plus grand monde qui nécessite d'être présenté. On retrouve en effet à Vienne les noms qui ont l'habitude de truster l'affiche des festivals de jazz en général et de celui-ci en particulier : le guitar hero mexicain (un concept en soi) Santana (11 juillet), George Benson – on y revient –, l'éternel Sonny "Colossus" Rollins, sans doute le dernier géant du be-bop et du post-be-bop qui avance fièrement sur ses 83 ans (10 juillet), le contrebassiste israélien Avishai Cohen (12 juillet) et le même soir la terrible vocaliste You Sun Nah (vue à A Vaulx Jazz en duo avec Ulf Wakenius mais présente ici en version quartet). Ou encore Marcus Miller, oui, mais en plein «Renaissance Tour» (29 juin), alors bon. Chick, Champagne et petits pépés

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Têtes de Vaulx

MUSIQUES | Bien entendu, ça devait arriver, à force de vouloir ouvrir les esprits en programmant, via Grrrnd Zero, du "rock" underground tendance mythique, ou (...)

Stéphane Duchêne | Jeudi 7 mars 2013

Têtes de Vaulx

Bien entendu, ça devait arriver, à force de vouloir ouvrir les esprits en programmant, via Grrrnd Zero, du "rock" underground tendance mythique, ou quelque soit la façon dont on puisse qualifier la musique des Young Marble Giants, on allait finir, comme le prouve cette Une, par oublier qu'A Vaulx Jazz est avant tout un festival de jazz – oui, on sait, ça fait un choc – et de blues – il s'agirait de ne pas l'oublier non plus. Avec ce que cela suppose de têtes d'affiche propres à étancher la soif des connaisseurs tel Jean-Jacques Milteau, qui est un peu le Jimi Hendrix de l'harmonica – même si cela reste assez compliqué à visualiser – et accompagnera, à moins que ce ne soit l'inverse, le guitariste blues Joe Louis Walker (22 mars). Tel encore ces deux poids lourds qui s'occuperont d'enchanter «la Nuit Américaine» du 19 mars, l'ancienne protégée d'Harry Belafonte Dianne Reeves et le crooner soul au drôle de chapeau et au costume de dandy Gregory Porter. Sans doute le moment glamour du festival.

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