La maîtrise du traître

SCENES | Il est des auteurs qui arrivent presque par enchantement dans l’univers d’un metteur en scène. C’est le cas de Sorj Chalandon, qui a croisé la route d’Emmanuel Meirieu avec "Mon traître" et "Retour à Killybegs", deux splendides romans devenus un puissant spectacle de théâtre. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 8 janvier 2014

Photo : Mario Del Curto


« Quand j'ai refermé Mon traître, j'ai tout de suite demandé les droits de traduction ! » plaisante encore Emmanuel Meirieu. Il faut dire que jusqu'ici, le metteur en scène lyonnais n'avait adapté que des auteurs anglophones (Joe Connelly, Russell Banks, Jez Butterworth), non par anti-patriotisme primaire, plutôt parce que ces écrivains ont inventé des personnages simples et tendres comme il les affectionne. C'est Loïc Varraut, son complice, co-directeur de sa compagnie Bloc opératoire qui lui a mis les textes de Sorj Chalandon entre les mains.

Chalandon, qui vient d'obtenir le Goncourt des lycéens avec un bonheur contagieux pour Le Quatrième mur, a publié en 2008 et 2011 deux romans remuants qui fonctionnent en diptyque : Mon traître, qui relate la vie d'un petit luthier parisien qui se prend d'amour pour l'Irlande du Nord, le combat des catholiques de l'IRA et de leur icône Tyron Meehan, et Retour à Killybegs, miroir du premier ouvrage dans lequel Tyrone Meehan prend la parole pour dire son histoire familiale, celle de son pays, pourquoi on combat, comment on trahit. Le tout est un grand décalque de la réalité : le luthier est un avatar de l'auteur lui-même, tombé en Irlande comme on tombe en amour, journaliste et grand reporter pour Libération dans les années 80 (couronné du prestigieux prix Albert Londres) et ami de ce Tyron Meehan, prête-nom pour Denis Donaldson, figure emblématique du Sinn Fein et de l'armée républicaine irlandaise qui avoua fin 2005 avoir été une taupe pour le MI5 britannique. Il sera "logiquement" assassiné peu après, le 4 avril 2006.

Avec ce récit bouleversant, épique et réel, Emmanuel Meirieu a trouvé une extraordinaire matière de théâtre qui lui permet de prolonger sa précédente création De beaux lendemains : « J'avais envie d'un deuxième opus dans cette veine. » Soit des monologues qui racontent le deuil impossible, celui de quatorze enfants tués dans un accident de bus chez Banks, celui de la trahison chez Chalandon.

Chimères amères

« Une princesse et son prince vivaient heureux dans leur château. À la naissance de leur premier enfant, les pierres de la tour se mirent à tomber. Au deuxième enfant, elles tombèrent plus encore. Et plus la famille s'agrandissait, plus la tour s'écroulait. Le prince partit, et la princesse mourut, écrasée par un bloc de pierre. Alors les enfants se transformèrent en corbeaux » dit un enfant en introduction de Mon traître. Et nous voilà dans la pleine continuité du travail d'Emmanuel Meirieu, qui avait commencé en 1999 par adapter des contes "cruels" (Peter Pan !, Alice au pays des horreurs et La Petite Fille au chalumeau) avec le goût de la provocation inhérent à ses 23 ans. « Dans les contes il y a de la grâce et des enfances abîmées, meurtries. Il y a aussi des monologues et de la musique », exactement comme aujourd'hui dans Mon traître, où se succèdent la parole du luthier, de Jack, le fils de Tyrone, et de Tyrone, une dernière fois ressuscité par le talent et l'engagement total du comédien Jean-Marc Avocat.

Comment expliquer cette solide cohérence tout au long de son parcours de metteur en scène avec des textes très différents ? « Je ne suis pas un auteur, affirme Meirieu, sauf pour la trilogie des Chimères amères, mais le fait d'adapter les textes que je monte fait que j'y mets beaucoup de moi. Mon traître a été beaucoup plus difficile à adapter que De beaux lendemains. Il y avait deux romans, soit 120 000 mots dont il n'en reste que 6 000, cent ans de la vie d'un pays, quarante ans de la vie d'un homme. Je n'ai pas effacé de grands pans des livres d'un coup, mais j'ai – avec Loïc Varraut – élagué phrase par phrase. C'était une affaire d'équilibrisme, comme construire une Tour Eiffel en allumettes : le moindre mot enlevé pouvait faire s'effondrer l'ensemble. » Après trente à quarante versions, voici donc un digest d'une heure dix qui a fait fondre en larmes Chalandon lui-même dès la création en avril dernier à Vidy-Lausanne. 

Sur un fil

Les comédiens ont pour matériau essentiellement ces mots, choisis patiemment, chuchotés, aimés, sanglotés dans la boîte noire du théâtre. Là, sans faire de leçon de vie ou de morale, Meirieu dit « arriver avec de l'humanité brute. J'ai une totale empathie avec mes personnages. Je veux les magnifier, les sublimer. » « Bobby Sands [le prisonnier irlandais que Thatcher a laissé mourir de faim comme neuf autres après lui  ndrl] est un héros, Donaldson un traître, mais ce sont pour moi deux martyrs pour une même cause. J'ai voulu transformer des héros et anti-héros en hommes » dit-il encore, avant de reconnaître qu'il n'a pas vécu cette trahison : « c'est un luxe de ne pas avoir de colère contre Tyrone » comme celle longtemps éprouvée par Chalandon et depuis apaisée.

« Désormais, Tyrone a le visage de Jean-Marc Avocat » confiait l'écrivain lors d'une rencontre avec le public aux Bouffes du Nord à Paris, où se jouait la pièce en décembre dernier, comme délesté enfin de cette sidérante histoire. Dès l'an prochain, Meirieu continuera lui à explorer les rapports masculins avec l'adaptation de Birdy de William Wharton, créée chez celle qu'il aime depuis l'enfance et qui le lui rend bien en le considérant comme un des meilleurs metteurs en scène de sa jeune génération : au Théâtre de la Criée à Marseille, dirigé par Macha Makeïeff.

Mon traitre, du mardi 21 au samedi 25 janvier, à la MC2


Mon Traître

D’après Mon traître et Retour à Killybegs de Sorj Chalandon, adaptation d’Emmanuel Meirieu et de Loïc Varraut, ms d’Emmanuel Meirieu. Deux romans, deux voix pour un même cadre : celui de l’Irlande du Nord, où Chalandon a longtemps enquêté, et où il s’est lié d’amitié avec Denis Donaldson, leader charismatique de la branche politique de l’IRA. En 2005, Donaldson avouait publiquement qu’il était agent double et informateur des autorités britanniques depuis vingt-cinq ans.
MC2 4 rue Paul Claudel Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Wauquiez et la culture : c'est compliqué (bis)

Covid-19 | Laurent Wauquiez est passé à deux doigts de se remettre l'ensemble du monde culturel à dos. Il est retombé lundi, à peu près, sur ses pattes. Mais comment a-t-il fait pour glisser ainsi sur une peau de banane, après des semaines de mesures concrètes et de com' massive pour s'instaurer en "sauveur" du milieu culturel post-Covid ? On vous raconte.

Sébastien Broquet | Mercredi 9 septembre 2020

Wauquiez et la culture : c'est compliqué (bis)

Dès le début du confinement, la vice-présidente à la Culture Florence Verney-Carron capte l'ampleur de la crise à venir dans son secteur et mobilise ses services. Son président joue le jeu et la com' se met en branle : étonnement dans les milieux culturels, mais c'est bel et bien la Région qui s'affirme comme moteur de l'aide au secteur — avec une communication au cordeau, comme tout au long de la crise. Début mai, Laurent Wauquiez annonce 32 M€ d’aides au secteur culturel. Une élue de gauche nous confie alors : « ça me fait mal de le dire, mais faut avouer qu'ils font le boulot. » C'est d'autant plus flagrant que l'État est alors à la ramasse sur le sujet. Tout n'est pas parfait, certains producteurs pointent la faiblesse du montant maximum de l'aide, mais d'autres lieux non subventionnés apprécient a contrario l'aide exceptionnelle. Sur

Continuer à lire

Des naufragés sublimés par Emmanuel Meirieu

Nuits de Fourvière | Nouvelle agora et décor à couper le souffle : Emmanuel Meirieu adapte Les Naufragés de Patrick Declerck qui a écouté, soigné, pansé les clochards que la société efface. Spectacle hors normes.

Nadja Pobel | Mardi 5 juin 2018

Des naufragés sublimés par Emmanuel Meirieu

Il y a un mois, Nuits sonores rugissait dans le quartier Debourg. Plus accessible encore que ces anciennes usines Fagor, Julien Poncet, directeur de la Comédie Odéon de Lyon et initiateur-producteur du spectacle, a trouvé un autre local, sur la ligne de tram, à quelques encablures de la Halle Tony Garnier. C'est un ancien entrepôt de fret-triage dont l'histoire est encore un peu un mystère dans lequel Emmanuel Meirieu fait son retour en terres lyonnaises, les siennes, pour créer Les Naufragés d’après l’invraisemblable et déchirant témoignage qu’a publié l’ethnologue-psychanalyste Patrick Declerck. Depuis vingt ans, à quelques exceptions près (ses Chimères amères, Electre, Médée, De beaux lendemains

Continuer à lire

Emmanuel Meirieu : « Donner des émotions fortes c'est mon boulot »

Théâtre | Il trace un sillon de plus en plus fin dans le théâtre contemporain. Emmanuel Meirieu revient là où il y a presque vingt ans il dézinguait les contes avec Les Chimères amères. Des hommes en devenir lui ressemble. Les fêlures de ses personnages se sont accrues mais en émergent une humanité proportionnelle. Avec ce spectacle, il atteint l'acmé d'une émotion déjà largement contenue dans Mon traître qui repasse cette semaine aussi. Conversation

Nadja Pobel | Mardi 10 octobre 2017

Emmanuel Meirieu : « Donner des émotions fortes c'est mon boulot »

Vous souvenez-vous de la raison pour laquelle vous avez voulu faire du théâtre au lycée alors que depuis que vous êtes metteur en scène, vous ne montez quasiment pas de textes de théâtre (mais des contes, des romans) ? Vous vouliez casser le théâtre ? Je n'en ai pas eu l'intention. Même au tout début, je n'ai jamais eu la volonté d'être original, ou décalé, de casser les codes. Je n'ai pas poursuivi une recherche formelle ou de langage du théâtre. J'ai pas cherché ça. Quelle langue vous alors donné envie de faire du théâtre ? C'est le vivant et l'humain. C'est ma passion. Ce sont les voix humaines. Le théâtre n'est que ça. Il n'y a pas ça au cinéma. Pour autant, vos références sont souvent cinématographiques. Quand vous montez À tombeau ouvert, c'est parce que vous avez vu le film de Scorsese. Pas parce que vous avez lu le texte. Oui c'est vrai pour A tombeau ouvert,

Continuer à lire

Avec "Profession du père", Sorj Chalandon passe à l'âge adulte

CONNAITRE | Dans "Profession du père", Sorj Chalandon donne le premier rôle à son paternel dément et montre à quel point celui-ci a irradié ses six précédents ouvrages. Et, revenant dans la ville de son enfance, Lyon, plonge dans ses racines avec drôlerie et intrépidité. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mercredi 18 novembre 2015

Avec

En mai 2014, au détour d’une conversation qu’il nous avait accordée sur le thème de la traîtrise dans son œuvre, Sorj Chalandon évoquait son père : «Il est mort le mois dernier confiait-il sans détour. Je sais qu’il y aura des choses à faire et je sais que ce sera pour en finir définitivement avec cette figure. J’écris pour en finir avec (NdlR, l'Irlande, la guerre, le père). Il apparaît en filigrane dans tous mes romans». Ne connaissant pas ce vieil homme, nous étions alors obligés de le croire. Cet été, avec la parution de son magnifique nouveau roman Profession du père, Chalandon a donné des explications. Né par hasard à Tunis, il a longtemps vécu à Lyon. Et si jamais la ville n’est nommée dans son récit, elle se devine à travers ses rues et ses fleuves. Vaste, la cité est pourtant toute petite pour son avatar Émile Choulans – tiens, tiens, on parierait que le gamin qu’il était a rendu visite au fameux mammouth –, coincé dans son appartement «où la lumière restait dehors, épuisée par les volets». Pas de visite, pas d’amis, pas de famille si ce n'

Continuer à lire

Les reprises de 2015/2016

SCENES | Si vous les avez raté, un rattrapage s’impose. D'abord Bigre! (Croix-Rousse, 29 septembre au 3 octobre), hilarante comédie sans (...)

Nadja Pobel | Mardi 8 septembre 2015

Les reprises de 2015/2016

Si vous les avez raté, un rattrapage s’impose. D'abord Bigre! (Croix-Rousse, 29 septembre au 3 octobre), hilarante comédie sans paroles sur l’ultra moderne solitude. Au même endroit Jean Lacornerie reprend ce qui est (avec Roméo et Juliette) sa comédie musicale la plus aboutie, Mesdames de la Halle (11 au 28 décembre). De son côté, au milieu d’une saison presque entièrement dédiée au langage, le TNP fait place aux délicats balbutiements de En courant, dormez par Olivier Maurin (6 au 15 avril), alors que la Renaissance reprend la foutraque Visite de la vieille dame (23 au 2

Continuer à lire

Emmanuel Meirieu fait voler Birdy

SCENES | Il rêvait de voler. Mais loin de lui donner des ailes, ce désir a mené Birdy dans un hôpital psychiatrique où son ami lui raconte leurs souvenirs d'enfance pour le ramener à lui. A partir du roman de William Wharton, Emmanuel Meirieu produit à nouveau un théâtre coupant. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 31 mars 2015

Emmanuel Meirieu fait voler Birdy

Comme dans De beaux lendemains et Mon traître, il fait sombre dans Birdy. Mais la pénombre est teintée d’un rouge qui distingue d’emblée ce spectacle des deux précédents. Et puis nous ne sommes pas dehors, par un froid glacial et en plein deuil, mais dans un hôpital psychiatrique dont la hauteur irréelle des murs dit à quel point il tient prisonniers ses patients. Dans ce décor inspiré de l’expressionnisme allemand et signé du sculpteur Victor Caniato, Al parle sans discontinuer à son ami Birdy, homme-oiseau recroquevillé sur un semblant de branche, une tige métallique qui lui sert de refuge. Il lui raconte leur enfance, pour lui redonner un peu de lueur et lui faire croire que la vie, fut-elle sur terre, sur cette basse terre, vaut la peine du moment qu'ils sont ensemble. Emmanuel Meirieu dit avoir voulu faire son «film américain», en hommage aux idoles qui ont agrandi le domaine de ses rêves (de Rob Reiner à Steven Spielberg). Il y a glissé quelques chansons a cappella et fait appel à des comédiens qu’il connait bien, avec lesquels il dessine depuis le début des années 2000 sa cartographie théâtrale : Thibaut Ro

Continuer à lire

Ressusciter le mort

SCENES | Emmanuel Meirieu revient dans le théâtre de ses débuts, la Croix-Rousse, présenter sa dernière création en date, "Mon traître". Un travail court, ciselé et percutant, adapté de deux livres de Sorj Chalandon. Critique et propos – émerveillés - de l’auteur.

Nadja Pobel | Mardi 14 octobre 2014

Ressusciter le mort

De la vie ordinaire des héros et anti-héros, Emmanuel Meirieu aime depuis longtemps faire des spectacles sans esbroufe, dans lesquels tout converge vers l’émotion. Mais c’est, paradoxalement, cette simplicité, ces plateaux dénudés, qui permettent de draper ses personnages d’une sorte d’éternité pas si banale. Il en avait déjà fait l’expérience avec De beaux lendemains, adapté de Russell Banks en 2011 ; il poursuit son travail dans ce sens avec Mon traître, créé au printemps 2013 à Vidy-Lausanne, non sans y adjoindre une entame de conte sur un mode inquiétant et noir, celui d’un château qui s’écroule au fur et à mesure de la naissance des enfants de ses princiers occupants. Car chez lui, même les histoires les plus enfantines déraillent. Qu’en est-il alors de celles des grands ? Ils se trahissent. En adaptant au cordeau les romans miroirs de Sorj Chalandon (Mon traître et Retour à Killybegs), Emmanuel Meirieu, associé à Loïc Varraut, plonge dans la guerre fratricide irlandaise qui culmina dans les années 80. A l'époque l’auteur, lui-même gr

Continuer à lire

Des paroles et des actes

SCENES | Ils sont jeunes, misent sur l’acteur et adaptent des textes peu théâtraux. Ils font pourtant bel et bien du théâtre, avec un engagement total, signant des spectacles remuants et intelligents. Balade dans une saison marquée du sceau de cette génération éprise de narration. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Mardi 9 septembre 2014

Des paroles et des actes

Raconter. Parfois de manière saccadée ou par le prisme de plusieurs personnages. Mais dire le monde avec force et rage. Voilà l'intention qui semble traverser la saison théâtrale 2014/2015, portée par une génération qui ne tutoie pas encore les quadragénaires, quand elle n'a tout simplement pas encore franchi la barre des trente ans. Première pièce emblématique de ce constat : Les Particules élémentaires (aux Célestins en février). Houellebecq lui-même n’a pas quarante ans quand il écrit son deuxième roman, hybride à deux têtes où, à travers les vies de deux frères, l'une hippie, l'autre trop calibrée, se dessinent le désenchantement, l’annihilation du bonheur et l’avènement du clonage scientifique. Véritable gifle, sans concession avec son époque mais parcourue par un souffle romanesque évident, ce livre n’avait jamais été porté à la scène en France alors que nos voisins européens (et notamment les Allemands) s’en sont depuis longtemps délectés. Il a fallu attendre que Julien Gosselin sorte de l'école du Théâtre du Nord, à Lille, et que dès sa deuxième mise en scène, il prenne à bras le corps ce bouquin paru alors qu'il n’avait que onze ans. Av

Continuer à lire

Le fond de l'AIR effraie

CONNAITRE | «La vérité est ailleurs». C'est ce que semble nous dire par sa puissance iconique la soucoupe volante qui survole l'affiche de la huitième édition des Assises (...)

Stéphane Duchêne | Mardi 20 mai 2014

Le fond de l'AIR effraie

«La vérité est ailleurs». C'est ce que semble nous dire par sa puissance iconique la soucoupe volante qui survole l'affiche de la huitième édition des Assises Internationales du Roman, qui n'est pas sans rappeler le célèbre poster illustrant la maxime de la série culte X-Files. "Ailleurs" c'est ici aux Assises : les invités y sont autant de visiteurs de notre monde qui, depuis les véhicules fictionnels que sont les romans, observent en étrangers ou en protagonistes, ce qui le fait ou l'a fait. La dialectique romanesque est, malgré son infinité de formes, immuable et vieille comme le roman lui même : la sphère intime traverse l'universel, le vaisseau de la fiction transcende le réel. "La trahison", "La rupture amoureuse", "Les vies ordinaires" sont autant de banalités portant le masque de la tragédie, quand désir et deuil peuvent se muer en expérience métaphysique – "Être ou ne pas être" – moteur commun de l'individu et de l'humanité. Comme le dit Boubacar Boris Diop dans l'interview ci-contre : «le génocide est un désastre collectif, mais il est vécu par chacun dans

Continuer à lire

L'art de la tangente selon Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld

CONNAITRE | Grands reporters à Libé (le journal, pas le showroom de Philippe Starck) dans les années 80, un peu avant, un peu après, Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld sont (...)

Nadja Pobel | Mardi 11 février 2014

L'art de la tangente selon Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld

Grands reporters à Libé (le journal, pas le showroom de Philippe Starck) dans les années 80, un peu avant, un peu après, Sorj Chalandon et Jean Hatzfeld sont allés voir ailleurs s’ils y étaient. En Irlande du Nord pour le premier, dans une Yougoslavie en pleine explosion et au Rwanda pour le second. Ce qu’ils y ont vu s’est retrouvé dans d’excellents récits publiés dans le quotidien, ce qu’ils ont appris d’eux-mêmes se dessine en creux de leurs romans. Chalandon s’est de son côté inventé en luthier pour restituer son amitié brisée avec le leader et fossoyeur de l’IRA Denis Donaldson dans les livres jumeaux Mon traître et Retour à Killybegs, avant de quitter ce terrain pluvieux aux odeurs âcres de malt pour Beyrouth dans Le Quatrième Mur (sur deux amis montant Antigone en pleine guerre civile), récompensé cet automne par un Prix Goncourt des lycéens qui lui a collé les larmes aux yeux. Car si durs et puissants soient leurs textes, ces deux lascars n’en demeurent pas moins rieurs, loin de l’austérité ou du pessimisme qu’auraient pu leur conférer ce monde à désespérer de l'humanité qu’ils ont observé. Avant le pr

Continuer à lire

Jeunes confidences

SCENES | Et si on misait sur la relève en ce début d’année ? Les grands noms du théâtre auront beau être à Lyon tout au long des six mois à venir, c’est en effet du côté des jeunes que nos yeux se tourneront prioritairement. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 3 janvier 2014

Jeunes confidences

Enfin ! Enfin le théâtre des Ateliers est sorti de son état végétatif. Et la relève est tout un symbole, puisque c'est Joris Mathieu, adepte de la vidéo, qui en a été nommé directeur à la place du fondateur Gilles Chavassieux (lequel ne créera plus dans ce lieu). Autre désignation importante, celle de Sandrine Mini au Toboggan à Décines. D’autres directeurs tireront eux leur révérence : Roland Auzet à la Renaissance, par envie de reprendre son travail de compagnie, et Patrick Penot aux Célestins, pour cause de retraite. C’est d'ailleurs dans ce théâtre qu’il sera possible de découvrir le travail de Mathieu avec Cosmos de Witold Gombrowicz (février). D'une manière générale la jeune génération (disons les moins de quarante ans) fera l'actu de la rentrée avec Mon traître d’Emmanuel Meirieu (voir page 16) au Radiant, Dommage qu’elle soit une putain de John Ford par Marielle Hubert au Radiant encore (plus tard en janvier), qui s’annonce d’une curieuse violence mêlée de douceur, mais aussi l’exceptionnelle venue d’Howard Barker à Lyon, convaincu par la comédienne Aurélie Pitrat du collectif nÖjd de m

Continuer à lire

La maîtrise du traître

SCENES | Il est des auteurs qui arrivent presque par enchantement dans l’univers d’un metteur en scène. C’est le cas de Sorj Chalandon, qui a croisé la route d’Emmanuel Meirieu avec "Mon traître" et "Retour à Killybegs", deux splendides romans devenus un puissant spectacle de théâtre. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Jeudi 2 janvier 2014

La maîtrise du traître

«Quand j’ai refermé Mon traître, j’ai tout de suite demandé les droits de traduction !» plaisante encore Emmanuel Meirieu. Il faut dire que jusqu'ici, le metteur en scène lyonnais n’avait adapté que des auteurs anglophones (Joe Connelly, Russell Banks, Jez Butterworth), non par anti-patriotisme primaire, plutôt parce que ces écrivains ont inventé des personnages simples et tendres comme il les affectionne. C’est Loïc Varraut, son complice, co-directeur de sa compagnie Bloc opératoire qui lui a mis les textes de Sorj Chalandon entre les mains. Chalandon, qui vient d’obtenir le Goncourt des lycéens avec un bonheur contagieux pour Le Quatrième mur, a publié en 2008 et 2011 deux romans remuants qui fonctionnent en diptyque : Mon traître, qui relate la vie d’un petit luthier parisien qui se prend d’amour pour l’Irlande du Nord, le combat des catholiques de l’IRA et de leur icône Tyron Meehan, et Retour à Killybegs, miroir du premier ouvrage dans lequel Tyrone Meehan prend la parole pour dire son histoire familiale, celle de son pays, pourquoi on combat, comment on trahit. Le tout est un grand décalque de la réalité : le luthier est

Continuer à lire

Prix Chalandon

CONNAITRE | Et si on tenait là le Goncourt 2013 ? Encore faudrait-il pour cela que Sorj Chalandon figure toujours dans la deuxième liste de ce précieux prix, qu’on ne (...)

Nadja Pobel | Vendredi 27 septembre 2013

Prix Chalandon

Et si on tenait là le Goncourt 2013 ? Encore faudrait-il pour cela que Sorj Chalandon figure toujours dans la deuxième liste de ce précieux prix, qu’on ne connaitra que la veille de la publication de ce journal, le 1er octobre. Goncourt ou pas, l’écrivain a déjà décroché le Graal du journalisme lorsqu’il officiait à Libération, le prix Albert Londres. Car Chalandon n’a pas attendu d’être écrivain pour être passionnant. Ses vies se mélangent : son parcours d’activiste s’est écrit en même temps que celui de grand reporter. Flashback. Nous sommes dans les années 80, il est envoyé en Irlande du Nord par la rédaction de Libé, qu’il a intégrée dès la première heure, en 1973. Sur place, les émeutes virent à la révolution. Tandis que les militants de l’IRA cherchent à renverser le gouvernement d’Irlande du Nord et la République d’Irlande, lui garde sa partialité pour rendre compte du conflit. Mais une fois le boulot terminé, convaincu que «les gauchistes ne font pas que discuter dans des amphithéâtres, [mais qu']ils sont sur le terrain», il enfile ses habits de soldat maoïste

Continuer à lire

Les moments forts de la saison théâtre 2013/2014

SCENES | Sélection réalisée par Nadja Pobel, Benjamin Mialot et Aurélien Martinez

Benjamin Mialot | Mardi 10 septembre 2013

Les moments forts de la saison théâtre 2013/2014

Regards Née avec une malformation au visage, Séverine Fontaine a dû composer avec pendant toute son enfance. La jeune femme devenue comédienne a décidé de se nourrir de cette expérience pour livrer ce solo présenté comme «un manifeste pour la différence». Dans une scénographie convoquant une série de lampes, elle joue habilement avec le regard du spectateur. Un spectacle sincère et fort.Au Centre Albert Camus, Bron, du 1er au 4 octobre Le Président C’est grinçant et marquant comme… du Thomas Bernhard. Michel Raskine a su adapter cet immense dramaturge autrichien avec le

Continuer à lire

Le lyonnais Sorj Chalandon en lice pour le Prix Goncourt

CONNAITRE | Sorj Chalandon (élève au lycée Jean Moulin à Lyon dans sa jeunesse) figure parmi sur la liste des 15 écrivains goncourables cette année pour son roman Le (...)

Nadja Pobel | Vendredi 6 septembre 2013

Le lyonnais Sorj Chalandon en lice pour le Prix Goncourt

Sorj Chalandon (élève au lycée Jean Moulin à Lyon dans sa jeunesse) figure parmi sur la liste des 15 écrivains goncourables cette année pour son roman Le Quatrième mur paru récemment chez Grasset. Cet écrivain sera à l'honneur à Caluire, au Radiant-Bellevue en janvier, à l'occasion du spectacle d'Emmanuel Meirieu Mon traître adapté de deux de ses ouvrages, Mon traître et Retour à Killybegs. Sorj Chalandon a été journaliste à Libération de la création du journal en 1973 à 2007. Grand reporter de 1980 à 2007, il est lauréat du prix Albert-Londres en 1988 pour ses reportages sur l'Irlande du Nord et sa couverture du procès Klaus Barbie. Il travaille au Canard enchaîné depuis 2009. Son premier roman, Le Petit Bonzi est paru en 2005, et le suivant, Une promesse, a obtenu le prix Medicis 2006. Pour le troisième, Mon traître, il a décroché le prix Joseph-Kessel et pour le cinquième, Retour à Killybegs, le Grand Prix du roman de l'Académie française. Succédera-t-il au lyonnais Alexis Jenni au prestigieux palmarès du Goncourt ? Réponse le 4 novembre.

Continuer à lire

Le Radiant, nouveau radar

SCENES | C'est tel un Monsieur Loyal qui aurait emprunté sa chevelure à Krusty le Clown que le sémillant Victor Bosch a, en juin dernier,  lancé la saison 2013/2014 du (...)

Nadja Pobel | Mercredi 4 septembre 2013

Le Radiant, nouveau radar

C'est tel un Monsieur Loyal qui aurait emprunté sa chevelure à Krusty le Clown que le sémillant Victor Bosch a, en juin dernier,  lancé la saison 2013/2014 du Radiant-Bellevue, bousculant au passage la cartographie culturelle de l’agglomération - et les habitudes de communication, avec une plaquette originale, dédiée autant au public, en photo à chaque page, qu'aux artistes. Car non content d’être avant tout une salle de concerts éclectique (d’Axelle Red à Johnny Clegg en passant par SKA-P, Brigitte Fontaine ou du classique), le lieu, rouvert en janvier, autorise à son directeur tous les grands écarts théâtraux. Le public est là pour se divertir, nous dit-il, alors il aura droit à sa dose de comédie (Le Jeu de la vérité avec les "vus-à-la-télé" Vanessa Demouy et David Brécourt) et de grandes stars (Delon père et fille dans Une journée ordinaire). Ainsi considéré, le public (à 30% des habitants de Caluire) a toutes les raisons de faire confiance à ce grand manitou au carnet d’adresses conséquent, donc de répondre à ses invitations appuyées à applaudir «la nouvelle découverte que vous ne pouvez pas manquer», en l

Continuer à lire

«Ceux qui ratent toujours tout, du début à la fin»

SCENES | La création d'Emmanuel Meirieu, on l'attendait depuis un moment. Finalement, le metteur en scène a choisi de présenter American Buffalo, de David Mamet. Propos recueillis par Dorotée Aznar

Christophe Chabert | Mercredi 5 mars 2008

«Ceux qui ratent toujours tout, du début à la fin»

Petit Bulletin : Dans vos pièces précédentes, vous aviez choisi de mettre simplement des comédiens autour d'une table. Avec American Buffalo, la mise en scène semble plus élaborée avec de l'eau sur le plateau, la pluie qui tombe... Emmanuel Meirieu : L'eau est présente sur scène parce qu'elle est présente dans le texte. Dans le premier acte, il fait très chaud. La pluie a un sens très fort dans le texte, elle annonce le drame. Vous respectez donc scrupuleusement la construction du texte de David Mamet... J'ai choisi de travailler sur l'un des plus grands scénaristes américains, la moindre des choses, c'est de respecter son texte... Ce qui me plait, c'est l'histoire et je la respecte. Parlez-nous un peu de cette histoire... C'est l'histoire d'un mec de 55 ans, interprété par Jean-Marc Avocat, qui veut aider un jeune de 30 ans à échapper à la rue et à la dope. C'est l'histoire d'un homme qui bousille la dernière chance de sa vie. L'action se déroule à Chicago, dans la zone, en une journée. C'est un huis clos entre trois personnages, l'unité de temps et de lieu sont respecté

Continuer à lire