Dans les annales

SCENES | Théâtre / Par-dessus bord de Michel Vinaver est monté au Théâtre National Populaire de Villeurbanne dans son intégralité et pour la première fois en France. Retour sur une œuvre hors de toute mesure. Dorotée Aznar

Dorotée Aznar | Jeudi 20 mars 2008

Une trentaine de comédiens sur le plateau, des musiciens en direct, près de six heures de spectacle, Christian Schiaretti a décidé de créer l'événement avant la fermeture du Théâtre National Populaire pour travaux. En mars 1973, Roger Planchon avait créé Par-dessus bord au TNP, dans une version courte. Trente-cinq ans plus tard, l'actuel directeur du théâtre monte la pièce dans sa version intégrale, pour la première fois en France. L'œuvre est colossale, le projet démesuré, la réussite totale. Christian Schiaretti livre une copie parfaite, une plongée délurée et magistralement interprétée dans l'univers de Vinaver, l'un des plus grands auteurs de théâtre français vivants.Un monde de douceur
Début de la pièce. Nous sommes à la fin des années 60. Rivoire et Dehaze est une entreprise familiale d'une cinquantaine d'employés, leader français sur le marché du papier toilette. Bientôt, l'arrivée d'un concurrent américain bouleverse la donne. À la mort du directeur, deux modèles économiques et idéologiques s'affrontent. La continuité prônée par Olivier, le fils légitime du défunt directeur et le changement, porté par Benoît, le fils illégitime. La victoire de Benoît signe le début de l'épopée capitaliste, de la reconquête du marché à tout prix. Les jeunes loups débarquent dans leurs costumes en velours reléguant au placard les anciens cadres de l'entreprise.Il faut désormais s'adapter ou se résoudre à mourir. Les montagnes de cartons gris laissent donc la place au mobilier design et coloré, les brainstormings remplacent les réunions et la ménagère de moins de cinquante ans devient une donnée économique. Ironie finale, Rivoire et Dehaze devient une filiale de la firme qu'elle réussit à détrôner. Ça c'est pour le cadre. L'histoire nous est comptée par Jean Passemar, un double assumé de l'auteur, cadre moyen employé par Rivoire et Dehaze qui partage son temps entre un travail relativement assommant et l'écriture d'une pièce de théâtre bien trop ambitieuse et coûteuse pour être portée à la scène. Capitalisme décomplexé
Avec Par-dessus bord, Michel Vinaver nous entraîne dans des histoires minuscules, des histoires témoins d'une France qui n'a pas encore connu la crise et ne parvient pas à se défaire de son antisémitisme latent. Les niveaux de lectures sont multiples, et la mythologie s'infiltre dans un théâtre qui se veut une reproduction fidèle de la réalité... Si l'écriture peut parfois être savante, Par-dessus bord n'en reste pas moins accessible à tous. On y parle de la mort, des femmes, des artistes, du papier toilette, du rapport à ses excréments, d'argent, de pouvoir, de destruction, de mariage, de frigidité ou de divorce. La question centrale peut-être résumée en quelques mots : le capitalisme est-il un bien ou un mal ? Mais il ne faut pas attendre de réponse franche. Ce qui frappe en effet, c'est le regard que pose l'auteur sur les bouleversements de son époque. Lui qui a mené en parallèle une carrière de dirigeant d'entreprise et d'écrivain assiste avec étonnement mais aussi avec amusement à ces changements. Il ne juge pas, il est un témoin féroce et drôle. Impossible en effet de garder son sérieux à l'arrivée des spécialistes du marketing et de la publicité dans l'entreprise, débattant avec passion sur le plaisir honteux de la défécation. Selon Olivier Balazuc qui incarne magistralement Jean Passemar dans la pièce : «aujourd'hui, si on écrivait une pièce sur le capitalisme et sur la voyoucratie, on aurait un regard beaucoup plus noir. Ici, on le sent bien, Vinaver n'a pas le regard d'un enfant de l'après choc pétrolier. Avec Par-dessus bord, nous en sommes aux premières expériences de capitalisme et pas encore aux conséquences». Superficiel et léger
C'est cette légèreté que Christain Schiaretti a souhaité conserver dans sa mise en scène, par ailleurs réglée aux cordeaux. La légèreté et même la trivialité (virant parfois au scato) cachent portant un propos terrifiant. Nul besoin d'actualiser artificiellement la pièce, l'écho des mots de Vinaver traverse sans peine l'étoffe des costumes des années 70. Le projet de Schiaretti est aussi démesuré que brillant, et même la 'performance' finale d'une Guesh Patti totalement à côté de la plaque et absolument ridicule ne saurait diminuer le plaisir d'accompagner cette troupe dans une expérience hors du temps.

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