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Naissance d'un chef d'oeuvre (ou comment la pop vient aux hommes)

Blog Musique publié Mercredi 4 janvier 2012 par Stéphane Duchêne consulté 1133 fois

5 commentaires

Où se niche le génie, comment se manifeste concrètement l'acte de création et comment en témoigner ? L'artiste comme le critique se posent en permanence la question. On sait à peu près reconnaître le génie, ou à tout le moins le talent, quand on le voit mais on serait bien incapable de dire ce qui le constitue et d'où il sort, si ce n'est d'une obscure limbe, d'une cuisse de Jupiter (plus rarement de la bite à Dudule). Certains pensent que les oeuvres pré-existent à l'artiste et au monde, s'attrapent dans l'air comme on attrape un papillon (ou un rhume) et que le génie consiste justement à s'en saisir avant qu'elles ne s'envolent, ou à attendre, pour les plus chanceux, qu'elles se manifestent. A l'inverse, on connaît la célèbre citation d'Einstein, un artiste dans son genre, pour qui le génie est constitué à 5 % d'inspiration et à 95 % de transpiration (ce qui explique que le génie ne sent pas toujours très bon).

 

Le Dernier exorcisme de Mozart

Et puis il y a quelques jours, entre deux rafales de marrons glacés à la sauce aux airelles et deux super grands bêtisiers de Noël, on est tombé sur une rediffusion du chef d'oeuvre de Milos Forman consacré à un autre machine à chef d'oeuvre : Mozart dit Amadeus (ou Wolfi pour les intimes dans le film) le plus punk et le plus pop des compositeurs classiques. Et notamment sur cette scène fascinante où Mozart, mourant, ravagé par la folie, dicte la messe des morts, son Requiem commandé par un étrange et morbide émissaire, à Salieri (qui a manigancé toute l'affaire pour se débarrasser de Mozart).

Amadeus, alité, entend dans sa tête l'oeuvre à venir, comme si elle émanait de quelque injonction divine et tente de la faire retranscrire à un Salieri quelque peu dépassé par le génie de son confrère et fasciné. Si la scène et le film sont en grande partie romancés (1), Milos Forman touche au génie en approchant celui de Mozart, en une séquence qui tient autant de l'exorcisme que de l'accouchement (quand Salieri comprend enfin où Mozart veut en venir il pourrait tout à fait s'exclamer : « je vois sa tête ! Poussez Wolfgang ». A ceci près que la naissance de l'oeuvre tue son auteur.

On a alors repensé à d'autres séquences réelles celles-là, de naissance de grandes œuvres pop, disséminées notamment au gré de documentaires, où l'acte de création est mis à nu et parfois, au contraire de la séquence formanienne, démystifiée.

 

Chronique du Massacre au travail

D'abord, ce passage étonnant de Dig ! le documentaire sur The Brian Jonestown Massacre et les Dandy Warhols où ce diable d'Anton Newcombe semble, en un anodin montage de séquences, gratouiller quelques instruments, chantonner par-ci, par-là, sans qu'on comprenne bien où il veut en venir. Nous sommes le soir du nouvel an et pendant que ses rivaux des Dandy Warhols et ses propres musiciens fêtent le nouvel an, Newcombe est simplement en train d'enregistrer The Devil May Care (Mom & Dad Don't) l'un de ses titres les plus poignants sur sa relation difficile à ses parents. Et nous d'assister à un fascinant processus de création que la superposition des couches étalées par le montage permet de toucher du doigt et dont les commentaires de ses parents sur son enfance permettent d'appréhender la catharsis..

 

Un jour dans la vie d'une chanson

On en vient à cette séquence tirée de l'Anthologie des Beatles où le producteur George Martin décortique par le menu la structure complexe d'une des plus belles perles des Beatles : A day in the life. Insistant notamment sur le timbre de voix de John Lennon qui n'a sans doute jamais aussi bien chanté (démontrant que le génie est parfois un moment de pure magie puisqu'à la première phrase – « I read the news today, oh boy » – de la première prise, les poils sont déjà dressés sur les bras de l'humain moyen) et sur la manière dont la partie chantée par Paul a été intégrée à la partie de John pour en faire l'une des constructions les plus complexes des Beatles, née d'idées simples frôlant le raccommodage. Du décompte facétieux de John avant la première prise au résultat final, le processus est fascinant.

 

Naissance du diable

Autre classique où là encore un génie filme des génies : la genèse de Sympathy for the devil, captée par Jean-Luc Godard dans One+One. Comme dans Dig !, on ne comprend guère que cette bande de chevelus et leurs copines (rameutées pour les cœurs, les fameux « hou-hou » qui rythment le titre) sont en train d'enregistrer, comme qui rigole, l'une des plus grandes chansons de tous les temps. Tout le monde a l'air un peu défoncé, chacun enregistre dans son coin, Brian Jones a l'air complètement à côté de la plaque face aux instructions de Mick. Bill Wyman comate. Plus tard, Keith donne d'approximatifs signaux de départ pour lancer les « hou-hou ». Et petit à petit on sent le démon prendre corps dans la transe de Mick et s'enrouler autour du groupe comme le travelling de Godard. Le reste n'est plus que formalité. Hou hou.


THE ROLLING STONES - SYMPATHY FOR THE DEVIL -... par THE-GRAND-WAZOO

 

Dylan électrifié

Foin de studio, il y a aussi ces moments où le génie jaillit en direct, où l'histoire se déroule en temps réel, sans montage aucun, où l'intuition d'un homme désarçonne son propre « peuple ». Et nous voilà au festival de Newport en 1965 où pour sa troisième prestation dans ce temple de la musique traditionnelle américaine – où il avait jusqu'ici été bien sage avec sa copine Joan Baez – Bob Dylan, comme en réaction au qualificatif de protest singer qui n'en peut plus de l'agacer, décide d'électrocuter tous ses fans. Un climax musical que le cinéaste Todd Haynes transformera en fusillade à la mitraillette dans son biopic de Dylan, I'm Not There. Car les fans sont d'autant plus surpris que le chanteur vient de livrer une version acoustique, bouleversante et rimbaldienne de Love Minute Zero/No Limit où ses cheveux se confondent avec les feuilles des arbres et sa musique avec le vent.

 

Mais à la nuit tombée, si l'on retient pour l'histoire son Like a Rolling Stone (élue meilleure chanson de tous les temps par Rolling Stone) c'est sa version de Maggie's Farm qui édente plus d'un hippie et met le folk KO pour le compte. Certains crient évidemment à la trahison et ont l'air d'autant plus idiot que c'est exactement ce que cette tête de pioche de Dylan voulait.

 

Post-scriptum :

En matière de pop et de rock, le génie peut également toucher à l'autodestruction et dans certains cas à la bêtise, fut elle productrice d'émulation : à peine rendus sur le toit du monde musical nanti d'un premier album tonitruant, Definitely Maybe, et de singles tranchants, les frères Gallagher prophétisaient en interview ce qui allait rythmer puis condamner à terme leur carrière lors d'un ultime échange de bourre-pif à Rock en Seine en 2009. C'est une interview enregistrée en 1994, à l'époque disponible dans le commerce, sous le titre Wibbling Rivalry – c'est dire l'idolâtrie dont faisaient alors l'objet les frères Gallagher. Noël et Liam s'y engueulent comme deux abrutis jusqu'à oublier pourquoi. Un temps révolu que l'on regrette, puisque depuis qu'ils ne se foutent plus sur la gueule, c'est comme s'ils avaient définitivement perdu leur mojo.

 

-Amadeus de Milos Forman (Warner)

-Dig ! d'Ondi Timoner (TF1 Vidéo)

-The Beatles Anthology – Coffret 5 DVD (EMI)

-Sympathy for the Devil (One+One) de Jean-Luc Godard (Carlotta Films)

-The Other Side of The Mirror – Live at the Newport Festival (1963-1965) (BBC/Columbia-Sony BMG)

-Oas*s – Wibbling Rivalry (Fierce Panda)

 

(1) Forman adopte la thèse « Salieriste » d'un empoisonnement par le compositeur italien (véhiculée par une nouvelle de Pouchkine), accessoirement fantaisiste, et oublie de préciser que le Requiem, écrit aux deux tiers par Mozart, a été achevée par deux de ses disciples : Eybler et Sussmäyer.


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Vos commentaires (5)

  • suzon (publié le Mardi 10 janvier 2012)
    @ Herbert Claude Néant ? (ou comment l'absence absolue peut sur-occuper le terrain médiatique) L'algorithme dans la peau ? (patrick puydebat l'avait, c'est certain) Lard culinaire ? (ou comment prélever du gras de la cuisse de jupiter pour la greffer ensuite directement sur le postérieur de joël robuchon (dont on salue ici la purée de beurre à la patate)) Jvous laisse, jvais chez alfredo (c'est camille raymond qui rince)
  • coco (publié le Jeudi 5 janvier 2012)
    je serais bref : super article !
  • Herbert (publié le Jeudi 5 janvier 2012)

    @Suzon) Ouais c’est vrai que Pat et Fifi envoyaient grave. Que du gros son. Et puis ils étaient français…

    Je tiens à dire tout d’abord que je trouve moi aussi ce blog assez génial et c’est pourquoi j’ai envie de le squatter un peu. Je dis cela sans ironie mais d’une certaine façon je le trouve artistique en ce sens qu’il contient l’envie et l’enthousiasme de communiquer qui est le propre de l’artiste. Si on faisait tous ça le monde serait plus cool non ?

    Toutefois je voudrais faire une petite remarque au sujet du merveilleux « mystère de la création » et désolé si j’en déçois certains mais il n’y a là en fait et comme toujours pas le moindre mystère.

    Le fait que Dieu ait dû se reposer le septième jour est une grosse blague car créer n’est absolument pas fatiguant.

    La réponse est dans le mot « créer ». Il n’y a rien et puis vous créez et alors il y a quelque chose ! Dès lors chercher « les lois » ou le « mécanisme » de la création est aussi vain que chercher à décrire le « rien » ou le « néant » ou peut-être comme chercher les « rouages » de la liberté. C’est un non sens absolu.

    Bon là je vous parle de la création avec un grand « c » mais ce que nous appelons la « création artistique » et dont nous parle Stéphane se situe un cran en dessous parce que l’artiste quand il crée semble partir de quelque chose : une guitare, un harmonica, une bouche, des mains etc.

    Il combine ces choses pour produire ce qu’on appelle vulgairement une « œuvre ».

    Parfois il transpire un peu et doit se reposer le septième jour.

    Et c’est bien évidemment dans cette « combinaison de choses » que réside la création.

    L’artiste combine les choses d’une façon telle qu’il devient impossible d’en décrire les règles et les lois et l’on rejoint ainsi d’une certaine façon la création avec un grand « c ».

    L’art s’affranchit de la technique. On commence par le métier puis on évolue vers l’art.

    L’art ne peut exister sans une technique et pour moi cela répond à tout ce délire sur « l’art pur » etc.

    Cette idée que l’art est par nature quelque chose qu’une machine ne peut pas faire est assez nouvelle en fait (avant il n’y avait pas de machine)

    En informatique le concept d’ « algorithme » résume assez bien ce qu’est une machine. Il y a des problèmes qui peuvent être résolus avec un algorithme et d’autres non.

    Gödel (un mathématicien autrichien) a démontré en 1931 que certaines vérités en mathématique seront à jamais « indémontrables ». Cela revient à dire que les algorithmes ne peuvent pas tout résoudre et qu’il y aura toujours des choses que les machines ne pourront pas faire.

    Ainsi tout ce qui n’est pas algorithmique est de même nature que ce qui est artistique. Le technicien qui ne fait qu’appliquer des principes et des règles est encore dans le domaine de la machinerie mais l’ingénieur qui conçoit et invente est déjà dans le domaine artistique.

    Il y a pas mal de choses dans cette catégorie. Par exemple « cuisiner » est un art si le tour de main du cuisinier ne peut pas être mécanisé. En fait on baigne dans la création car à bien y regarder « vivre » est un art.

    Il y a comme une échelle qui va de la mécanique à la création artistique puis vers la création pure ?

    Voilà aucun mystère de la création donc. Je ne sais pas ce qu’a fait Dieu le septième jour mais en tout cas il ne s’est pas reposé. On est tous plus ou moins des artistes mais il faut bien reconnaître que certains plus que d’autres.

    Bon je crois que j’ai assez squatté ce blog trop sympa et j’ai un petit coup de pompe. Je vais aller me reposer.
  • Stéphane Duchêne (publié le Mercredi 4 janvier 2012)
    Si cette référence manque c'est uniquement parce qu'il n'existe pas d'image du groupe en train de composer ou d'enregistrer. Un assistant réalisateur (ou monteur) mal intentionné déclenchant systématiquement le jingle de fin de séquence à peine achevé le "1, 2, 3 - 1, 2, 3, 4" du batteur, propulsant le téléspectateur à la cafét' chez Alfredo pour siroter un jus de fruit assis d'un seul côté de la table. De même qu'il n'existe pas de documents de Thomas Fava (le fameux producteur véreux de la sitcom) commentant les enregistrements du groupe à la manière d'un George Martin du pauvre. On peut néanmoins considérer "les garçons" (formation "garage" si l'on s'en tient à son seul lieu de répétition) comme l'anti-thèse de tout ce que doit être un groupe : looks daubés, têtes de culs, coupes de douilles, fringues Kiabi, groupies moches et pas de morceaux.
  • suzon (publié le Mercredi 4 janvier 2012)
    On pourrait également citer bon nombre d'épisodes d'hélène et les garçons, où ce bon vieux patrick puydebat y va de son riff, accompagné par un philippe vasseur littéralement possédé par une musique engagée et vibrante. A part cette lacune, cet article frise lui aussi le génie.

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